Les extrémistes de droite entrent au gouvernement en Autriche

Par Markus Salzman
19 décembre 2017

Le Parti du peuple autrichien (ÖVP) conservateur et le Parti de la liberté (FPÖ) d’extrême droite ont passé un accord de coalition gouvernementale et ont présenté le programme du gouvernement ainsi que les ministres samedi. Le gouvernement doit prendre ses fonctions ce lundi.

Ce sera le gouvernement le plus à droite à Vienne depuis l’État austro-fasciste dirigé par Kurt Schuschnigg, qui gouverna l’Autriche de 1934 jusqu’à l’Anschluss avec l’Allemagne hitlérienne en 1938. Le FPÖ est membre du groupe « l’Europe des Nations et Liberté » au sein du Parlement européen, qui comprend le Front national français, le PVV néerlandais de Geert Wilders, le Lega du Nord italien et d’autres partis d’extrême droite.

Sebastian Kurz, le nouveau chancelier, sera le plus jeune chef de gouvernement d’Europe à l’âge de 31 ans. Au cours de l’année écoulée, il a pris le pouvoir au sein de l’ÖVP et a dicté le cours depuis. Pendant la campagne électorale, il a imité l’agitation anti-refugiés du FPÖ et ses slogans sur l’ordre sécuritaire.

Alors que Kurz et le chef de cabinet de la chancellerie, Gernot Blümel, ont attribué sept ministères aux personnalités de l’ÖVP moins connues, caractérisées avant tout par leur loyauté envers Kurz, les six ministres du FPÖ contrôlent un certain nombre de postes clés. Comme le soulignent de nombreux journaux, le FPÖ contrôle « toutes les forces en uniforme ». Pour la première fois depuis 1945, un parti occupe les postes de ministre de l’intérieur, de ministre des affaires étrangères et de ministre de la défense.

Le vice-chancelier sera le dirigeant du FPÖ Heinz-Christian Strache. Il a connu une longue carrière dans divers groupes d’extrême droite. En raison de sa participation à des sports militaires avec des personnes condamnées plus tard comme extrémistes de droite, une plainte a été déposée contre lui en raison d’un soupçon d’activités nationale-socialistes. Il a même été arrêté lors d’un événement néo-nazi en Allemagne il y a 30 ans.

Le secrétaire général du FPÖ, Herbert Kickl, sera ministre de l’Intérieur. Cet ancien rédacteur de discours de Jörg Haider est devenu célèbre pour des slogans électoraux tels que « pas d’Islam chez nous » et « les pays occidentaux aux mains des chrétiens ». Quand le FPÖ se scinda en 2005, il rompit avec Haider et rejoignit la faction la plus à droite sous Strache.

L’année dernière, il a participé à une conférence des soi-disant défenseurs de l’Europe à Linz, qui a réuni des idéologues de la droite et de l’extrême droite. Kickl s’est récemment plaint de « l’immigration incontrôlée en provenance d’États non membres de l’UE ainsi que de l’ouverture totalement inconsidérée du marché du travail aux pays d’Europe de l’Est ».

Mario Kunasek sera ministre de la Défense. L’officier subalterne de 41 ans est un dirigeant de longue date du FPÖ qui entretient des liens étroits avec le camp néo-nazi. Il a été signalé comme ayant des liens avec le Mouvement identitaire et le Parti du Peuple, un parti ouvertement fasciste avec des néo-nazis prêts à commettre des actes de violence. En janvier 2016, il a demandé sur sa page Facebook que les demandeurs d’asile soient empêchés d’entrer dans le pays.

Le politicien du FPÖ Norbert Hofer, qui a perdu l’élection présidentielle de 2016 face au candidat des Verts Alexander Van der Bellen, sera ministre des infrastructures. Hofer, qui aime se présenter publiquement comme un modéré, a rejoint une ligue étudiante de l’extrême droite à l’âge de 37 ans en tant que membre honoraire.

Karin Kneissl, qui est une personnalité sans étiquette mais a été nommée par le FPÖ, sera la ministre des Affaires étrangères. Elle est connue pour ses critiques acerbes contre l’UE et son soutien à l’indépendance de la Catalogne. Kneissl a fait ses premières armes pour le FPÖ au plus fort de la prétendue crise des réfugiés en 2015. Kneissl a affirmé que les réfugiés, dont la plupart avaient fui les guerres en Irak et en Syrie, étaient en grande partie des réfugiés économiques.

Le ministre de la Justice Josef Moser est également un ancien membre du FPÖ. Ce juriste sans étiquette a participé à l’élection sur la liste de Sebastian Kurz et a été nommé par l’ÖVP. Moser a été recruté au FPÖ en 1991 par Haider et a dirigé son cabinet pendant un an. De 1992 à 2002, il a été chef du groupe parlementaire du FPÖ. En 2004, il est passé à la Cour administrative autrichienne, où à maintes reprises il a réclamé des coupes budgétaires drastiques.

Le programme du nouveau gouvernement correspond à son personnel. Un important renforcement de l’armée tant à l’intérieur qu’à l’étranger, une vaste campagne de répression contre les réfugiés, des attaques contre les programmes sociaux et des réductions d’impôts constituent les piliers du programme du gouvernement, intitulé, « Ensemble. Pour notre Autriche. »

La police sera considérablement renforcée ; 2100 recrues et 2000 postes de stagiaires seront créés. Les pouvoirs de la police et des agences de renseignement seront étendus. La surveillance des communications sur Internet sera considérablement élargie. Les plans pour un renforcement militaire sont formulés en termes extrêmement vagues. Il est fait référence dans ce domaine à « l’équipement approprié sur le plan juridique, organisationnel et budgétaire de l’armée ». Cependant, déjà dans la grande coalition lorsqu’il était ministre des Affaires étrangères, Kurz préconisait une expansion significative de l’armée.

