La place de la Révolution d'octobre dans l'histoire du monde et la politique contemporaine

Par David North
24 novembre 2017

Le dernier jour de 1917, Franz Mehring, le grand historien, journaliste et théoricien socialiste, qui s’était opposé, avec Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, au vote des crédits de guerre du Parti social-démocrate allemand en août 1914, a évalué les événements de Petrograd, où six semaines plus tôt les bolcheviks avaient mené l’insurrection qui renversa le gouvernement provisoire bourgeois. Tout en reconnaissant les immenses implications politiques de la prise du pouvoir par les bolcheviks, Mehring souligna que les événements à Petrograd s'avéreraient sans doute, avec le temps, n’avoir été que le début d’une lutte longue et ardue. Il a écrit :

Les révolutions respirent longtemps, s’il s’agit de véritables révolutions ; la Révolution anglaise du dix-septième siècle, la Révolution française du dix-huitième siècle ont chacune mis quarante ans à aboutir, et les défis auxquels faisaient face les Anglais et même la Révolution française étaient presque un jeu d’enfant par rapport aux énormes problèmes de la révolution russe. [1]

Franz Mehring

En fait, la prise du pouvoir, réalisée presque sans effusion de sang à Petrograd, fut immédiatement suivie d’une succession ininterrompue de crises politiques. D’abord, il y eut le conflit sur la formation d’un gouvernement. Cela a été suivi peu après par la confrontation sur l’Assemblée constituante, que les bolcheviks ont décidé de disperser. Puis vint l’amère controverse sur les négociations avec les Allemands, et la décision – sur fond d'amères divisions au sein de la direction bolchevique – d’accepter les concessions draconiennes exigées par les impérialistes allemands, et de signer le traité de paix. Au printemps de 1918, la Russie soviétique était enfoncée dans une vaste guerre civile. En juillet, Lénine a été blessé de deux balles tirées par un membre du parti socialiste révolutionnaire, une tentative d’assassinat auquel il a survécu à peine. Mais dans d’innombrables récits historiques, on traite les bolcheviks de fanatiques sanguinaires, indifférents aux appels les plus raisonnables ; leurs opposants, surtout parmi les menchéviks, font figure de modèles de compromis. Cela a peu à voir avec la réalité. Examinons la première crise post-insurrectionnelle.

The Place of the October Revolution in World History and Contemporary Politics

Les menchéviks et les socialistes révolutionnaires exigèrent aussitôt que les bolcheviks mettent fin à leur « aventure » et renoncent au pouvoir. Ils ont fait savoir qu’ils ne négocieraient uniquement sous condition que le Comité militaire révolutionnaire – qui avait organisé l’insurrection – soit désarmé. Ses dirigeants (tels que Trotsky) recevraient des garanties temporaires pour leur sécurité personnelle jusqu’à ce que leur sort soit décidé par une future session de l’Assemblée constituante. [2] Vu ces exigences insolentes, il semble qu’ils n’aient pas vraiment compris quel était le rapport de force à Petrograd.

L’intransigeance des partis socialistes dits « modérés », soutenus par la direction de droite du syndicat des cheminots (le « Vikzhel »), était encouragée par la présence au sein du Comité central bolchevik d’une faction substantielle, dirigée par Lev Kamenev, qui acceptait de faire des compromis massifs pour élargir la base du gouvernement. Quand les socialistes « modérés » et la Douma de la ville ont exigé l'exclusion de Lénine et de Trotsky des postes de direction dans un nouveau gouvernement de coalition, le Comité central bolchevik a publié une déclaration (en l’absence des deux principaux dirigeants de la révolution) selon laquelle « certaines concessions réciproques sur les nominations de partis étaient permises ». [3]

Lev Kamenev

Comme l’a expliqué l’historien Alexander Rabinowitch, la position du Comité central, explicitée dans une déclaration ultérieure de Lev Kamenev, « était un signal que Lénine et Trotsky n’étaient pas intouchables, et que même une majorité bolchevique dans un gouvernement qui incluait tous les socialistes ne serait pas forcément nécessaire. »[4] L’exigence des mencheviks que Lénine et Trotsky soient exclus du pouvoir était, en substance, un appel à la décapitation politique et physique de la classe ouvrière. Theodore Dan, l’un des principaux chefs du parti menchevik, a carrément appelé au désarmement des travailleurs de Petrograd.

La frénésie anti-bolchevique des socialistes « modérés » a effrayé une partie des menchéviks-internationalistes de gauche, dirigés par Martov. Un représentant de cette faction, A. A. Blum, a demandé aux « modérés » de droite : « Avez-vous pensé à ce que signifierait la défaite des bolcheviks ? L’action des bolcheviks est l’action des ouvriers et des soldats. Les ouvriers et les soldats seront écrasés avec le parti du prolétariat ». [5]

Malgré ce sentiment capitulard au sein du Comité central bolchevique, un fort soutien persistait pour le pouvoir soviétique parmi les ouvriers de Petrograd. Lénine était inflexible dans sa défense de l’insurrection et l’établissement d’un gouvernement véritablement révolutionnaire. Lors d’une réunion explosive du Comité central le 1er novembre 1917, Lénine a lancé une furieuse attaque verbale contre Kamenev et d’autres capitulards dans la direction du Parti. Il a cité des exécutions de soldats fait prisonniers des officiers junkers bourgeois à Moscou, où des forces bourgeoises résistaient amèrement à la révolution. Citant le sort des soulèvements ouvriers vaincus et noyés dans le sang, Lénine rappela aux capitulards : « Si la bourgeoisie avait triomphé, elle aurait agi comme en 1848 et en 1871 ». [6] Il évoquait le massacre des ouvriers parisiens par le général Cavaignac en juin 1848 et le massacre d’au moins 10.000 ouvriers par l’armée bourgeoise du gouvernement de Versailles pendant l'écrasement de la Commune de Paris en mai 1871.

Demonstration of workers and soldiers in October, 1917

Le compromis et la coalition avec les partis qui avaient soutenu le gouvernement provisoire auraient signifié renoncer à la Révolution d’octobre. Parmi tous les membres du Comité central, un seul a défendu sans équivoque et avec force le refus de Lénine d’accepter une coalition avec les opposants à l’insurrection. « Quant à la conciliation, je ne peux même pas en parler sérieusement », a déclaré Lénine. « Trotsky a dit il y a longtemps que l’unification est impossible. Trotsky l'a compris, et à partir de ce moment-là, il n’y a pas eu de meilleur bolchevik ». [7]

Lénine soulignait que le Parti était obligé, en tant qu'avant-garde de la classe ouvrière, de défendre ses intérêts. En réponse à Zinoviev, qui s'était de nouveau allié à Kamenev pour réclamer un compromis avec la droite, Lénine déclara :

GrigoryZinoviev

Zinoviev dit que nous ne sommes pas le pouvoir soviétique. Nous ne sommes, s'il vous plaît, que les bolcheviks, seuls depuis le départ des socialistes révolutionnaires et des menchéviks, etc., etc. Mais nous ne sommes pas responsables de cela. Le Congrès des Soviets nous a élus. Cette organisation est quelque chose de neuf. Celui qui veut lutter y entre. Il ne comprend pas le peuple ; il comprend l'avant-garde que suivent les masses. Nous sommes avec les masses, les masses actives et non celles qui sont lassées. S'abstenir maintenant d'étendre l'insurrection, (c'est capituler) aux masses fatiguées, mais nous sommes avec l'avant-garde. Les Soviétiques prennent forme (en lutte). Les Soviétiques sont l'avant-garde des masses prolétariennes. [8]

