Alerte aux missiles à Hawaï

Trente-huit minutes de chaos

Par Patrick Martin
16 janvier 2018

Un faux rapport sur l’imminence d’une attaque de missiles balistiques sur Hawaï samedi a fait fuir plus d’un million de personnes vers un abri, dont beaucoup pensaient qu’ils n’avaient que quelques minutes à vivre avant l’incinération nucléaire. Les gens ont cherché refuge dans des tunnels routiers, des parkings souterrains et des sous-sols, et ont même mis leurs enfants dans des bouches d’égout. Il y a eu des conversations déchirantes, les gens passant ce qu’ils pensaient être leurs derniers appels téléphoniques à leurs proches.

L’alerte, émise par l’Agence de gestion des urgences de l’état d’Hawaï, a envoyé un message alarmant à la plupart des téléphones cellulaires dans tout l’archipel : « Alerte d’urgence : MENACE DE MISSILE BALISTIQUE ALLANT VERS HAWAÏ. CHERCHEZ IMMÉDIATEMENT UN ABRI. CECI N’EST PAS UN EXERCICE. » L’alerte a été immédiatement rediffusée par les stations de télévision et de radio locales dans le cadre d’arrangements de longue date qui mettent les médias au service de l’armée en cas de guerre.

Selon les responsables de l’État de Hawaï, l’alerte avait été lancée car un employé du service des urgences avait appuyé sur le mauvais bouton au cours d’un exercice effectué régulièrement à chaque changement de quart de travail de huit heures tous les jours. L’administration Trump a minimisé l’événement comme un « exercice d’État » qui n’impliquait pas les forces militaires nationales et les médias américains l’ont traité comme rien de plus qu’un accident.

L’accident supposé fait l’objet d’une enquête et il est hautement improbable que les détails réels soient jamais rendus publics. Mais ce qui est déjà connu soulève des problèmes politiques critiques.

Si un technicien en gestion des urgences a appuyé sur le mauvais bouton, il est probable qu’il avait affaire à un équipement nouveau et peu familier : l’exercice lui-même a été inclus dans les procédures il y a seulement quelques semaines. Il y a eu des préparatifs fébriles de la part d’officiels de l’État pour une éventuelle attaque de missiles nucléaires sur Hawaï, alors que des tensions se sont intensifiées entre l’administration Trump et la Corée du Nord. En avril dernier, la législature de l’État a demandé la remise à neuf des abris contre les éventuelles retombées nucléaires de la guerre froide, et les sirènes de raids aériens d’Hawaï ont été testées le mois dernier pour la première fois depuis plus de 70 ans.

Dans d’autres circonstances, l’alerte, qui n’a pas déclenché les sirènes d’urgence, aurait pu être immédiatement reconnue comme une erreur et la population ne lui aurait pas accordé une grande importance. Mais pas dans les conditions actuelles, suite aux menaces répétées du président Trump de « feu et fureur » contre la Corée du Nord et aux avertissements selon lesquels le territoire américain, en particulier l’État d’Hawaï, pourrait subir une attaque nucléaire nord-coréenne.

Ce n’est que la semaine dernière que l’ancien chef d’état-major, l’ancien amiral Michael Mullen, a déclaré à la télévision nationale que le monde était « plus proche que jamais selon moi, d’une guerre nucléaire avec la Corée du Nord et dans cette région ». Trump lui-même a nargué le chef nord-coréen Kim Jong-un à propos de la taille de son « bouton nucléaire », se vantant « c’en est un plus gros et plus puissant que le sien, et mon bouton fonctionne ! »

Quand ils ont reçu l’alerte le l’État, les résidents d’Hawaï ont supposé que la guerre menacée par Trump avait réellement commencé.

L’aspect le plus troublant de l’événement d’Hawaï est peut-être les 38 minutes qui se sont écoulées entre l’alerte initiale, à 8h07 heure locale, et le message texte officiel qui l’a annulée.

