Le bicentenaire de la naissance de Marx, le socialisme et la résurgence de la lutte des classes internationale

Par David N orth
10 janvier 2018

« Nous ne lui disons pas : "renonce à tes luttes, ce sont des enfantillages ; c’est à nous de te faire entendre la vraie devise du combat". Tout ce que nous faisons, c’est montrer au monde pourquoi il lutte en réalité, et la conscience est une chose qu’il doit faire sienne, même contre son gré. »[Karl Marx à Arnold Ruge, septembre 1843 8e paragraphe]

Il est évident que l'arme de la critique ne saurait remplacer la critique des armes ; la force matérielle ne peut être abattue que par la force matérielle; mais la théorie se change, elle aussi, en force matérielle, dès qu'elle pénètre les masses[Contribution à la critique de La philosophie du droit de Hegel), 1843 29e paragraphe]

L'émancipation de l'Allemand, c'est l'émancipation de l'homme. La philosophie est la tête de cette émancipation, le prolétariat en est le cœur. La philosophie ne peut être réalisée sans la suppression du prolétariat, et le prolétariat ne peut être supprimé sans la réalisation de la philosophie. [Contribution à la critique de La philosophie du droit de Hegel, 1843 avant dernier paragraphe]

« Il ne s'agit pas de savoir quel but tel ou tel prolétaire, ou même le prolétariat tout entier, se représente momentanément. Il s'agit de savoir ce que le prolétariat est et ce qu'il sera obligé historiquement de faire, conformément à cet être. » [La sainte famille, 1844 Note marginale critique n° 2, 13e paragraphe]

« Avec la profondeur de l'action historique augmentera donc l'ampleur de la Masse dont elle constitue l'action. » [La sainte famille, 1844 21e paragraphe]

« L'histoire de toute société jusqu'à nos jours n'a été que l'histoire de luttes de classes. » [Le manifeste du Parti communiste, 1847 I. Bourgeois et prolétaires 1er paragraphe]

« Que les classes dirigeantes tremblent à l'idée d'une révolution communiste ! Les prolétaires n'y ont rien à perdre que leurs chaînes. Ils ont un monde à y gagner. PROLETAIRES DE TOUS LES PAYS, UNISSEZ-VOUS ! » [Le manifeste du Parti communiste, 1847 dernier paragraphe]

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1. Cette année marque le 200e anniversaire de la naissance de Karl Marx, qui était à l’origine de la conception matérialiste de l’histoire, l’auteur de « Das Kapital » et, avec Friedrich Engels, le fondateur du mouvement socialiste révolutionnaire moderne. Né le 5 mai 1818 dans la ville prussienne de Trèves, Marx a, pour citer Lénine, « continué et parachevé de façon géniale les trois principaux courants d’idées du XIXe siècle, qui appartiennent aux trois pays les plus avancés de l’humanité : la philosophie classique allemande, l’économie politique classique anglaise et le socialisme français, lié aux doctrines révolutionnaires françaises en général ». [1]

Karl Marx en 1875

2. Marx mourut à Londres le 14 mars 1883 à l’âge de 64 ans. À ce moment-là, Engels et lui avaient placé les aspirations socialistes utopiques sur une base scientifique et jeté les bases d’un mouvement politique révolutionnaire de la classe ouvrière internationale. Entre 1843 et 1847, Marx effectue une révolution dans la pensée théorique qui surmonte à la fois les limites du matérialisme aux conceptions très mécaniques du dix-huitième siècle et les mystifications idéalistes de la logique dialectique de Hegel.