Pour apputer la position de Lénine, Trotsky a présenté une évaluation claire et sans fard des réalités politiques :

On nous dit que nous sommes incapables de construire. Dans ce cas, nous devrions simplement céder le pouvoir à ceux qui ont eu raison de lutter contre nous. Mais nous avons déjà fait un grand travail. On nous dit que nous ne pouvons nous asseoir sur des baïonnettes. Mais nous ne pouvons pas non plus nous passer de baïonnettes. Il nous faut des baïonnettes là pour pouvoir nous asseoir ici. L’expérience que nous avons déjà eue doit nous apprendre quelque chose. Il y a eu une bataille à Moscou. Oui, il y a eu une bataille sérieuse avec les Junkers là-bas. Mais ces Junkers ne répondent ni aux menchéviks ni au Vikjel. La conciliation avec le Vikzhel ne fera pas disparaître le conflit avec les détachements Junker de la bourgeoisie. Non. On continuera à mener une cruelle lutte de classe contre nous à l’avenir. Quand tous ces parasites de la classe moyenne, incapables actuellement de prendre parti, découvrent que notre gouvernement est fort, ils viendront à nos côtés, avec le Vikjel. Quand nous avons écrasé les Cosaques du [général] Krasnov sous Pétersbourg, nous avons reçu, le lendemain, des télégrammes de félicitations. Les masses petites-bourgeoises cherchent la force à laquelle elles se soumettront. Celui qui ne comprend pas cela ne peut avoir la moindre compréhension de quoi que ce soit dans l’univers et encore moins dans l’appareil d’État. En 1871, Karl Marx a déclaré qu’une nouvelle classe ne peut pas simplement utiliser l’ancien appareil. Cet appareil engendre ses propres intérêts et habitudes auxquels nous devons nous heurter. Il faut le briser et le remplacer ; alors seulement nous pourrons travailler.

Si tel n’était pas le cas, si l’ancien appareil tsariste convenait à nos nouveaux objectifs, alors toute la révolution ne vaudrait pas une coquille vide. Nous devons créer un appareil qui placera les intérêts communs des masses populaires au-dessus des intérêts propres de l’appareil lui-même.

Beaucoup d'entre nous ont cultivé une attitude purement livresque envers la question des classes et de la lutte des classes. Quand ils ont senti l'odeur de la réalité révolutionnaire, ils ont commencé à parler une langue différente (c’est-à-dire, de conciliation et non de lutte).

Nous traversons actuellement la crise sociale la plus profonde. Actuellement, le prolétariat effectue la démolition et le remplacement de l’appareil d’État. La résistance de leur part reflète les processus de notre croissance. Aucun mot ne modérera leur haine de nous. On nous dit que leur programme est sans doute semblable au nôtre. Donnez-leur quelques sièges et cela arrangera tout... Non. La bourgeoisie est contre nous en vertu de tous ses intérêts de classe. Et que ferons-nous contre cela en prenant la route de la conciliation avec le Vikjel ? ... Nous sommes confrontés à la violence armée, qui ne peut être surmontée que par la violence de notre part. Lounatcharski dit que le sang coule. Que faire ? Évidemment, nous n’aurions jamais dû commencer.

Alors pourquoi n'avouez-vous pas que la plus grande erreur a été commise non pas en octobre, mais vers la fin février, quand nous sommes entrés dans l'arène de la guerre civile future ? [9]

La lutte au sein de la direction bolchevique a fait rage pendant plus d’une semaine. Lénine a dû faire d'immenses efforts, avec le soutien de Trotsky, pour venir à bout de la pression de ceux qui voulaient un gouvernement de coalition avec les menchéviks, les socialistes révolutionnaires et d’autres opposants à l’insurrection des bolcheviks du 24-25 octobre.

V.I. Lenin

Ce qui sous-tendait le conflit au sein de la direction bolchevik – qui encore une fois a failli scinder le parti en deux – était la profondeur de l'opposition d'une partie importante du Comité central non seulement à la prise du pouvoir en octobre, mais aussi à l’orientation politique introduite par Lénine après son retour en Russie en avril 1917. L’exigence de Kamenev que le Parti bolchevik adhère à une coalition, même si cela signifiait interdire à Lénine et à Trotsky de prendre position dans le nouveau gouvernement, récapitulait les positions qu’il avait avancées avec Staline, au lendemain de la révolution de février.

Il faut rappeler qu’avant le retour de Lénine, le parti bolchevik – sous la direction de Kamenev et de Staline – s'était adapté aux conditions politiques qui prédominaient au lendemain de la révolution de février. Il avait accepté l’autorité du gouvernement provisoire bourgeois. Le nouveau Soviet devait se limiter à affirmer l’influence de la gauche sur la formulation de la politique de l’État bourgeois, démocratiquement rénové. Le corollaire de cette acceptation de la domination bourgeoise était le soutien à la poursuite de la participation de la Russie à la guerre impérialiste, présentée, après le renversement du régime tsariste, en tant que guerre pour défendre la démocratie.

La perspective politique qui sous-tendait la réaction initiale des Bolchéviks au soulèvement de février était que la Russie vivait une révolution démocratique bourgeoise wqui devait établir une démocratie parlementaire comme en Grande-Bretagne ou en France. La lutte pour un gouvernement ouvrier, c’est-à-dire la dictature du prolétariat, était prématurée historiquement et économiquement, dans cette perspective. La Russie arriérée, dont la population était majoritairement composée de paysans n’était pas prête pour le socialisme. Pour être justes envers Kamenev et d’autres dirigeants bolcheviques qui ont soutenu cette position, ils pouvaient légitimement prétendre, et ils ont bel et bien prétendu, que leur réaction à la Révolution de février était basée sur le programme bolchevique de la dictature démocratique du prolétariat et des paysans.

Leon Trotsky

Ce programme était ambigu, pour le moins, quant à la nature de classe du régime qui surgirait du renversement du régime tsariste. De plus, le programme de la dictature démocratique du prolétariat et des pays différait fondamentalement de la perspective de la Révolution permanente, formulée par Trotsky pendant et juste après la révolution de 1905. Comme on le sait, la théorie de Trotsky prévoyait que la révolution démocratique contre le tsarisme se développerait rapidement en une révolution socialiste, où la classe ouvrière devrait prendre le pouvoir, mettre en œuvre des politiques socialistes et mener une lutte profonde, même mortelle contre la propriété capitaliste-bourgeoise.

La prédiction de Trotsky selon laquelle la révolution russe prendrait un caractère socialiste a été rejetée par pratiquement tous ses contemporains politiques de gauche, y compris les bolcheviks, comme une évaluation irréaliste, voire utopique, des conditions russes. Il était tout simplement impossible de préconiser la prise du pouvoir par la classe ouvrière dans un pays dont l’économie n’était pas suffisamment mûre pour des mesures socialistes.

