L’opposition ouvrière éclate en Iran : un signe avant-coureur pour le monde en 2018

Par Keith Jones
6 janvier 2018

La classe ouvrière iranienne, longtemps réprimée et brutalement exploitée, a fait irruption sur la scène, ébranlant le régime bourgeois-clérical iranien.

Depuis le 28 décembre, des dizaines de milliers de personnes défient l’appareil répressif de la République islamique et descendent dans les rues des villes et villages du pays. Ils le font pour exprimer leur colère contre la hausse des prix alimentaires, le chômage de masse, les inégalités sociales béantes, des années de réductions sociales drastiques et un système politique pseudo-démocratique truqué au nom de l’élite dirigeante et totalement imperméable aux besoins des travailleurs.

La portée et l’intensité de ce mouvement et son adoption rapide de mots d’ordre qui défient le gouvernement et tout le système politique autocratique ont stupéfié les autorités iraniennes et les observateurs occidentaux. Pourtant, il a été précédé par des mois de protestations des travailleurs contre les suppressions d’emplois et les fermetures d’usines et les salaires et prestations sociaux impayés.

Dans les jours qui ont précédé l’éruption des manifestations contre le gouvernement, la discussion sur l’écart de plus en plus large entre les 1 % et les 10 % les plus riches de l’Iran et la grande majorité vivant dans la pauvreté et l’insécurité économique faisait rage sur les médias sociaux. Le déclencheur de cette explosion de mécontentement populaire était le dernier budget d’austérité du gouvernement. Il va encore réduire le soutien des revenus pour les Iraniens ordinaires, augmenter les prix de l’essence de jusqu’à 50 % et réduire les dépenses de développement, tout en augmentant les sommes déjà énormes sous le contrôle du clergé chiite.

Jeudi, après des jours de mobilisation de plus en plus large des forces de sécurité, d’arrestations massives et d’affrontements sanglants qui ont fait au moins 21 morts, le général Mohammad Ali Jafari, chef du Corps des gardiens de la révolution islamique (GRI), a déclaré la fin des troubles : « Aujourd’hui nous pouvons annoncer la fin de la sédition. »

Les dirigeants de la République islamique tentent de justifier leur répression brutale par des allégations fallacieuses selon lesquelles les manifestations sont manipulées par Washington et ses principaux alliés régionaux, Israël et l’Arabie Saoudite, dans le cadre de leur campagne incendiaire pour un changement de régime à Téhéran.

L’affirmation selon laquelle les manifestations actuelles ressemblent à celles organisées par le Mouvement vert en 2009 est une vile calomnie destinée à justifier un crime plus grand. La mise en cause par les « Verts » des résultats de l’élection présidentielle iranienne de 2009 fut une opération politique préparée depuis longtemps qui suivait le scénario des « révolutions de couleur » similaires orchestrées par les États-Unis en Ukraine, en Géorgie, au Liban et ailleurs. Elle visait à mettre au pouvoir les éléments de l’élite iranienne les plus désireux de se rapprocher rapidement de l’impérialisme américain et européen. Son soutien populaire provenait presque exclusivement des couches les plus privilégiées de la classe moyenne supérieure, mobilisées sur la base des dénonciations néolibérales du président populiste Mahmoud Ahmadinejad pour sa volonté de « gaspiller » de l’argent sur les pauvres.

Le défi actuel au régime iranien est d’un caractère entièrement différent. Il est enraciné dans la classe ouvrière, y compris dans les petites villes industrielles et les villes de province et reçoit son plus grand soutien des jeunes, qui font face à un taux de chômage de 40 % ou plus ; et est motivée par l’opposition aux inégalités sociales et à l’austérité capitaliste.

Quel que soit le sort immédiat de la vague actuelle de manifestations, une nouvelle étape dans la lutte des classes s’est ouverte en Iran, qui se déroulera dans les semaines et les mois à venir. Ce qui est certain, c’est que la classe ouvrière, s’étant imposée sur le devant de la scène, ne sera pas rapidement ou facilement réduite au silence.

L’agitation ouvrière en Iran a déjà bouleversé les calculs non seulement de l’élite iranienne, mais des gouvernements du monde entier. Trump, dont l’interdiction de voyager qui vise les musulmans inclus les Iraniens, a hypocritement et stupidement affirmé son “soutien” pour les manifestations, espérant pouvoir les utiliser pour diaboliser Téhéran et renforcer ainsi les préparatifs de guerre américains contre l’Iran. Les puissances européennes sont plus circonspectes, et pas seulement parce que les protestations entravent leurs plans pour tirer profit des offres du gouvernement iranien de concessions pétrolières et de main-d’œuvre bon marché. Ils craignent l’effet déstabilisateur de l’escalade de la lutte des classes en Iran.

Pour comprendre l’importance de la résurgence de la classe ouvrière iranienne pour le Moyen-Orient et la politique mondiale, il est nécessaire de l’examiner dans un contexte historique.

La révolution iranienne de 1979, qui a renversé le régime tyrannique du Shah parrainé par les États-Unis, il y a quarante ans, fut une explosion sociale massive, anti-impérialiste et avec la classe ouvrière à sa tête. Ce fut une vague grandissante de grèves politiques qui ont brisé le dos du régime du Shah, et dans les mois qui ont suivi, les travailleurs se sont emparés des usines, les mettant sous le contrôle des conseils ouvriers.