3. Étendant le matérialisme philosophique au domaine de l’histoire et des relations sociales, Marx prouva que la nécessité du socialisme découlait du développement des contradictions inhérentes au système capitaliste selon des lois naturelles. Il n’a pas prétendu avoir découvert la lutte des classes comme une force motrice dans l’histoire. Sa contribution à la compréhension de l’histoire, tel que l’expliqua Marx lui-même en 1852, fut : « 1. de démontrer que l’existence des classes n’est liée qu’à des phases historiques déterminées du développement de la production ; 2. que la lutte des classes mène nécessairement à la dictature du prolétariat ; 3. que cette dictature elle-même ne représente qu’une transition vers l’abolition de toutes les classes et vers une société sans classes ». [2]

4. Si Marx avait posé sa plume après l’écriture du Manifeste communiste, sa place dans l’histoire aurait déjà été assurée. Mais ce qui l’a élevé à la hauteur d’une figure historique mondiale, c’est l’écriture de Das Kapital, qui a étayé la conception matérialiste de l’histoire. Dans les 150 années qui se sont écoulées depuis la publication de son premier volume en 1867, plusieurs générations d’économistes bourgeois ont consacré leur vie professionnelle à réfuter le travail de Marx. En vain ! Leurs efforts sont confondus non seulement par la force de la méthodologie dialectique et de la perspicacité historique de Marx, mais aussi, et plus encore, par la réalité de la crise capitaliste. Les professeurs peuvent bien protester, le monde capitaliste « bouge » en suivant les explications de Marx. Chaque assaut contre Das Kapital est invariablement suivi d’une nouvelle démonstration pratique des contradictions économiques et sociales insolubles du système capitaliste.

5. La dernière leçon de ce genre, qui continue à ce jour, a commencé avec le krach mondial de 2008. Les catégories et concepts essentiels de l’économie politique marxiste – tels que la force de travail, le capital constant et variable, la plus-value, la baisse du taux de profit, l’exploitation, le fétichisme des marchandises, l’armée de réserve industrielle et l’appauvrissement relatif et absolu du prolétariat sont nécessaires non seulement pour une compréhension scientifique du capitalisme, mais même pour une compréhension de base des développements politiques, économiques et sociaux quotidiens

6. On peut être certain que le bicentenaire de la naissance de Marx sera marqué par de nombreux séminaires académiques au cours desquels les professeurs feront l’inventaire des théories de Marx. Beaucoup d’entre eux se concentreront sur ce qu’ils prétendent être ses erreurs ou omissions. Il y en aura, une petite minorité, qui feront l’éloge du travail de Marx. Mais l’appréciation la plus vraie et la plus objective de la vie de Marx aura lieu en dehors des salles de classe.

7. Cette nouvelle année 2018 - le bicentenaire de la naissance de Marx - se caractérisera avant tout par une forte intensification des tensions sociales et une escalade des conflits de classes dans le monde. Pendant plusieurs décennies, et surtout depuis la dissolution de l’Union soviétique en 1991, la résistance de la classe ouvrière à l’exploitation capitaliste a été étouffée. Mais les contradictions essentielles du système capitaliste - entre une économie mondiale interdépendante et le système archaïque des États-nations bourgeois ; entre un réseau mondial de production sociale, impliquant le travail de milliards d’êtres humains, et la propriété privée des moyens de production ; et entre les besoins essentiels de la société de masse et les intérêts égoïstes de l’argent capitaliste individuel, nous nous approchons rapidement du point où le musellement de l’opposition massive de la classe ouvrière au capitalisme est impossible.

8. La concentration de la richesse dans une petite couche de la population a atteint des niveaux historiquement sans précédent. C’est un processus global. Le 1 pour cent le plus riche du monde possède la moitié de la richesse de tout le monde. [3] Les 500 personnes les plus riches ont, en décembre 2017, une richesse combinée de plus du cinq mille milliards de dollars, en hausse de mille milliards de dollars par rapport à 2016. [4] Aux États-Unis, trois personnes - Jeff Bezos, Bill Gates et Warren Buffet - ont plus d’argent que la moitié inférieure de la population. En Chine, 38 milliardaires ont ajouté 177 milliards de dollars à leur richesse personnelle en 2017. Malgré les sanctions économiques imposées par les États-Unis et l’Europe occidentale, les 27 milliardaires russes ont ajouté 29 milliards de dollars à leur richesse collective. Carlos Slim, l’homme le plus riche du Mexique, a augmenté sa fortune à 62,8 milliards de dollars, soit une augmentation de 12,9 milliards de dollars par rapport à l’année précédente.