Mais ces critiques de Trotsky accordaient une attention insuffisante à son argument sous-jacent. L’anticipation de Trotsky d’une révolution socialiste dérivait non d’une évaluation nationale des conditions russes, mais d’une analyse du développement de l’économie capitaliste mondiale au XXe siècle et de son impact sur la vie politique internationale. Le développement mondial du capitalisme, écrivait Trotsky en 1907, « a transformé le monde entier en un seul organisme économique et politique ». Le réseau complexe de relations économiques et politiques entraînerait tous les pays « dans une crise sociale d’une ampleur sans précédent. » L’inévitable irruption de la crise conduirait à la « liquidation radicale et mondiale » du régime bourgeois. L’analyse de Trotsky de la crise mondiale déterminait sa conception stratégique de la révolution russe. Le « caractère international » de la crise capitaliste ouvrirait des « perspectives majestueuses » pour la classe ouvrière russe. « L’émancipation politique, dirigée par la classe ouvrière russe, » écrit Trotsky, « élève ce dernier à des hauteurs historiquement sans précédent, lui fournit des moyens et des ressources colossales et en fait l’initiateur de la liquidation mondiale du capitalisme, pour laquelle l’histoire a préparé toutes les conditions objectives ». [10]

Avant 1914, Lénine avait rejeté l’orientation stratégique qui découlait de la théorie de la révolution permanente de Trotsky. Mais le déclenchement de la Première Guerre mondiale et la capitulation immédiate de la Deuxième Internationale au chauvinisme ont profondément modifié la conception de Lénine de la révolution russe. S'il y avait un événement qui pouvait bel et bien « tout changer », c'était bien le déclenchement de la guerre mondiale. À partir d’août 1914, l’analyse de Lénine des causes de la guerre mondiale et de la trahison de la Deuxième Internationale devint le fondement de sa compréhension de la marche des événements. La guerre n’était pas un événement après lequel, comme l’espérait Karl Kautsky, tout reviendrait aux conditions d'avant août 1914. La guerre mondiale signifiait, pour Lénine, le début d’une nouvelle époque dans la politique mondiale.

Deux ans seulement avant la guerre, les délégués au Congrès de Bâle de la Deuxième Internationale en 1912 avaient adopté une résolution qui les engageait à exploiter la crise créée par l'éruption de la guerre pour mener à bien la liquidation mondiale du système capitaliste. On peut ne supposer que la grande majorité des délégués considéraient la résolution comme un exercice rhétorique sans grande importance politique. Lénine, cependant, la considérait comme une déclaration de politique sérieuse, qui engageait toutes les sections de la Deuxième Internationale.

De plus, suivant l’analyse de Lénine, la guerre n’était pas un accident, le résultat de fautes ou de faux calculs d’un ou autre gouvernement national. Elle ne représentait l'effondrement systémique dévastateur de l’équilibre économique et géopolitique de l’ordre mondial capitaliste-impérialiste. Le déclenchement de la guerre, qui avait jeté des millions de personnes dans la tourmente d’une violence horrible et sans précédent, était la réponse des classes dirigeantes capitalistes de l’Europe à cet échec systémique. La guerre était leur méthode de « réinitialisation du système, » exigeant une redistribution des possessions coloniales et des sphères d’influence, grâce à laquelle un nouvel équilibre économique et politique émergerait finalement.

Contre cette solution capitaliste, la réaction nécessaire et inévitable de la classe ouvrière dans tous les pays impérialistes était la révolution socialiste mondiale. L’effondrement systémique qui prenait dans la pratique objective des classes dirigeantes impérialistes, la forme de la guerre prendrait dans la pratique objective de la classe ouvrière internationale la forme de la montée de luttes de classe anticapitalistes et d’une révolution socialiste. La fin de la guerre exigeait le renversement des classes capitalistes, l’abolition du système économique fondé sur la propriété capitaliste et la destruction de l’État-nation. C’est vers le développement conscient de cette tendance objective du développement social et économique que la politique du mouvement socialiste mondial devait s'orienter, tant dans le programme que dans la pratique.

A partir de cette compréhension de la guerre impérialiste dans un cadre mondial, il était clair que ceux qui soutenaient que la Russie, en tant qu’unité « nationale » isolée de l’économie mondiale, n’était pas « prête » pour la révolution socialiste passaient à côté du problème. Lénine ne préconisait pas un socialisme nationale. Pour Lénine (et, bien sûr, Trotsky), la Russie était un front critique dans une lutte mondiale. Un ensemble complexe de circonstances avait placé devant la classe ouvrière russe la tâche d’ouvrir le premier grand front dans la révolution socialiste mondiale.

Après le retour de Lénine en Russie, il dut mener une intense lutte politique contre toutes les tendances au sein du parti bolchevik qui voyaient la révolution dans un cadre national. Lénine a ouvert la septième conférence panrusse du Parti travailliste social-démocrate russe, le 24 avril 1917, avec la déclaration suivante :

Camarades, nous sommes réunis ici em tant que première conférence du parti prolétarien dans les conditions de la révolution russe et aussi d'une révolution mondiale en développement. Le temps approche où l’affirmation des fondateurs du socialisme scientifique et les prévisions unanimes des socialistes rassemblés au Congrès de Bâle, que la guerre mondiale mènerait inévitablement à la révolution, partout s'avérera juste...

Le grand honneur de commencer la révolution est tombé au prolétariat russe. Mais le prolétariat russe ne doit pas oublier que son mouvement et sa révolution ne sont qu’une partie du mouvement prolétarien révolutionnaire mondial, qui, en Allemagne par exemple, prend de l’ampleur chaque jour qui passe. C’est seulement sous cet angle que nous pouvons définir nos tâches. [11]

Lénine continuait :

Du point de vue du marxisme, en parlant de l’impérialisme, il est absurde de se limiter aux conditions d’un seul pays, car tous les pays capitalistes sont étroitement liés. Maintenant, en temps de guerre, ce lien est devenu beaucoup plus fort. Toute l’humanité est jetée dans un chaos sanglant dont aucune nation ne peut se tirer toute seule. Bien qu’il y ait des pays de plus ou moins avancés, cette guerre les a tous liés par tant de fils qu'il est inconcevable qu'une nation à elle seule puisse s'extraire de cet enchevêtrement.[12]

Même après que Lénine a gagné le parti à cette perspective de la lutte pour le pouvoir, il continua sans relâche à souligner les fondements internationalistes de la stratégie du parti. Il expliquait dans des articles, des discours lors de rassemblements de masse et et dans des conférences savantes que la guerre et la révolution en Russie surgissaient de la crise de l’impérialisme mondial. Dans une conférence prononcée le 4 mai 1917 sur le thème « Guerre et Révolution », Lénine a déclaré :

La guerre que mènent tous les capitalistes ne peut se terminer sans une révolution ouvrière contre ces capitalistes. Tant que le contrôle restera une simple phrase et non un fait, tant que le gouvernement des capitalistes n’aura pas été remplacé par un gouvernement du prolétariat révolutionnaire, le gouvernement est condamné simplement à réitérer : nous nous dirigeons vers le désastre, le désastre, le désastre…

Le seul moyen de mettre fin à cette guerre est la révolution ouvrière dans plusieurs pays. En attendant, nous devrions préparer cette révolution, nous devrions l’aider. [13]

La décision des bolcheviks de prendre le pouvoir témoignait d'un courage politique extraordinaire et, il faut le dire, de « volonté » politique au meilleur sens du terme. Dans cette situation historique, la « volonté de pouvoir » bolchevique n'exprimait pas un quelconque volontarisme subjectif, mais l’alignement nécessaire de la pratique politique avec la réalité objective. Selon les critiques de la Révolution d’octobre, même ceux qui proclaimaient une amitié avec ses aspirations socialistes, la décision de prendre le pouvoir courait trop de risques. Si Lénine et Trotsky croyaient que le sort de la Russie soviétique dépendait de l’extension de la révolution socialiste en Europe centrale et occidentale, et surtout en Allemagne, n’était-il pas dangereux, voire imprudent, de fonder la politique bolchevique sur la conquête du pouvoir par les travailleurs d’un autre pays ? Les bolcheviks ne misaient-ils pas trop sur le succès de la révolution allemande ? N’aurait-il pas été plus sage de retarder l’action révolutionnaire en Russie jusqu’à ce que le développement du mouvement révolutionnaire en Allemagne rende les perspectives de succès moins problématiques ?