Selon la chronologie de l’événement publiée par les responsables de l’État, le US Pacific Command (Commandement américain du Pacifique), dont le siège est à Pearl Harbor, a informé le service d’urgence à 8 h 10, seulement trois minutes après l’alerte, qu’il n’y avait pas de lancement de missile. L’agence d’urgence a immédiatement transmis cette confirmation au service de police d’Honolulu. L’agence a annulé l’alerte à 8h13 et a affiché un avis à cet effet sur ses comptes publics Facebook et Twitter à 8h20. Mais aucun message texte n’a été envoyé avant 8h45 aux plus d’un million de personnes qui ont reçu l’alerte initiale.

Les représentants de l’État n’ont pas encore donné de raison pour le retard. Mais un reportage est suggestif. Le Los Angeles Times, citant le porte-parole de l’agence d’urgence publique, Richard Rapoza, a écrit : « il a fallu 38 minutes pour annuler l’alerte parce que […] l’agence a dû demander l’autorisation de l’Agence fédérale de gestion des urgences pour signaler la fin d’alerte et pour utiliser le système d’alerte pour envoyer le message qu’il y avait eu une fausse alerte. »

Cela donne à penser que le gouvernement fédéral a peut-être délibérément ralenti l’annulation de l’alerte, peut-être pour utiliser l’occasion comme un test de la réaction du public à la catastrophe potentielle.

L’impact global de l’alerte à Hawaï n’a pas été examiné dans aucune des revues de presse. Quelle a été la réaction en Russie, en Chine et en Corée du Nord à l’annonce diffusée dans le monde entier qu’une alerte aux missiles balistiques avait été déclarée dans un État américain ? Y a-t-il eu des contacts entre Washington, Pékin et Moscou ? Des ordres ont-ils été donnés pour se préparer aux représailles nucléaires américaines anticipées contre Pyongyang ? Les forces nucléaires de ces pays ont-elles été préparées pour une action immédiate ?

Il y a d’autres questions. Si une telle « erreur » avait eu lieu dans le commandement militaire, plutôt que dans l’agence civile de gestion des urgences, il aurait fallu combien de temps avant que des missiles américains soient tirés contre la Corée du Nord en « représailles » pour l’attaque supposée sur le sol américain ? Si un incident similaire se produisait en Russie ou en Corée du Nord, quelle serait la réaction des États-Unis à une telle alerte ?

Les événements d’Hawaï montrent à quoi ressembleraient les premières minutes d’une guerre nucléaire. Malgré toutes les fanfaronnades de la Maison Blanche, du Pentagone et des médias, l’annonce que des missiles arrivaient conduirait immédiatement à la panique et à un effondrement général de la société. Un pays dont l’infrastructure ne peut supporter une tempête de neige ne pourrait guère faire face à une attaque nucléaire.

Surtout, les 38 minutes de terreur à Hawaï prouvent que le danger de la guerre nucléaire est réel et croissant. Ce danger n’est pas simplement le produit de l’imprudence personnelle et du militarisme chauvin du président Trump. Si Hillary Clinton avait été élue en 2016, l’emplacement de la crise militaire pourrait être différent – la Syrie ou l’Ukraine peut-être, plutôt que la Corée du Nord – mais la volonté de l’impérialisme américain de compenser son déclin économique et stratégique à long terme par la force militaire demeurerait.

C’est bien le président Obama qui a approuvé la rénovation en cours pour 1300 milliards de dollars de l’arsenal américain d’armes nucléaires, le plus redoutable au monde. Et le Parti démocrate, en concentrant tous ses efforts sur la campagne anti-russe, œuvre à créer le climat politique pour un affrontement militaire américain avec Moscou qui mettrait immédiatement une guerre nucléaire à l’ordre du jour.

Le 13 janvier à Hawaï est un tournant majeur. Quelles que soient les assurances données par la Maison Blanche ou la propagande médiatique, les gens du monde entier verront la question de la guerre d’une manière très différente. La nécessité urgente est la construction d’un mouvement anti-guerre de masse de la classe ouvrière internationale, basé sur la compréhension que la force motrice du danger de guerre est la crise globale du capitalisme. Seule l’abolition du système capitaliste et l’établissement d’une société socialiste à l’échelle mondiale peuvent prévenir une catastrophe nucléaire.

(Article paru en anglais le 15 janvier 2018)