9. La particularité de ces fortunes massives est qu’elles sont liées à la hausse vertigineuse des marchés d’actions au cours des 35 dernières années, et surtout depuis le krach de Wall Street en 2008. La politique d’« assouplissement quantitatif » de la Réserve Fédérale américaine et les politiques de taux d’intérêt bas des banques centrales mondiales ont conduit à une augmentation de près de quatre fois la valeur de l’indice Dow Jones au cours de la dernière décennie. En 2017, la hausse explosive de la valeur des actions américaines a été liée à l’attente - qui a été réalisée depuis - d’une réduction d’impôt massive pour les riches.

10. L’enrichissement de ceux qui sont au sommet de l’oligarchie capitaliste va de pair avec l’appauvrissement de la grande masse de la population mondiale. Selon un rapport publié par Credit Suisse, « à l’autre extrémité du spectre, les trois milliards et demi d’adultes les plus pauvres du monde ont chacun un patrimoine inférieur à 10 000 dollars (8300 euros). Collectivement, ces personnes, qui représentent 70 pour cent de la population mondiale en âge de travailler, ne représentent que 2,7 pour cent de la richesse mondiale ». [5]

11. Cette disparité flagrante de la richesse n’est pas simplement une tache fâcheuse et réparable sur le visage du capitalisme contemporain. L’extrême inégalité est l’expression consommée de la banqueroute du système social existant. Au milieu de tous les besoins sociaux urgents de la société de masse moderne : l’éducation, le logement, les soins pour les personnes âgées, les soins médicaux universels et de qualité, le développement de systèmes avancés de transports publics, la protection de l’écosystème mondial menacé, etc. les ressources sont gaspillées pour satisfaire les caprices obscènes et idiots des super-riches et de leur progéniture. Les ressources qui devraient être déployées pour construire des écoles, des logements abordables, des usines de traitement d’eau et des hôpitaux ou pour financer des musées, des orchestres et d’autres institutions culturelles vitales sont gaspillées sur des manoirs, des yachts, des bijoux et d’innombrables autres extravagances vulgaires.

12. Les élites dirigeantes capitalistes modernes sont elles-mêmes devenues un obstacle absolu au progrès de la société humaine. La croissance de leur richesse personnelle a acquis un caractère terriblement métastarique, ce qui provoque une répulsion populaire et laisse présager la chute du système. L’état actuel des choses est irrationnel, précisément dans le sens du mot employé par Engels pour décrire la monarchie française à la veille de la révolution qui devait balayer l’aristocratie du pouvoir :

La monarchie française de 1789 était devenue si irréelle, c'est-à-dire si dénuée de toute nécessité, si irrationnelle, qu'elle dut être nécessairement abolie par la grande Révolution dont Hegel parle toujours avec le plus grand enthousiasme. Ici, la monarchie était par conséquent l'irréel et la Révolution le réel. Et ainsi, au cours du développement, tout ce qui précédemment était réel devient irréel, perd sa nécessité, son droit à l'existence, son caractère rationnel; à la réalité mourante se substitue une réalité nouvelle et viable, d'une manière pacifique, si l'ancien état de choses est assez raisonnable pour mourir sans résistance, violente s'il se regimbe contre cette nécessité.[6]

13. Il n’y a pas besoin d’une grande perspicacité politique pour prédire que les oligarques du patronat et de la finance ne s’arrêteront devant rien pour défendre leurs richesses. Habitués à imposer leur volonté à la société, ils répondront à tout signe de résistance populaire par une répression violente. Néanmoins, aucun des grands problèmes politiques ou sociaux contemporains — le chômage de masse, la pauvreté, l’inégalité sociale, les attaques croissantes contre les droits démocratiques fondamentaux, le danger croissant d’une catastrophe écologique, militaire ou impérialiste effrénée et la menace d’une guerre nucléaire — ne pourrait être résolu dans le cadre du capitalisme. En effet, toute tentative sérieuse à mettre en œuvre des réformes sociales désespérément nécessaires exigerait, au minimum, l’expropriation de fortunes privées massives et une redistribution massive des richesses. Cependant, tant que la classe capitaliste détient le pouvoir d’État, de telles réformes sont impossibles. Ainsi, la lutte de la classe ouvrière pour défendre ses intérêts conduit, comme le prévoyait Marx, à la révolution sociale.