Cette vision sceptique trahit une fausse compréhension du processus historique et de la dynamique de la lutte révolutionnaire internationale. Dans un pamphlet écrit peu avant la Révolution d’octobre, intitulé « Les bolcheviks peuvent-ils conserver le pouvoir d’État ? », Lénine se moquait de ceux qui étaient prêts à sanctionner une révolution sociale seulement « si l’histoire y conduisait de manière pacifique, calme, un train express allemand arrivant en gare. Un conducteur calme ouvrirait la porte du chariot et annoncerait : ‘Station de révolution sociale ! Alle aussteigen !’ »[14] (Tout le monde descend.)

Lénine a également cité un autre argument fréquent contre la prise du pouvoir. La révolution serait une voie hautement recommandée si la situation politique n’était pas si « exceptionnellement compliquée ». Lénine, qui retenait à peine ses sarcasmes, répondit ainsi aux « sages » qui voulaient que les bolcheviks attendent l’émergence d’une situation « sans complication ».

De telles révolutions ne se produisent jamais, et les soupirs de ceux qui appellent une telle révolution de leurs vœux ne sont les plaintes réactionnaires d’intellectuels bourgeois. Même si une révolution commence dans une situation qui ne semble pas très compliquée, sa progression crée toujours une situation exceptionnellement compliquée. Une révolution, réelle, profonde, populaire selon l’expression de Marx, est le processus incroyablement compliqué et douloureux de la mort de l’ancien et de la naissance du nouvel ordre social, du mode de vie de dizaines de millions de personnes. La révolution est la lutte des classes la plus intense, la plus acharnée, la plus désespérée et la guerre civile...

Si la situation n’était pas exceptionnellement compliquée, il n’y aurait pas de révolution. Si vous avez peur aux loups, n’allez pas dans la forêt. [15]

L’histoire en général et les révolutions en particulier seraient très simples si elles offraient toujours des alternatives claires et des résultats absolument prévisibles, et si les actions les plus prévoyantes et les plus progressistes étaient toujours les moins dangereuses et les moins exigeantes. En réalité, les grands projets historiques se présentent sous forme de problèmes atroces, exigeant des décisions douloureuses, impliquant de grands risques et nécessitant d’immenses sacrifices.

La Révolution d’octobre, qui établit le premier État ouvrier, était précisément un projet énorme et, si j'ose dire, compliqué. Rappelons certaines conditions importantes qui ont modifié le cours des événements d’octobre 1917 et les mois et les années qui ont suivi. La révolution s’est produite au milieu d’une conflagration mondiale qui a accéléré la désintégration d’un vaste empire archaïque qui s’étendait sur un sixième de la surface de la Terre. L’ampleur de la crise géopolitique, sociale et économique qui a submergé la Russie en 1917 a dicté le rythme étonnant des événements de février à octobre. Quand Lénine a pointé la menace d'une «catastrophe imminente» à l’automne 1917, il n’y avait aucune trace d’exagération dans ses propos. Le gouvernement provisoire bourgeois, et ses alliés y compris les menchéviks et les socialistes révolutionnaires soviétiques étaient incapables de formuler, et encore moins de mettre en œuvre, un ensemble cohérent de politiques face à une crise d’une telle ampleur. Dans son seul commentaire sur le centenaire de la Révolution d’octobre, Vladimir Poutine a regretté qu’une solution plus pacifique n’ait pas été trouvée à la crise de 1917 :

Il faut nous poser la question suivante : n’était-il vraiment pas possible de se développer non par la révolution, mais par l’évolution, sans détruire l’État et ruiner sans merci le destin de millions de personnes, mais par un progrès graduel et progressif ? [16]

On peut imaginer Poutine, s’il avait été vivant en 1917, en tant que fonctionnaire, dans un département de police du gouvernement provisoire, indigné par la répudiation populaire des vieilles institutions de l’État, horrifié par la violence dans les rues, déçu par l’incapacité du général Kornilov de rétablir l'ordre, et amèrement hostile aux bolcheviks.

Une solution pacifique et évolutive à la crise n'existait pas en 1917. L’échec du gouvernement provisoire et toute la perspective réformiste de la direction socialiste « modérée » des Soviets d’avant octobre témoignaient du fait qu'il était impossible de résoudre la crise sur une base capitaliste, ou dans le cadre du nationalisme russe.

Lenin speaking in Moscow after the successful taking of power

Le programme de la révolution socialiste mondiale, prôné par Lénine et Trotsky, était la seule réponse stratégique viable à l'effondrement systémique provoqué par le déclenchement de la guerre européenne. Nonobstant ses propres critiques de certains aspects de la politique bolchevique, Rosa Luxemburg écrivait : « En misant sur la révolution mondiale du prolétariat, les bolcheviks ont fourni la preuve la plus éclatante de leur intelligence politique, de leur fidélité aux principes et de la hardiesse de leur politique. ».[17]

Rosa Luxemburg

Si l’histoire avait été plus favorable aux bolcheviks, la conquête du pouvoir par la classe ouvrière en Allemagne aurait précédé ou du moins, coïncidé avec la Révolution d’octobre. Mais, comme Trotsky allait écrire, l’histoire n’était pas bonne, mais une « belle-mère méchante ». La trahison de la social-démocratie allemande a bloqué cette possibilité. Cette trahison n’a pas seulement retardé la révolution allemande ; elle a aussi semé la confusion et la division parmi les travailleurs allemands.

Surtout après la tentative de contre-révolution menée par le général Kornilov à la fin de l’été 1917, il était clair que seul le renversement du gouvernement provisoire pourrait sauver la révolution. Ainsi, les bolcheviks ont dû prendre le pouvoir dans des conditions d’isolement politique. Ils affrontaient la double tâche de défendre la révolution contre les forces contre-révolutionnaires en Russie (qui avaient le soutien de l’impérialisme mondial) et, aussi, de faire tout leur possible pour faire avancer la révolution socialiste mondiale. Ces deux aspects inséparablement liés de leur politique révolutionnaire se reflétaient dans la création de l’Armée rouge et la fondation de la Troisième Internationale communiste. Le premier congrès du Komintern eut lieu à Moscou en mars 1919. Les trois congrès suivants, dont les débats et les résolutions sont encore des éléments essentiels de l’éducation théorique et politique des marxistes révolutionnaires, se tinrent annuellement, en 1920, 1921 et 1922.

