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A sa manifestation à Paris, Mélenchon s'en remet aux appareils syndicaux

Par Anthony Torres et Kumaran Ira
25 septembre 2017

Samedi se tenait la manifestation organisée par la France Insoumise de Jean-Luc Mélenchon place de la République à Paris, dans le contexte des mobilisations contre les ordonnances de la loi travail de Macron. Selon les sources, entre 30 000 et 150 000 personnes étaient venues à Paris, ce 23 septembre. La mobilisation était sensiblement moindre que celle de la manifestation syndicale orgnanisée à Paris dans le cadre d'une journée d'action nationale le 21.

Des reporters du WSWS ont pu discuter avec des manifestants. La manifestation était extrêmement hétérogène, de nombreux enseignants, informaticiens, et jeunes s'étant mobilisés pour manifester contre les ordonnances anti-ouvrières de Macron. D'autres éléments ont participé à la manifestation pour défendre l'orientation prônée par Mélenchon, qui a insisté que les appareils syndicaux maintiennent leur domination politique des mobilisations ouvrières contre Macron.

Dans son discours Mélenchon, revêtu de l’écharpe tricolore, a affirmé que «Nous sommes prêts à nous ranger derrière eux. ... Nous connaissons la force des organisations syndicales et des salariés. » Mélenchon a semé l’illusion que grâce à sa collaboration avec les syndicats, son opposition ultra-minoritaire à l'Assemblée pourrait stopper les ordonnances. « La bataille n'est pas finie, elle commence », a-t-il dit.

Mais la bureaucratie syndicale travaille main dans la main avec le gouvernement depuis l’arrivée au pouvoir de Macron. Elle prépare les ordonnances et les attaques futures, tout en essayant de stabiliser le gouvernement Philippe en bloquant l’opposition des travailleurs et des jeunes à la politique pro austérité et pro guerre de Macron. Les syndicats et le gouvernement tiennent des discussions secrètes, et les bureaucrates syndicaux intègrent les cabinets ministériels.

La décision de Mélenchon de s'en remettre aux syndicats équivaut donc à une tentative d'étrangler les manifestations contre les ordonnances et à un soutien tacite à la réforme de Macron. Mélenchon travaille aussi avec le NPA, le PCF et Benoît Hamon, l'ex-candidat présidentiel du Parti socialiste, que La France insoumise invite à ses manifestations. Ils préparent une alternative gouvernementale pour l'impérialisme français, au cas où le gouvernement Philippe viendrait à faillir.

L'alliance de Mélenchon et Hamon, dont le parti a d'abord proposé les ordonnances de Macron en les incluant dans les premières versions de sa loi travail en 2016, souligne le cynisme de l'opposition affichée par Mélenchon à Macron. Mélenchon n'essaie aucunement de rompre avec les forces corrompues et anti-ouvrières qui se sont fait passer faussement pour la « gauche » depuis la grève générale de mai-juin 1968. Suite à l'effondrement du PS dans les élections présidentielles, il essaie plutôt de forger un nouvel outil politique des décombres des divers alliés du PS.

Le NPA était présent lors de ce rassemblement tout comme Pierre Laurent du PCF et Hamon, qui a déclaré qu'il souhaitait « que la mobilisation se poursuive. » Philippe Poutou, l'ex-candidat présidentiel du NPA, a demandé à Mélenchon : « Lance un appel à tout le monde pour impulser la suite, toi, t'as plus les moyens que nous de lancer un truc. »

Mélenchon a répondu, « J'essaie de bien doser. Je ne vais pas vous envoyer tous dans le mur. » Et en laissant aux syndicats le soin de « doser » les manifestations, c'est-à-dire de les isoler et de les maintenir sur un plan purement national malgré la montée de la colère sociale à travers l'Europe, Mélenchon bloque l'émergence d'une lutte révolutionnaire et internationale des travailleurs.

Une certaine proportion des manifestants étaient assez explicitement alignés sur cette perspective réactionnaire et anti-ouvrière. Ils ont déclaré aux reporters du WSWS qu'ils n'était pas forcément favorables au retrait total des ordonnances de Macron et qu'ils ne voulaient pas discuter du lien entre Mélenchon et son allié grec, le gouvernement pro-austérité d'Alexis Tsipras.

D'autres ont indiqué qu'ils cherchaient à s'opposer à Macron ainsi qu'aux dangers croissants de guerre internationale et de dictature en France. Ils étaient sceptiques à l’encontre des manifestations organisées par les syndicats et attendaient de voir ce que propose Mélenchon.

C'était le cas de Ninon, enseignante, qui a déclaré : « je pense qu’il faut donner un coup d'arrêt à toutes ces mesures qui sont contre les travailleurs. Je suis solidaire des autres travailleurs, même si ce n’est pas moi qui vais être touchée en premier dans la fonction publique. C’est un gouvernement qui est du côté des entreprises, des grandes entreprises et de la finance, et pas des travailleurs. »

Lorsque le WSWS lui a demandé si elle pensait que la perspective avancée par Mélenchon permettrait de changer les choses, Ninon a déclaré : « Dans l'immédiat il ne peut pas, il n’est pas au pouvoir. Je n’y crois pas trop. J’attends voir. Beaucoup de personnes vont être mobilisées aujourd'hui et en octobre. Je suis convaincu que le gouvernement ne reculera pas. Je ne peux pas non plus rester chez moi. »

Ninon a fait part de son hostilité à l’égard de l’état d’urgence : « Ça ne devrait pas durer. Mais ça durera, on le sait. Ça sera toujours le moyen de faire passer les lois rapidement, de surveiller les opposants politiques aussi, je suis contre. Je ne crois pas que ce soit très efficace pour lutter contre le terrorisme. Le problème ne vient pas de là. »

Ninon a signalé son opposition également aux menaces de Trump contre la Corée du Nord : « Il n’y a rien à dire. Il est fou, il est dangereux, c’est sûr. Si ça continue, il va y avoir un danger réel. ».

Jocelyn étudiante en informatique a dit qu'elle était à sa première manifestation et qu'elle était hostile à la fois aux ordonnances de Macron et surtout à l'état d'urgence :, « Pour moi ça ne sert pas grand chose. ... Ça n'empêche rien pour moi. Pour moi c’est une dictature clairement. De toute façon l’élection était truquée. À partir du moment tous les médias ont commencé à attaquer les candidats sauf Macron. Il est mis en avant. A partir de ce moment là, c’est pas une démocratie la France.... C’est une dictature aussi. »

Maximilien étudiant en musicologie a aussi expliqué qu’il manifestait non seulement contre les ordonnances mais aussi contre l’état d’urgence et la guerre : « Je ne suis absolument pas pour la guerre. Je ne sais pas quoi en penser. C’est triste d’en venir là. Je suis pour la paix. C’est notamment pourquoi aussi je suis là aujourd’hui. »

Laurent, informaticien a souligné le désenchantement de plus en plus marqué des Français pour les différentes tendances politiques établies : « On l’a vu aux législatives, il y a une abstention extraordinaire. Cela ne fait bouger plus que ça. ... Je ne suis pas militant de La France Insoumise, mais ça fait partie des partis sur lesquels je me sens la plus proche. Si demain, les propositions de LFI ne me plaisent pas, je dirai adieu. ».