14. La conquête du pouvoir d’État par la classe ouvrière russe en octobre 1917 étayait la conception matérialiste de l’histoire et la perspective politique élaborée par Marx et Engels dans le Manifeste communiste. Mais la Révolution d’octobre n’était pas simplement le résultat spontané d’un processus historique objectif. La victoire de la classe ouvrière dépendait de la direction d’un parti politique marxiste qui se basait sur une stratégie révolutionnaire internationale. Sans une telle direction, la révolution socialiste ne peut remporter la victoire, quelle que soit la grandeur de la crise du système capitaliste. Au deuxième congrès de l’Internationale communiste en 1920, Lénine avertit les délégués qu’il n’y avait pas de situations « absolument désespérées » pour la classe dirigeante.

Tenter d’en « prouver » à l’avance l’impossibilité « absolue » serait pur pédantisme, verbiage ou jeu d’esprit. Dans cette question et dans des questions analogues, seule la pratique peut fournir la « preuve » réelle. Le régime bourgeois traverse dans monde entier une profonde crise révolutionnaire. Il faut « démontrer » maintenant, par l’action pratique des partis révolutionnaires, qu’ils possèdent suffisamment de conscience, d’organisation, de liens avec les masses exploitées, d’esprit de décision et de savoir‑faire pour exploiter cette crise au profit d’une révolution victorieuse. [7]

15. L’avertissement de Lénine a été tragiquement confirmé. Dans les années et les décennies qui ont suivi la Révolution d’octobre, il n’a pas manqué de situations révolutionnaires qui ont soulevé la possibilité que la classe ouvrière prenne le pouvoir. Malgré deux guerres mondiales dévastatrices, des soulèvements populaires de masse partout dans le monde et de nombreux épisodes de grave instabilité économique et d’effondrement total, la survie du capitalisme au XXe siècle est attribuable, en dernière analyse, à l’absence de la direction politique révolutionnaire nécessaire dans la classe ouvrière.

16. Avec le déclenchement de la Première Guerre mondiale, les partis sociaux-démocrates de la Deuxième Internationale passèrent du côté de l’impérialisme, acceptèrent le programme de « défense nationale » et trahirent la recrudescence révolutionnaire de la classe ouvrière après la guerre. Au sein de l’Union soviétique, la croissance de la bureaucratie stalinienne a conduit à la destruction de la troisième Internationale (communiste). Le programme stalinien du « socialisme dans un seul pays », dévoilé en 1924, a conduit à la subordination de la Troisième Internationale aux intérêts nationaux de l’État soviétique tels que déterminés par la bureaucratie au pouvoir.

17. La transformation des partis sociaux-démocrates et staliniens en agences politiques de l’impérialisme a conduit à des défaites dévastatrices de la classe ouvrière internationale dans les années 1920 et 1930. Les pires de ces défaites ont été la destruction du Parti communiste chinois en 1927, la victoire des nazis et l’écrasement du mouvement socialiste en Allemagne en 1933, la trahison de la Révolution espagnole et l’arrivée au pouvoir du régime fasciste de Franco (1936-1939).

18. En 1938, Léon Trotsky a fondé la Quatrième Internationale. Ce fut l’aboutissement de sa lutte politique, remontant à 1923, contre la perversion nationaliste du régime stalinien, la répression de la démocratie ouvrière et l’abandon du programme de la révolution socialiste mondiale. Dans le document fondateur de la nouvelle Internationale, Trotsky identifie « la crise de la direction révolutionnaire » comme le problème central de la transition du capitalisme au socialisme.

19. Quatre-vingts ans plus tard, dans une nouvelle période d’escalade de la crise mondiale du système capitaliste et de militantisme croissante de la classe ouvrière, la question doit être posée : quelles sont les perspectives de la résolution de la crise de la direction révolutionnaire ? Est-il possible que la Quatrième Internationale gagne l’allégeance des sections avancées de la classe ouvrière, de la jeunesse socialement consciente et des éléments les plus progressistes de l’intelligentsia, et conduise les luttes de masse de la classe ouvrière à la victoire dans la révolution socialiste mondiale ?