La survie de la révolution – surtout sur fond des défaites subies par la classe ouvrière à l'extérieur de la Russie soviétique — aurait été impossible sans la création de l’Armée rouge. Et ici, il faut évoquer, ne serait-ce que brièvement, le rôle critique de Trotsky en tant que commissaire de guerre et commandant en chef de l’Armée rouge. L’historien Jonathan D. Smele, auteur d’une étude importante sur les guerres civiles russes (il le met au pluriel), écrit que « la transformation de Trotsky d’un propagandiste ayant quelques mois d’expérience en tant que correspondant de guerre dans les Balkans en 1912 en organisateur d'une armée de millions de personnes est remarquable ». Smele souligne que « la capacité de Trotsky à inspirer la loyauté » et de « choisir des conseillers avisés » était une caractéristique importante de ses qualités de leader. [18]

Le Colonel Harold W. Nelson (qui a enseigné au United States War College) souligne les qualités exceptionnelles de Trotsky en tant que stratège et chef militaire. « Il avait une compréhension plus parfaite du besoin de vitesse plutôt que des victoires tactiques, ou de l’importance de masser des troupes dans le théâtre critique plutôt que de les détacher pour atteindre des objectifs politiques ». Dans ses écrits antérieurs sur les guerres balkaniques, il s'intéressait à l’impact de la guerre sur ceux qui devaient se battre. Trotsky « voulait savoir ce que font les hommes au combat et il espérait découvrir ce que le combat fait aux hommes. Ce n’était pas la curiosité oiseuse de l’observateur, mais l’intérêt passionné de l’étudiant... Cet intérêt passionné pour les problèmes sociaux vitaux était la nature de Trotsky, et il étudiait la guerre avec le même désir dévorant qu’il avait apporté à ses premiers contacts avec l’économie et la théorie révolutionnaire ». [19]

Trotsky avait des capacités administratives et organisationnelles extraordinaires. Mais l’élément-clé de sa direction de l’Armée rouge était sa compréhension historique et politique inégalée de l’interaction entre les forces sociales en Russie, les intérêts et les antagonismes géopolitiques et économiques qui opéraient dans le système impérialiste mondial, et l’influence de ces processus mondiaux sur la lutte des classes dans différents pays et le développement de la révolution socialiste mondiale dans son ensemble. Au sein de ce processus, la lutte de la classe ouvrière et, surtout, les initiatives politiques de l’avant-garde marxiste jouaient un rôle significatif, voire décisif dans certaines circonstances exceptionnelles pour déterminer le cours de l’histoire du monde.

Alors qu’il dirigeait l’Armée rouge contre de multiples ennemis, sur de nombreux fronts longs de milliers de kilomètres, Trotsky cherchait continuellement à comprendre la place de la Révolution d’octobre dans le développement mondial de la révolution socialiste. Malgré les revers dans un secteur du vaste champ de bataille de la révolution mondiale, des occasions stratégiques favorables pourraient survenir dans un autre secteur.

Après les défaites des soulèvements en Allemagne et en Hongrie, les bolcheviks ont compris que la victoire de la révolution socialiste en Europe serait un processus plus long qu’ils ne l’avaient espéré. Mais le soulèvement des masses à l’est, éveillées à la vie politique par la victoire des bolcheviks, fournissait de nouvelles possibilités pour le développement de la révolution mondiale. En août 1919, Trotsky envoya une longue note de son train militaire au Comité central du Parti communiste russe (puisque le parti avait été renommé). Il écrit :

Notre armée rouge constitue sans doute une force incomparablement plus puissante sur le terrain asiatique de la politique mondiale que sur le terrain européen. Une possibilité s’ouvre indubitablement, non seulement d’attendre longtemps le développement des événements en Europe, mais aussi d’agir dans le domaine asiatique. La route vers l’Inde peut s'avérer, pour l'heure, plus praticable et plus courte pour nous que la route vers la Hongrie soviétique. Le type d’armée qui ne peut actuellement avoir une grande signification à l'échelle européenne peut bouleverser l’équilibre instable des relations asiatiques de la dépendance coloniale, impulser directement un soulèvement des masses opprimées et assurer le triomphe d’un tel soulèvement en Asie…

Nos succès militaires dans l’Oural et en Sibérie devraient porter le prestige de la révolution soviétique dans toute l’Asie opprimée à un niveau exceptionnellement élevé. Il est essentiel d’exploiter ce facteur et de concentrer dans l’Oural ou au Turkestan une Académie révolutionnaire, le quartier général politique et militaire de la révolution asiatique, qui dans la période à venir peut s’avérer bien plus efficace que le Comité exécutif du Troisième International. [20]

Les revers subis par la classe ouvrière en Europe entre 1919 et 1921 ont montré clairement que le développement de la révolution socialiste serait un processus plus long que ce que les bolcheviks avaient espéré au départ. Cela ne signifiait pas que la décision de prendre le pouvoir en Russie reposait sur une appréciation erronée des conditions en Europe, comme le prétendent généralement les historiens bourgeois. La Révolution d’octobre a contribué à une radicalisation massive de la classe ouvrière en Europe, avec des soulèvements (en Allemagne et en Hongrie) et des grèves massives (en Italie). Mais la défaite de ces mouvements a nécessité le remaniement de certains éléments de perspective révolutionnaire.

es leçons cruciales avaient certainement émergé de la Révolution d’octobre et de ses suites. D’abord, la victoire de la révolution socialiste dépend, à un degré qui ne pouvait être apprécié avant 1914, de l’existence d’un parti révolutionnaire marxiste capable de diriger la classe ouvrière. Le fait que le sort de la révolution pendant une longue période puisse être décidé en quelques jours critiques conférait à la direction révolutionnaire une signification politique et historique extraordinaire. Deuxièmement, l’expérience de la Révolution d’octobre avait intensifié la crainte des capitalistes de la révolution socialiste.

Quand les élites dirigeantes se rendirent compte que la victoire bolchevique ne serait pas annulée et ce que signifiait la perte de pouvoir, elles ont tenté d'empêcher à tout prix la répétition de cette expérience. Cette prise de conscience accrue a produit une énorme mobilisation de violence contre-révolutionnaire contre la classe ouvrière et son avant-garde politique. Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht ont été assassinés à Berlin en janvier 1919 lors de la répression sanglante du soulèvement spartakiste. Les mouvements fascistes se sont développés dans toute l’Europe.

Karl Liebknecht

La bourgeoisie, avertit Trotsky en juillet 1921, « atteint sa plus grande concentration de forces et de ressources, de moyens politiques et militaires de tromperie, de coercition et de provocation, c’est-à-dire l’épanouissement de sa stratégie de classe au moment où elle est menacée de ruine sociale de manière la plus immédiate ». L’époque de crise et de l’effondrement capitalistes s'exprime par la floraison au sein de la bourgeoisie de sa stratégie contre-révolutionnaire, que Trotsky traitait d' «art de mener ensemble une lutte contre le prolétariat par toutes les méthodes des prêches mielleux des professeurs et du clergé à l’assassinat des grévistes par la mitraillette...»[21]

Comment la classe ouvrière pouvait-elle réagir à la décision de la bourgeoisie d'utiliser toutes les méthodes à sa disposition pour détruire les menaces qui pesaient sur sa domination ? Trotsky a répondu : « La tâche de la classe ouvrière — en Europe et dans le monde — consiste à opposer à la stratégie contre-révolutionnaire de la bourgeoisie, bien réfléchie, sa propre stratégie révolutionnaire, pensée jusqu’au bout ». [22].