Le gouvernement prévoit des attaques majeures contre les réfugiés et les étrangers. Il a l’intention d’introduire des contrôles plus stricts sur les écoles maternelles islamiques et les écoles privées, et s’arroger la possibilité de les fermer en dernier recours.

Les demandeurs d’asile seront forcés de remettre tout leur argent lorsqu’ils présenteront une demande afin de pouvoir couvrir les coûts de la procédure. Les autorités auront accès aux téléphones portables des demandeurs d’asile afin que les fonctionnaires puissent confirmer les itinéraires et les identités au moyen d’informations personnelles et de comptes sur les réseaux sociaux. Les demandeurs d’asile ne recevront que des prestations en nature et pas d’argent. De plus, le gouvernement veut réduire le délai de recours lors d’une procédure d’asile.

Selon le programme du gouvernement, l’obligation de confidentialité des médecins sera assouplie si la maladie d’un demandeur d’asile est « en rapport avec des soins médicaux ». Etant donné que les soins chez un généraliste impliquent également une assurance maladie, cela pourrait avoir un sens large et servir de prétexte pour abolir les droits démocratiques.

Les attaques contre les couches les plus faibles de la société ne sont que le prélude à une offensive majeure contre les travailleurs. Les prestations sociales de base seront réglementées à un taux uniforme dans tout le pays et les prestations pour un couple non-marié seront plafonnées à 1500 €. Cela signifiera des baisses de prestations douloureuses pour les gens dans la précarité.

Sous le titre « Plus de justice dans la construction de logements sociaux », le programme prévoit un « ajustement régulier des loyers » (c’est-à-dire des augmentations de loyers) dans le logement social, dont dépendent de nombreuses personnes dans les grandes villes, en particulier Vienne. L’objectif est l’élimination définitive de la construction de logements sociaux.

La grande coalition a tenté depuis plus de 10 ans de réduire les retraites. Kurz et Strache sont maintenant fermement résolus à le faire. À cette fin, les régimes spéciaux de retraite existants seront éliminés et l’âge de la retraite sera constamment augmenté.

Le gouvernement, à l’instar de l’Agenda 2010 de l’Allemagne, va modifier les règles de propositions d’emploi dites « raisonnables » pour les chômeurs. Cela se traduira, par exemple, par le fait que des chômeurs qualifiés à Vienne seront contraints d’entrer dans l’industrie du tourisme au Tyrol qui pratique de faibles salaires.

Avec la loi sur la flexibilité du temps de travail, les protections pour les employés seront finalement brisées. L’augmentation confirmée de la journée de travail à 12 heures est un premier pas dans cette direction. La réintroduction des frais de scolarité pour renforcer les finances publiques transformera une fois de plus les études en un privilège pour les riches. Des économies budgétaires supplémentaires vont suivre, étant donné qu’un soi-disant frein à l’endettement doit être ajouté à la constitution.

Quand en 2000, le leader de l’ÖVP, Wolfgang Schüssel, a formé le premier gouvernement avec le FPÖ, dirigé à l’époque par Haider, des manifestations massives ont eu lieu en Autriche et des sanctions ont été imposées en Europe. Des manifestations ont de nouveau été convoquées à Vienne, mais l’UE n’a pas prononcé une syllabe de critique, bien que le gouvernement Kurz-Strache soit beaucoup plus à droite que le gouvernement Schüssel-Haider.

Dans un pays où la classe dirigeante a eu recours à la dictature au début des années 1930 et a largement soutenu l’Anschluss avec l’Allemagne nazie en 1938, l’ombre du passé est à nouveau présente.

Ce développement ne peut être compris que si l’on examine la banqueroute des anciens partis et mouvements ouvriers. Aujourd’hui, les sociaux-démocrates et les syndicats, qui par le passé ont participé à des manifestations, sont tous autant de droite que Kurz. Le SPÖ social – démocrate a déclaré sa volonté de former une coalition avec le FPÖ, ce qui s’est déjà produit au niveau des régions. Les syndicats sont parmi les plus ardents défenseurs de la coopération avec le FPÖ.

Le président Van der Bellen, dont la victoire sur le candidat du FPÖ Hofer a été salué comme une victoire sur l’extrémisme de droite, n’a imposé aucune condition à la formation du nouveau gouvernement, même s’il avait des options pour le faire. Il a simplement insisté pour qu’il déclare sa loyauté sans restriction à l’Union européenne, ce qu’il a fait par la suite.

Cela a été d’autant plus facile qu’il y a un certain nombre de gouvernements de droite en Europe. Il est bien connu que Strache voudrait faire de l’Autriche le cinquième membre du groupe d’États appelé Visegrad, composé de la Pologne, de la Hongrie, de la République tchèque et de la Slovaquie, qui sont tous dirigés par des régimes nationalistes de droite. Le FPÖ a également conclu un traité d’amitié avec le parti de Russie unie de Vladimir Poutine.

Alors que Kurz et Strache apparaissaient devant les caméras à Vienne, les extrémistes de droite européens se sont rencontrés à Prague. Geert Wilders et Marine le Pen étaient tous les deux présents. Ils ont qualifié l’entrée du FPÖ dans le gouvernement d’« historique ». Le Pen a parlé de « nouvelles formidables », tandis que Wilders a déclaré que c’était un « excellent résultat ».

(Article paru en anglais le 18 décembre 2017)