20. La réponse à cette question exige que l’étude du problème de la direction soit replacée dans un contexte historique plus large.

21. Encore, un autre anniversaire sera observé cette année : le cinquantième anniversaire des événements de mai-juin 1968, la grève générale de masse qui a amené la France capitaliste au bord d’une révolution socialiste. Les événements de 1968 résonnent encore dans l’imaginaire populaire : outre les manifestations massives et la grève générale en France, c’était l’année de l’offensive du Têt au Vietnam, l’extrême instabilité aux États-Unis (exprimée en deux assassinats politiques et le déclenchement d’émeutes dans les grandes villes américaines), et le printemps anti-stalinien de Prague en Tchécoslovaquie, qui fut supprimé en août par l’intervention armée de l’URSS et du Pacte de Varsovie.

22. Les événements de 1968 ont déclenché un processus de radicalisation de la classe ouvrière internationale. La période entre 1968 et 1975 a été marquée par le plus grand mouvement révolutionnaire international de l’époque après la Deuxième Guerre mondiale, y compris les vagues de grève en Italie, en Allemagne, en Grande-Bretagne, en Argentine et aux États-Unis. Les sociaux-démocrates ont formé leur premier gouvernement en Allemagne depuis la victoire des nazis d’Hitler. Le gouvernement Allende est arrivé au pouvoir au Chili en septembre 1970. Une grève des mineurs en Grande-Bretagne au cours de l’hiver 1973-1974 a forcé la démission du gouvernement conservateur de droite. La junte militaire grecque a été renversée en juillet 1974. Face à la destitution, Richard Nixon a démissionné de la présidence américaine en août 1974. Le régime fasciste qui était au pouvoir au Portugal depuis 1926 s’est effondré en avril 1975. La mort de Franco en novembre 1975 a révélé la fragilité, non seulement de l’ancienne dictature, mais de la domination capitaliste en Espagne. De puissants mouvements anti-impérialistes de libération nationale ont balayé le Moyen-Orient et l’Afrique.

23. Et pourtant, malgré la portée internationale de ces luttes de masse, le système capitaliste a non seulement survécu à ces bouleversements, mais aussi a été capable d’infliger des défaites (comme au renversement du régime Allende au Chili en 1973) et de jeter les bases pour une contre-offensive envers la classe ouvrière. Cela a été initié par la classe dirigeante à la fin des années 1970 avec l’arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher (suivie peu après par l’élection de Ronald Reagan).

24. La survie du capitalisme au milieu des bouleversements mondiaux entre 1968 et 1975 dépendait avant tout du fait que les partis et les syndicats staliniens et sociaux-démocrates étaient toujours les forces dominantes dans les mouvements ouvriers de masse de l’époque. Avec des membres qui se comptaient par millions, ils ont utilisé leur pouvoir bureaucratique pour restreindre, détourner, saper et, le cas échéant, orchestrer la défaite réelle des luttes de la classe ouvrière. Le régime stalinien en Union soviétique et le régime maoïste en Chine déformaient systématiquement le marxisme et utilisaient toutes les ressources à leur disposition pour subvertir les mouvements révolutionnaires qui menaçaient leurs efforts pour améliorer les relations avec les États-Unis et d’autres puissances impérialistes. Dans les pays les moins développés, les régimes staliniens et maoïstes ont cherché à maintenir l’influence de divers mouvements nationaux bourgeois sur la classe ouvrière, sapant ainsi la lutte contre le capitalisme et l’impérialisme.

25. Pendant cette période critique, le Comité international de la Quatrième Internationale s’est battu contre l’influence politique du stalinisme, de la social-démocratie et du nationalisme bourgeois. Mais il l’a fait dans des conditions d’un isolement politique extrême imposé au Comité international non seulement par les grandes organisations bureaucratiques des sociaux-démocrates et des staliniens, mais aussi par le rôle politique insidieux des organisations opportunistes qui avaient rompu avec le trotskisme dans les années 1950 et début des années 1960.