Les années entre 1921 et 1924 ont marqué une période de transition critique en Union soviétique. Entre 1914 et 1921, la Russie avait connu un bouleversement politique et social stupéfiant. Les défaites de la classe ouvrière en Europe signifiaient que l’isolement politique et économique de l’Union soviétique continuerait, même si l’on espérait encore que le délai serait de quelques années, non des décennies. La nouvelle politique économique annoncée en mars 1921 annonçait des concessions substantielles au marché justifiées, et cela légitimement, comme un recul nécessaire. Cependant, le renforcement qu'elle entraînait des forces capitalistes, conjuguée à la bureaucratisation croissante du Parti communiste et de l’appareil d’État et la stabilisation temporaire du capitalisme en Europe occidentale, a eu des conséquences politiques importantes. À la fin de 1922, on voyait de plus en plus que l’esprit révolutionnaire présent dans les premières années de l’État soviétique était en perte de vitesse. Cela a trouvé une expression politique dans la résurgence des tendances chauvines nationales au sein de la direction du Parti.

Lénine, après son grave accident vasculaire cérébral en mai 1922; n'est revenu à l’activité politique qu’en octobre 1922. Il était choqué par la transformation politique au sein de la direction du parti. Il s’opposa avec véhémence au comportement irrespectueux de Staline envers les représentants du Parti communiste de la République Géorgienne Soviétique et le décrivit comme un « grand tyran chauvin russe ». Dans un de ses derniers actes politiques, en mars 1923, Lénine menaça de rompre toute relation personnelle avec Staline. Un jour plus tard, il a subi un accident vasculaire cérébral massif qui a mis fin à sa vie politique. Le 21 janvier 1924, Lénine est mort.

En octobre 1923, le Parti communiste a gaspillé une autre grande occasion révolutionnaire en Allemagne. Un autre échec majeur est survenu en Bulgarie. On a largement considéré que ces défaites mettaient fin à la période de bouleversements révolutionnaires en Europe centrale qui avait commencé six ans plus tôt en Russie. Au sein du Parti communiste russe et de larges couches de la classe ouvrière, il y avait une perte de confiance dans la possibilité qu’une révolution dans un grand pays capitaliste mette fin à l’isolement de la Russie et fournisse des ressources pour le développement d’une économie socialiste.

Lénine étant écarté de la scène, Léon Trotsky – qui plus que tout autre personnifiait le lien entre octobre et la révolution socialiste mondiale – était de plus en plus isolé au sein du Parti communiste russe. La publication des Leçons d’octobre à l’automne 1924, où le chef de l’insurrection analysait les luttes politiques au sein du parti bolchevik avant l’insurrection, déchaîna une attaque politique venimeuse contre Trotsky et la théorie de la révolution permanente. Non seulement on niait le rôle central de Trotsky dans l’organisation et le succès de l’insurrection et puis la victoire de l’Armée rouge sur la contre-révolution; ses ennemis au sein du Comité politique du Parti communiste – surtout Kamenev, Zinoviev et Staline – prétendaient que sa théorie de la révolution permanente était une révision de ce qu’on appelait maintenant le « léninisme » et n’avait rien à voir avec la stratégie poursuivie par le parti bolchevik pour préparer la lutte pour le pouvoir.

On traitait ainsi la lutte politique de Lénine contre la ligne de Kamenev et de Staline en avril 1917 de une simple querelle. Ils prétendaient que la perspective des thèses d’avril de Lénine découlait du vieux programme bolchevique de la dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie et n’avait absolument rien à voir avec les conceptions de la théorie de la révolution permanente de Trotsky.

L’ère du «Gros Mensonge» avait commencé. Un long rapport de Kamenev en novembre 1924, intitulé « Trotskisme ou Léninisme », a lancé une falsification effrénée de l’histoire, visant à discréditer et à diaboliser Trotsky. Cela devait devenir la caractéristique principale de la vie politique soviétique. Selon Kamenev, Trotsky

ne comprenait pas les bases de la théorie léniniste des relations entre la classe ouvrière et les paysans dans la révolution russe. Il ne l'a pas compris même après octobre, et il ne l'a pas compris à chaque tournant de notre parti, quand il manœuvrait pour réaliser la dictature du prolétariat sans se séparer des paysans. Ce qui l'empêchait de comprendre était sa propre théorie, qui, à son avis, avait été «entièrement confirmée». Mais si la théorie de Trotsky s'était avérée correcte, cela aurait signifié que le pouvoir soviétique en Russie aurait cessé depuis longtemps d’exister.[23]

L’essence politique et théorique de l’assaut de Kamenev sur Trotsky pour dénoncer la théorie de la révolution permanente était une tentative de restaurer, dans le contexte de la Nouvelle Politique économique (NEP), la perspective nationale rejetée en 1917. L’attaque de Kamenev visait avant tout la primauté établie par Trotsky de la perspective de la révolution socialiste mondiale dans la formulation de la politique nationale. Kamenev s’opposait à la théorie de la révolution permanente de Trotsky, car elle « rendrait le gouvernement ouvrier en Russie entièrement dépendant de la révolution prolétarienne immédiate en Occident ». [24] Le plus répréhensible dans la théorie de Trotsky, selon Kamenev, était l'idée qu’il ne peut y avoir de solution au problème du développement capitaliste de la Russie « dans le cadre d’une révolution nationale ». [25]

Cette attaque contre Trotsky en novembre 1924 prépara la révision explicitement nationaliste de Staline, en décembre 1924, de la perspective et du programme de la Révolution d’octobre. Dans un article intitulé « La Révolution d’octobre et la tactique des communistes russes », Staline a attiré l’attention sur la brochure de Trotsky, Notre Révolution, publiée en 1906. Trotsky y avait écrit : « Sans le soutien étatique direct du prolétariat européen, la classe ouvrière russe ne peut rester au pouvoir et transformer sa domination temporaire en une dictature socialiste durable. De cela, il ne peut y avoir aucun doute pour un moment. » Staline a continué :

Que signifie cette citation ? Cela signifie que la victoire du socialisme dans un pays, en l’occurrence la Russie, est impossible « sans appui étatique direct du prolétariat européen », c’est-à-dire avant la conquête du pouvoir par le prolétariat européen.

Qu’y a-t-il de commun entre cette « théorie » et la thèse de Lénine sur la possibilité de la victoire du socialisme « dans un pays capitaliste pris séparément ? »

Clairement, il n'y a rien de commun. [26]

La substitution par Staline d’un messianisme national pour l’internationalisme révolutionnaire se résume dans sa mise en accusation suivante des opinions de Trotsky :

Manque de foi dans la force et les capacités de notre révolution, manque de foi dans la force et la capacité du prolétariat russe — c’est ce qui est à la base de la théorie de la « révolution permanente ». [27]

L’assaut sur Trotsky en 1924 et la répudiation de la révolution permanente signifiaient la résurgence des tendances nationalistes combattues par Lénine avait quand il avait cherché à briser l’adaptation du parti au « défensisme » national et à s'orienter vers une lutte révolutionnaire internationale contre la guerre impérialiste. La promulgation du programme du socialisme dans un pays était un pas décisif dans l’aliénation de l’Union soviétique de la révolution socialiste mondiale d'où elle est née. Comme l’avait dit Trotsky, cette régression nationaliste – qui s'appuyait sur une élite bureaucratique en rapide essor – séparait le sort de l’Union soviétique de la lutte pour le socialisme mondial. L’Internationale communiste, fondée en 1919 en tant que quartier-général de la révolution socialiste mondiale, s’est dégradée en appendice de la politique étrangère contre-révolutionnaire de l’Union soviétique. L’expulsion de Trotsky de l’Union soviétique en 1929 symbolisait la rupture entre le régime bureaucratique et la révolution socialiste mondiale. Depuis son bureau du Kremlin, Staline gouvernait un Etat national grâce à la police secrète. Mais Léon Trotsky, en exil, dirigeait et inspirait le processus historique continu de la révolution socialiste mondiale avec des armes bien plus puissantes : ses idées et sa plume.