Mais ce début de révolution sociale expropriant la bourgeoisie iranienne et établissant une république ouvrière en alliance avec les travailleurs ruraux fut bloqué par les organisations prétendument socialistes, surtout par le parti Tudeh stalinien. Le parti Tudeh avait des racines profondes dans la classe ouvrière, qui avait une longue histoire de laïcité et de socialisme révolutionnaire. Mais pendant des décennies, le parti s’est orienté vers l’aile libérale impuissante de la bourgeoisie nationale puis, en 1979, s’est tourné vers l’ayatollah Khomeini pour le soutenir sans réserve, arguant qu’il était le chef politique de l’aile « progressiste » de la bourgeoisie et qu’il dirigeait une révolution « nationale démocratique » (ce qui revient à dire, capitaliste).

Ce vieux dignitaire religieux chiite était depuis longtemps une figure marginale sur le plan politique. Mais il a pu obtenir un soutien de masse chez les pauvres des zones urbaines et rurales en exploitant le vide politique créé par les staliniens et en utilisant des liens de longue date entre le clergé chiite et le Bazar, le bastion de l’aile traditionnelle de la bourgeoisie iranienne.

Dans une situation où la classe ouvrière était politiquement neutralisée par les staliniens, Khomeiny fut capable de réorganiser la machine d’État suite au renversement du Shah, tout en manipulant et en détournant le mouvement de masse, puis en rétablissant le pouvoir bourgeois par une répression sauvage de la gauche politique, y compris du parti Tudeh, et la destruction de toutes les organisations indépendantes de travailleurs.

Ces développements ont alimenté un processus plus large où, en raison des trahisons des staliniens, les forces islamistes ont pu profiter politiquement de la crise croissante des régimes et des mouvements bourgeois-nationalistes post-coloniaux, dont l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), et de leur incapacité à réaliser leurs programmes bourgeois-démocratiques.

Avant sa mort en 1989, Khomeiny a supervisé un nouveau virage vers la droite de la République islamique, en se tournant vers le FMI et en faisant des ouvertures au « Grand Satan », l’impérialisme américain. Cela avait été préparé l’année précédente dans une nouvelle attaque féroce contre la gauche, où des milliers de prisonniers politiques ont été tués.

Au cours des trois dernières décennies, le gouvernement iranien a été dirigé par différentes factions de l’élite politique, y compris les soi-disant « réformistes » et les populistes chiites comme Ahmadinejad. Tous ont encore réduit les concessions sociales accordées aux travailleurs après la révolution de 1979 et ont réprimé sauvagement la classe ouvrière.

La presse occidentale depuis longtemps cherche à vilipender la politique et la vie sociale iraniennes. Mais à la base, l’expérience de la classe ouvrière en Iran reflète celle des travailleurs du monde entier, qui depuis des décennies font face à une attaque sans relâche contre leurs droits sociaux et ont été politiquement totalement privés de leurs droits.

En réponse à la crise financière de 2008, la réponse universelle de la bourgeoisie a été d’intensifier drastiquement cette guerre de classe. Les emplois précaires, des services publics qui s’effondrent, les inégalités sociales sans précédent, l’exclusion de la vie politique et la menace de la guerre impérialiste, voilà le lot des travailleurs du monde entier.

Mais la période où la lutte des classes pouvait être bâillonnée touche à sa fin.

Dans tous les pays du monde, les partis, les organisations et les mécanismes politiques, y compris les partis de l’establishment et des syndicats pro-capitalistes, au moyen desquels la bourgeoisie a géré ses affaires et, surtout, a réprimé la lutte des classes, s’effondrent.

Les événements iraniens résonneront à travers le Moyen-Orient, où la classe ouvrière a vécu des décennies d’expériences amères, non seulement par rapport aux mouvements bourgeois-nationalistes laïques, mais aussi avec diverses formes de politique islamiste, dont les Frères musulmans en Égypte et le Parti de la justice et du développement d’Erdogan en Turquie.

Et tandis que l’ignare Trump tweete à propos des injustices en Iran, à quel point les travailleurs américains vont-ils considérer différente leur situation par rapport à celle des travailleurs iraniens ? Le mois dernier, alors que le gouvernement iranien présentait un budget qui réduisait les dépenses sociales tout en canalisant de l’argent supplémentaire vers les mollahs, le Congrès américain a récompensé les riches et super-riches par des milliers de milliards de dollars de réductions supplémentaires des impôts. Ces réductions d’impôts doivent maintenant être financées par une attaque massive contre la sécurité sociale, les soins de santé et d’autres droits sociaux fondamentaux.

Les événements en Iran doivent être reconnus comme un signe avant-coureur d’une vaste éruption de la lutte ouvrière dans le monde.

La tâche des socialistes révolutionnaires est de se tourner vers ce mouvement et de se battre pour armer la classe ouvrière internationale d’une compréhension de la logique de ses besoins, de ses aspirations et de ses luttes. Le capitalisme est incompatible avec les besoins de la société. Les travailleurs, la classe qui produit les richesses du monde, doivent unir leurs luttes à travers les frontières et les continents pour établir le pouvoir politique des travailleurs, pour entreprendre la réorganisation socialiste de la société et mettre fin à la guerre impérialiste.

(Article paru en anglais le 4 janvier 2018)