26. Les organisations pablistes (du nom du principal théoricien du révisionnisme anti-trotskyste) rejetèrent spécifiquement la nécessité de construire des partis révolutionnaires de la classe ouvrière indépendants sur la base du programme de la Quatrième Internationale. Michel Pablo et son principal associé politique, Ernest Mandel, ont rejeté la caractérisation par Trotsky de la bureaucratie stalinienne comme contre-révolutionnaire. Ils ont soutenu que la bureaucratie soviétique, sous la pression d’événements objectifs et du mouvement spontané des masses, pourrait être obligée de mener une politique révolutionnaire. De même, la pression des événements objectifs était censée pouvoir contraindre les sociaux-démocrates et les nationalistes bourgeois à jouer un rôle révolutionnaire.

27. La conclusion à tirer de ces révisions profondes du trotskisme était qu’il n’était pas nécessaire de construire la Quatrième Internationale. Les pablistes ont trouvé et glorifié d’innombrables « alternatives » au trotskysme, comme Castro à Cuba et Ben Bella en Algérie. Pour avoir refusé d’accepter la liquidation politique de la Quatrième Internationale, les pablistes ont dénoncé le Comité international comme des « sectaires ultragauches ».

28. Il y a cinquante ans, les sociaux-démocrates, les staliniens, les maoïstes et diverses formes de nationalisme bourgeois exerçaient une influence immense sur la classe ouvrière et les mouvements anti-impérialistes de masse. Mais que reste-t-il de ces organisations aujourd’hui ?

29. L’Union soviétique n’existe plus et le réseau mondial des partis staliniens a largement disparu. En Chine, le Parti communiste est l’organisation politique et étatique de l’élite dirigeante capitaliste. Les partis sociaux-démocrates sont pratiquement indiscernables des partis bourgeois les plus à droite. Nulle part, les travailleurs ne les voient comme des défenseurs de leurs intérêts. Dans la mesure où les sociaux-démocrates tentent de préserver un soupçon de crédibilité en exécutant une feinte à gauche (comme avec Corbyn en Grande-Bretagne), cet exercice frauduleux sera exposé comme une imposture dès qu’ils arriveront à une position de pouvoir politique, comme cela s’est produit en Grèce.

30. Quant aux mouvements nationalistes bourgeois, il ne reste rien de leurs prétentions anti-impérialistes et anticapitalistes. L’évolution du Congrès national africain (ANC) devenu le parti au pouvoir en Afrique du Sud - défendant impitoyablement les intérêts des riches et abattre les travailleurs en grève - est l’expression par excellence de la trajectoire historique et de l’essence de classe du nationalisme bourgeois.

31. Enfin, les organisations pablistes, ainsi que les divers mouvements qui composent la pseudo-gauche, se sont intégrées à l’establishment politique bourgeois - exprimé le plus clairement dans l’accession au pouvoir de Syriza (La Coalition de la gauche radicale) en Grèce, qui applique les mesures d’austérité et les politiques anti-immigrées exigées par les banques européennes.

32. L’explication de la décadence politique et de la chute de ces organisations réside dans la contradiction profonde entre leurs programmes provinciaux de réformisme-national et le développement du capitalisme en tant que système économique intégré sur le plan mondial.

33. L’élément politique commun des organisations opportunistes - staliniennes, maoïstes, sociales-démocrates, nationalistes bourgeoises et pablistes — était la dépendance de leurs programmes vis-à-vis de la possibilité de réaliser des réformes dans le cadre économique de l’État-nation. À mesure que le processus de mondialisation économique s’est accéléré dans les années 1980, la perspective et le programme de ces organisations fondées sur des bases nationales ont perdu toute viabilité.

34. La possibilité de résoudre avec succès la crise de la direction de la classe ouvrière réside dans l’alignement du programme du Comité international de la Quatrième Internationale sur le processus objectif du développement économique mondial et le développement international de la lutte des classes. C’est la base réelle du vaste changement, depuis 1968, dans la relation des forces politiques entre le trotskisme, représenté par le Comité international de la Quatrième Internationale, et tous les représentants politiques de l’anti-marxisme et de la pseudo-gauche.