* * * * *

Les politiques traîtresses et désorientantes de Staline ont produit d'horribles défaites de la classe ouvrière en Allemagne, en France, en Espagne et dans d'autres pays dans les années 1930.

En Union soviétique, la réaction nationaliste contre-révolutionnaire prit la forme de la destruction de toute la génération des travailleurs formés au marxisme, des militants du parti et des intellectuels et artistes révolutionnaires éduqués politiquement sur la base de l’internationalisme socialiste. Les Procès de Moscou et la Grande Terreur de 1936 à 1940 étaient une sorte de génocide politique, visant à anéantir physiquement tous ceux qui avaient été identifiés au programme internationaliste et à la culture intellectuelle qui avait permis la fondation de l’État soviétique.

Il est essentiel de comprendre la relation entre la Révolution d’octobre 1917 et l’Union soviétique. Le second est ressorti du premier. Mais la Révolution d’octobre et l’État soviétique n’étaient pas les mêmes. La Révolution d’octobre marquait le début de l’époque historique de la révolution socialiste mondiale. L’histoire de l’État soviétique était un épisode majeur de cette époque. La conscience de la distinction entre la Révolution d’octobre qui définissait l'époque et la création de l’État soviétique en tant qu’épisode spécifique se reflétait dans le langage politique. Les révolutionnaires qui anticipaient le renversement futur du capitalisme dans leurs propres pays, ne parleraient pas de leur future « Union soviétique », mais de leur « Octobre » à venir.

Bien sûr, les réalisations de la révolution au sein de l’Union soviétique étaient immenses. La Révolution d’octobre a radicalement transformé ce qui avait été l’Empire russe. Avant la révolution, environ 80 pour cent de la population était analphabète. En moins d’une génération, l’analphabétisme a été pratiquement éradiqué. La nationalisation des moyens de production, produit de la Révolution d’octobre, a permis des avancées économiques significatives. La possibilité d’établir une société avancée sur une base non capitaliste a été démontrée au cours des 74 années d’histoire de l’Union soviétique.

L’Union soviétique n’était pas une société socialiste. Comme l’explique Trotsky dans La Révolution trahie, c’était un régime de transition, entre capitalisme et socialisme, dont le destin devait encore être décidé. La politique nationaliste de Staline, mise en œuvre sur la base d'une Terreur sauvage, était une parodie de la planification socialiste, qui exige le contrôle démocratique des travailleurs sur les décisions. Ce que Trotsky a traité de « despotisme irresponsable de la bureaucratie sur le peuple » a abouti à un horrible gaspillage de vies humaines, à la fois inutile et brutal, et au gaspillage grotesque de ressources matérielles.

La bureaucratie stalinienne, qui avait usurpé le pouvoir et utilisé son contrôle des organes de la répression étatique pour se garantir une position privilégiée dans la société, violait les principes les plus fondamentaux de l’égalitarisme socialiste. Staline, qui a personnellement ordonné et dirigé la torture et le meurtre d’anciens camarades et d’innombrables révolutionnaires marxistes, est l'un des pires criminels de l’histoire.

La Quatrième Internationale fondée par Léon Trotsky en 1938 défendit toutes les conquêtes sociales qui furent réalisées à la suite de la Révolution d’octobre. Mais sa défense de ces acquis – c’est-à-dire des éléments de progrès social et économique rendus possibles par la Révolution – s’est faite sur la base d’une opposition implacable au régime stalinien, en luttant pour son renversement politique.

* * * * *

Ce que nous avons célébré cette année, c’est le centenaire de la révolution socialiste mondiale. C’est dans ce contexte historique que nous avons examiné et expliqué les événements importants survenus en Russie entre février et octobre 1917. Ces conférences ont fourni un antidote politique et intellectuel essentiel aux falsifications et aux calomnies interminables des universitaires réactionnaires et des médias anti-socialistes.

On a salué la dissolution de l’URSS en 1991 comme une grande victoire pour le capitalisme mondial. Enfin, on avait éradiqué le spectre du communisme et du socialisme. L’histoire était finie! La Révolution d’octobre s’était terminée en ruines ! Bien sûr, de telles proclamations ne résistaient pas à un examen attentif des événements des 74 années précédentes. On laissait de côté les énormes succès de l’Union soviétique, avec non seulement son rôle central dans la défaite de l’Allemagne nazie pendant la Seconde Guerre mondiale, mais aussi les immenses progrès dans les conditions sociales et culturelles du peuple soviétique.

Mis à part les efforts pour effacer de la mémoire collective tout souvenir des succès soviétiques, la falsification essentielle de l’histoire du XXe siècle a été l’effort pour définir le destin du socialisme sur la base d’un récit nationaliste de la Révolution d’octobre, dans lequel on traite la prise du pouvoir bolchevique d'événement aberrant, illégitime voire criminel dans l’histoire russe. On ridiculise ou on ignore la a conception originale bolchevique de la Révolution d’octobre, dont on tente de nier toute une actualité historique ou politique.

Ce récit réactionnaire, visant à dépouiller la Révolution d’octobre de toute légitimité et pertinence, dépend cependant d’une petite chose : que le système capitaliste mondial a résolu et transcendé les contradictions et les crises qui ont donné naissance aux guerres et aux révolutions du XXe siècle.

C’est précisément ici que l'on voit la faillite des efforts pour discréditer la Révolution d’octobre et les efforts futurs pour réaliser le socialisme. Le quart de siècle écoulé depuis la dissolution de l’URSS a été marqué par l’intensification de la crise sociale, politique et économique. Nous vivons dans une époque de guerre perpétuelle. Depuis l’invasion américaine de l’Irak en 1991, le nombre de vies détruites par les bombes et les missiles américains dépasse le million. Les conflits géopolitiques s'intensifient, et le déclenchement d’une troisième guerre mondiale est de plus en plus vu comme étant inévitable.

La crise économique de 2008 a exposé la fragilité du système capitaliste mondial. Les tensions sociales s’accumulent sur fond des inégalités les plus élevées depuis un siècle. Les trois personnes les plus riches des États-Unis possèdent plus de richesses que les 50 pour cent les plus pauvres de la population de ce pays. Les riches ne sont pas simplement « différents ». Ils vivent tous sur une planète différente, complètement coupés de la réalité vécue chaque jour par des masses des gens.

Ils savent eux-mêmes que ceci ne peut durer éternellement. Les idées et les idéaux de l’égalité sociale et des droits démocratiques sont trop profondément ancrés parmi les masses. Les institutions traditionnelles de la démocratie bourgeoise étant incapables de supporter la pression de l’escalade du conflit social, les élites dirigeantes se tournent de plus en plus ouvertement vers l'autoritarisme. L’Administration Trump n’est qu’une manifestation dégoûtante de l’effondrement universel de la démocratie bourgeoise. Le rôle de l’armée, de la police et du renseignement dans la gestion de l’État capitaliste est de plus en plus manifeste.