35. Il y a trente ans, à la suite de l’expulsion des derniers vestiges de l’opportunisme pabliste de la Quatrième Internationale, le Comité international a développé l’analyse politique internationale qui devait guider son travail dans les décennies qui ont suivi. Cette perspective, publiée en 1988, insistait sur le fait que les partis révolutionnaires de la classe ouvrière ne pouvaient être développés que sur la base du programme international correspondant aux tendances objectives du développement capitaliste. Il a expliqué que « le développement massif des trusts transnationaux et l’intégration globale de la production capitaliste qui en découle ont produit une uniformité sans précédent des conditions auxquelles la classe ouvrière du monde est confrontée ». [8]

36. Le Comité international a tiré de cette analyse la conclusion stratégique suivante :

« Une des thèses fondamentales du marxisme a toujours été que la lutte de la classe ouvrière n’est nationale que dans sa forme, mais qu’en essence, elle est internationale. Étant donné toutefois les nouvelles caractéristiques du développement de capitalisme c’est même la forme de la lutte des classes qui doit prendre un caractère international. Même les luttes les plus élémentaires de la classe ouvrière exigent qu’elle coordonne ses actions à l’échelle internationale ». [9]

37. Au treizième Congrès national de la Ligue des travailleurs (prédécesseur du Parti de l’égalité socialiste aux États-Unis) en août 1988, les implications pratiques de cette analyse ont été expliquées :

La recherche de solutions nationales à la crise internationale conduit inévitablement à la subordination de chaque mouvement ouvrier national aux politiques de guerre commerciale de la bourgeoisie. Il n’y a aucun moyen de sortir de cette impasse si ce n’est sur la base de l’internationalisme révolutionnaire, et nous n’entendons pas par là l’invocation de phrases creuses jetables. La tâche stratégique suprême à laquelle est confronté le mouvement trotskyste est l’unification de la classe ouvrière du monde entier en ce que Trotsky a appelé « une seule organisation prolétarienne internationale d’action révolutionnaire ayant un centre mondial et une orientation politique mondiale ».

Nous ne concevons pas cela comme une sorte de mission utopique. Notre analyse scientifique de l’époque et de la nature de la crise mondiale actuelle nous convainc non seulement que cette unification du prolétariat est possible ; mais aussi que seul un parti dont le travail quotidien est basé sur cette orientation stratégique puisse s’enraciner dans la classe ouvrière. Nous anticipons que la prochaine étape des luttes prolétariennes se développera inexorablement, sous la pression combinée des tendances économiques objectives et de l’influence subjective des marxistes, le long d’une trajectoire internationaliste. Le prolétariat tendra de plus en plus à se définir dans la pratique comme une classe internationale ; et les internationalistes marxistes, dont les politiques sont l’expression de cette tendance organique, cultiveront ce processus et lui donneront une forme consciente. [10]

38. Sur la base de cette analyse, le Comité international a apporté des changements importants à son travail organisationnel et pratique. Jusqu’en 1995, les sections du Comité international existaient en tant que ligues. En juin de la même année, la Ligue ouvrière (Workers League) aux États-Unis a créé le Parti de l’égalité socialiste, un changement de forme organisationnelle qui exprimait, au milieu de la crise et de l’effondrement des anciennes organisations bureaucratiques de masse, l’émergence d’une nouvelle relation entre la tendance marxiste révolutionnaire et la classe ouvrière. La sélection du nom du nouveau parti identifia la lutte pour l’égalité comme le grand but du socialisme et anticipa l’indignation populaire contre l’inégalité capitaliste. Dans les mois qui suivirent, toutes les sections du Comité international traversèrent la même réorganisation politique. À la suite de la transformation des anciennes ligues en partis, le Comité international a adopté une nouvelle forme de travail politique, utilisant la technologie des communications associée au développement de l’Internet. Le lancement du World Socialist Web Site, il y a presque exactement vingt ans, en février 1998, était une initiative politique véritablement révolutionnaire. Comme le Comité international l’a expliqué :

Nous sommes confiants que le WSWS va devenir un outil sans précédent pour l’instruction et l’unification politiques de la classe ouvrière à une échelle mondiale. Il va aider le peuple ouvrier de différents pays à coordonner sa lutte contre le capital, de la même manière que les sociétés transnationales organisent leur guerre contre les ouvriers par delà les frontières. Il va faciliter la discussion entre les travailleurs de toutes les nations et leur permettre de comparer leurs expériences et d’élaborer une stratégie commune.

Le CIQI prévoit que l'audience mondiale du « World Socialist Web Site » va croître avec l'expansion de l'Internet. Forme rapide et globale de communication, l'Internet a un extraordinaire potentiel démocratique et révolutionnaire. Il peut fournir à une audience de masse l'accès aux ressources intellectuelles de la planète, des librairies aux archives en passant par les musées. [11]

39. La publication quotidienne du « World Socialist Web Site » sur une période de 20 ans est, en toute objectivité, un exploit politique extraordinaire. La capacité des membres du Comité international à maintenir la publication pendant une période aussi longue, sans manquer un seul jour de publication prévue, témoigne de sa clarté théorique et politique, de son unité et de ses forces organisationnelles considérables. Il n’y a pas une autre publication dans le monde qui ressemble même de loin au World Socialist Web Site. Ce n’est pas seulement la publication socialiste qui enregistre, analyse et commente les principaux événements de la journée. C’est aussi le stratège et la tribune de la classe ouvrière en lutte.

40. Au cours de l’année écoulée, Google a cherché à mettre sur liste noire et à censurer le World Socialist Web Site. Ces efforts échouent. Le lectorat du WSWS continue de croître. Il tire sa force du mouvement émergent de la classe ouvrière et de la jeunesse.

41. Le passé n’est qu’un prologue. Tout le travail théorique, politique et pratique du Comité international a été la préparation de la résurgence de la lutte de classe internationale. La tâche primordiale est de construire une direction révolutionnaire, systématiquement, consciemment et agressivement. C’est de cette tâche que dépend la résolution dans un sens progressiste de la question fondamentale de l’humanité - le socialisme ou la barbarie. Le défi de 2018 est d’élargir le travail du Comité international de la Quatrième Internationale, d’étendre la portée de ses sections parmi les travailleurs et les jeunes entrant dans la lutte, de gagner de nouvelles forces au programme de la révolution socialiste mondiale et d’entreprendre leur éducation dans l’histoire et la vision scientifique mondiale du marxisme. Le Comité international de la Quatrième Internationale célébrera le bicentenaire de la naissance de Karl Marx en accord avec sa maxime la plus célèbre :

« Les philosophes n'ont fait qu'interpréter le monde de différentes manières, ce qui importe c'est de le transformer ».

(Article paru d’abord en anglais le 3 janvier 2018)

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Notes :

[1] Sur la page Vladimir Lénine, Karl Marx, au premier paragraphe (en français)

[2] Sur la page : Lettre of Karl Marx à Joseph Weydemeyer, March 5, 1852 au 10e paragraphe (en français)

[3] Sur le site The Guardian : Richest 1% own half the world's wealth, study finds (en anglais)

[4] Sur le site Bloomberg : Les plus riches du monde sont devenus 1 billion de plus riches en 2017 (en anglais)

[5] Sur le site The Guardian : Richest 1% own half the world's wealth, study finds (en anglais)

[6] Sur marxists.org : Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie allemande classique 4e Paragraphe (en français)

[7] Sur marxists.org : Le deuxième congrès de l'Internationale communiste, 32e paragraphe (en français)

[8] La crise mondiale du capitalisme et les tâches de la Quatrième Internationale, août 1988 © Arbeiterpresse Verlag ISBN : 3-88634-202-6, Page 10, Paragraphe N°12 (en français)

[9] La crise mondiale du capitalisme et les tâches de la Quatrième Internationale, août 1988 © Arbeiterpresse Verlag ISBN : 3-88634-202-6, Page 10, Paragraphe N°13 (en français)

[10] David North, « Rapport au treizième Congrès national de la Ligue ouvrière », Fourth International, vol. 15, Nos 3-4, July-December 1988, pp. 38-39 (en anglais)

[11] https://www.wsws.org/fr/special/about.html (en français)