Tout au long de cette année, on a publié d’innombrables articles et livres afin de discréditer la Révolution d’octobre. Mais les déclarations de « l’insignifiance » d’octobre sont démenties par l’hystérie qui imprègne tant de ces dénonciations. La Révolution d’octobre n’est pas traitée en tant qu'événement historique, mais comme une menace contemporaine durable et dangereuse.

La peur qui sous-tend les dénonciations de la Révolution d'octobre a percé dans un livre récemment publié par un éminent spécialiste universitaire en falsification historique, le professeur Sean McMeekin. Il a écrit:

À l’instar des armes nucléaires nées de l’ère idéologique inaugurée en 1917, la triste réalité du léninisme est que, une fois inventée, elle ne peut être désinventée. L’inégalité sociale sera toujours avec nous, tout comme l’impulsion bien intentionnée des socialistes de l’éradiquer... Si les cent dernières années nous apprennent quelque chose, c’est qu'il nous faut renforcer nos défenses et résister aux prophètes armés promettant la perfection sociale. [28]

Dans un essai publié dans le New York Times le 27 octobre, le chroniqueur Bret Stephens écrit :

Les efforts pour criminaliser le capitalisme et les services financiers ont aussi des résultats prévisibles... Un siècle plus tard, le bacille (du socialisme) n’est pas éradiqué, et notre immunité à son égard est toujours mise en doute.

À l’occasion du centenaire de la Révolution d’octobre, l’hystérie anti-marxiste des élites dirigeantes a acquis un caractère nettement homicidaire. Abandonnant l'idée que le socialisme manque de pertinence depuis 1991, le New York Times a publié une chronique de Simon Sebag Montefiore, l’auteur d’une biographie admirative de Staline. Il écrit :

La Révolution d’octobre, organisée par Vladimir Lénine il y a exactement un siècle, reste pertinente d’une manière qui aurait paru inimaginable quand l’Union soviétique s’est effondrée...

Cent ans plus tard, alors que ses événements continuent à se répercuter et à inspirer, octobre 1917 prend une dimension épique, mythique, envoûtant. Ses effets étaient si énormes qu’il semble impossible que cela ne se soit pas produit comme il l’a fait...

Le gouvernement [provisoire] aurait dû le trouver [Lénine] et le tuer, mais cela n'a pas été fait. Il a pu réussir.[29]

Avec cette déclaration, publiée dans le journal américain le plus influent, la différence entre l’anticommunisme libéral et le fascisme est presque anéantie. Il aurait fallu assassiner Lénine, le chef populaire d’un mouvement ouvrier de masse. On aurait dû le traiter, écrit Montefiore avec l’approbation des éditeurs libéraux du New York Times, comme les fascistes ont traité Luxemburg et Liebknecht. Qu'est-ce cela veut dire ? Dans la mesure où le socialisme menace le capitalisme, il faut traquer les dirigeants de mouvements socialistes et les tuer. Voilà pour la « fin de l’histoire » et le triomphe de la démocratie libérale !

Des déclarations comme celle de Montefiore témoignent non seulement de la dégénérescence morale des défenseurs intellectuels de la société bourgeoise, mais aussi de leur démoralisation et de leur désespoir.

Malgré tous les efforts pour discréditer le marxisme, le socialisme et le communisme, les travailleurs aspirent toujours à une alternative au capitalisme. Un sondage publié récemment montre que parmi les « Millennials » Américains (personnes de moins de 28 ans), un pourcentage plus élevé préférerait vivre dans une société socialiste ou communiste que dans une société capitaliste.

Franz Mehring avait raison. Les révolutions sont de longue haleine. La Révolution d’octobre ne vit pas seulement dans l’histoire, mais dans le présent.

* * * * *

Tout au long de cette année centenaire, le Comité international de la Quatrième Internationale a célébré l’anniversaire de la Révolution d’octobre en étudiant et en expliquant ses origines et sa signification. Il a mené ce travail historique important comme la seule tendance politique au monde qui représente le programme de socialisme international sur lequel on a fait la Révolution d’octobre.

La Quatrième Internationale est l’expression contemporaine du programme de la révolution socialiste mondiale. Dans la période actuelle de crise capitaliste insoluble, ce programme acquiert une fois de plus une pertinence intense.

Nous faisons appel aux travailleurs et aux jeunes du monde entier pour se joindre au combat pour le socialisme mondial.

Vive l'exemple de la Révolution d'Octobre !

Vive le Comité International de la Quatrième Internationale !

En avant vers la victoire de la révolution socialiste mondiale !

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(Article paru d’abord en anglais le 13 novembre 2017)

Remarques

[1] “Neujahr 1918,” in Franz Mehring Gesammelte Schriften, Band 15 (Berlin: Dietz Verlag, 1977), p. 759.

[2] Cité dans Alexander Rabinowitch, The Bolsheviks in Power: The First Year of Soviet Rule in Petrograd (Bloomfield: Indiana University Press, 2007), p. 28.

[3] Ibid, p. 27

[4] Ibid

[5] Ibid, p. 29

[6] Session du Comité de Saint-Pétersbourg du Parti travailliste social-démocrate de Russie (Bolchevik), November 1 (14), 1917, cité par Leon Trotsky in The Stalinist School of Historical Falsification, disponible en anglais à : https://www.marxists.org/archive/trotsky/1937/ssf/sf08.htm

[7] Ibid

[8] Ibid. Les extrapolations entre crochets sont dans la transcription publiée dans « The Stalin School of Falsification ».

[9] Ibid

[10] Leon Trotsky, “Introduction to Ferdinand Lassalle’s Speech to the Jury ,” in Witnesses to Permanent Revolution, edité par Richard B. Day and Daniel Gaido (Leiden and Boston: Brill, 2009), pp. 444-45

[11] Lénine, Œuvres complètes, (Moscou: Progrès, 1977), volume 24, p. 238

[12] Ibid., p. 238

[13] Lénine, Œuvres complètes (Moscou: Progrès, 1977), pp. 416-19

[14] Lénine, Œuvres complètes (Moscou: Progrès, 1977), vol. 26, p. 119

[15] Ibid, pp. 118-19

[16] (en Anglais) https://www.theguardian.com/world/2017/nov/06/revolution-what-revolution-russians-show-little-interest-in-1917-centenary

[17] https://www.marxists.org/francais/luxembur/revo-rus/rrus1.htm

[18] The “Russian” Civil Wars 1916-1926: Ten Years That Shook the World (Oxford: University Press, 2017), p. 131.

[19] Leon Trotsky and the Art of Insurrection 1905-1917 (London: Frank Cass, 1988), pp. 63-64

[20] The Trotsky Papers 1917-1922, Volume I, edité et annoté par Jan M. Meijer (The Hague: Mouton & Co., 1964), pp. 623-25

[21] The First Five Years of the Communist International, Volume Two (London: New Park, 1974), pp. 2-4

[22] Ibid., p. 7

[23] Trotsky’s Challenge: The “Literary Discussion” of 1924 and the Fight for the Bolshevik Revolution, edité, annoté et avec une préface de Frederick C. Corney (Chicago: Haymarket, 2017), p. 244

[24] Ibid

[25] Ibid

[26] Ibid, p. 442

[27] Ibid, p. 447

[28] The Russian Revolution: A New History (New York: Basic Books, 2017)

[29] 6 novembre 2017