L’expulsion hypocrite et lâche de Roman Polanski de l’Académie des arts et des sciences du cinéma

La victime de 1977, Samantha Geimer: c’est «un acte horrible et cruel»

Par David Walsh
11 mai 2018

La décision prise le 1er mai par l’Académie des arts et des sciences du cinéma (AMPAS), l’organisme de l’industrie cinématographique qui distribue les Oscars, d’expulser le cinéaste franco-polonais Roman Polanski est hypocrite et lâche. C’est l’atrocité la plus récente imputable à la chasse aux sorcières sexuelle lancée en octobre dernier.

En 1977, Polanski a plaidé coupable à une relation sexuelle illégale avec une mineure de 13 ans, Samantha Gailey (aujourd’hui Geimer). Il a passé 42 jours en prison et subi un examen psychiatrique. Selon les termes de l’entente sur le plaidoyer, la défense et le procureur s’attendaient à ce que le réalisateur reçoive une période de probation. Il a fui les États-Unis lorsque le juge vindicatif et coupable d’inconduite grave dans l’affaire a menacé de renier l’accord et de condamner Polanski à une longue peine d’emprisonnement.

Roman Polanski en 2013 (Crédit photo: Georges Biard)

L’Académie a annoncé qu’elle expulsait Polanski ainsi que l’acteur et comique Bill Cosby, «conformément aux normes de conduite de l’organisation... Le Conseil continue d’encourager les normes éthiques qui exigent des membres qu’ils défendent les valeurs de respect de la dignité humaine».

Quelle bande d’hypocrites! La prestigieuse et pompeusement appelée «Académie» fut fondée par le producteur Louis B. Mayer en 1927 comme un «syndicat jaune» selon les descriptions de divers historiens, visant à étouffer le soutien à un véritable syndicat du travail et à désamorcer le radicalisme politique à Hollywood.

Plus tard, elle a joué un rôle décisif dans la direction de la chasse aux sorcières anticommuniste et des purges des années 1940 et 1950. Parmi d’autres initiatives, l’Académie a adopté un règlement spécial rendant impossible pour ceux qui refusaient de coopérer avec le Comité des activités antiaméricaines de la Chambre (HUAC) de recevoir un Oscar. Elle n’a cassé cette mesure honteuse qu’à la fin des années 1950.

Dans une industrie reconnue pour son caractère impitoyable et malhonnête, l’Académie n’a jamais censuré ou expulsé qui que ce soit pour vol ou corruption, et encore moins pour avoir exploité la force de travail. Il n’a jamais expulsé un membre pour avoir coopéré avec les chasseurs de sorcières du gouvernement, l’armée américaine ou la CIA. Toutefois, les gardiens moraux de l’AMPAS ont déterminé que Polanski a dépassé les bornes, l’un des meilleurs cinéastes de sa génération, conformément aux «valeurs de respect de la dignité humaine» de l’Académie. C’est un peu comme apercevoir une pancarte sur le mur d’un bordel, «L’hygiène est notre seule préoccupation».

Harland Braun, l’avocat de Polanski, a annoncé que le réalisateur ferait appel de la décision. Selon Vanity Fair, «Nous voulons une procédure régulière», a déclaré Braun. «Ce n’est pas trop demander à l’Académie, n’est-ce pas? [...] M. Polanski devait recevoir un préavis, et a 10 jours pour présenter sa défense... C’était une débâcle complète dans le sens où ils n’ont même pas suivi leurs propres règles». Le magazine a continué: «Braun a dit qu’il avait appris que l’Académie envisageait d’aborder la question de l’adhésion de Polanski et il était prêt à faire une présentation au conseil qui inclurait des déclarations de la victime de l’affaire de 1977, Samantha Geimer.» Le conseil d’AMPAS préférait évidemment ne pas entendre d’arguments raisonnés contre son action précipitée et injuste.

En fait, Geimer, 55 ans, a eu la meilleure réponse à la décision de l’Académie, la qualifiant d’ «acte horrible et cruel qui ne sert qu’aux apparences... Il ne change rien à la culture sexiste d’Hollywood aujourd’hui et prouve simplement qu’ils vont dévorer les leurs pour survivre. Je dis à Roman, bon débarras, l’Académie n’a pas de véritable honneur, tout n’est que relations publiques». Geimer a ensuite dit que l’Académie n’était qu’une «bande de crétins».

Polanski, âgé de 84 ans, a réalisé de nombreux films importants au cours de sa carrière, notamment «Knife in the Water», «Cul-de-sac», «Rosemary’s Baby», «Macbeth», «Chinatown», «The Tenant», «Tess» et «The Pianist». Il est l’un des chroniqueurs les plus honnêtes des traumatismes du milieu du XXe siècle, et sa dure histoire lui a donné cette capacité.

Enfant de 1942 à 1943, Polanski a été témoin de la déportation de la population juive de Cracovie vers des camps de concentration et a à peine échappé à ce sort. Son père a survécu à un camp, sa mère est morte à Auschwitz. Plusieurs années plus tard, la femme enceinte de Polanski, l’actrice Sharon Tate, a été assassinée en août 1969 au domicile du couple à Los Angeles par des membres de la famille Manson (le réalisateur était en Europe à l’époque).

Polanski ou ses films ont remporté tous les grands prix de l’industrie et du festival, dont le «Silver Bear» du Festival de Berlin, un Academy Award, un Golden Globe, de nombreux BAFTA [décernés par l’Académie britannique des arts du cinéma et de la télévision], et Césars [décernés par l’Académie française des arts et techniques du cinéma], la Palme d’or du Festival de Cannes et bien d’autres.

La campagne renouvelée contre Polanski par les autorités américaines et de Los Angeles, initiée en 2009 lors de son arrestation en Suisse et menacée d’expulsion vers les États-Unis, a toujours eu un caractère vindicatif et politiquement malveillant.

Comme l’a noté le WSWS à l’époque: «L’effort pour dénigrer le réalisateur Roman Polanski, maintenant emprisonné en Suisse, et l’extrader aux États-Unis est devenu le point de ralliement pour une campagne plus large contre les “libéraux d’Hollywood” – les intellectuels, les artistes, et les non-conformistes de toutes sortes. Derrière les exigences que “la justice doit être faite” et “personne n’est au-dessus de la loi” se trouve un programme social et idéologique réactionnaire... Une coalition de droitistes et de “féministes libérales” s’est formée, capable de la démagogie et des accusations les plus folles». Cette alliance, seulement dans sa phase naissante en 2009, a pleinement fleuri au cours de la campagne #MeToo.

La décision du Conseil des gouverneurs de l’AMPAS d’expulser Polanski, qui est resté membre depuis quarante ans depuis sa réponse à l'accusation de 1977, est une capitulation devant le mouvement #MeToo, le mouvement agressif d’une couche de femmes aisées à Hollywood pour plus de privilèges et de pouvoir.

Polanski a reçu un Oscar il y a quinze ans pour «The Pianist», lors duquel l’Associated Press a noté, «l’auditoire aux Oscars 2003 a donné à Polanski, qui était absent, une ovation debout pour sa victoire, avec [Harvey] Weinstein, Martin Scorsese et Meryl Streep parmi eux. Il y a neuf ans, quand Polanski a été arrêté à Zurich et que les autorités américaines ont tenté de l’extrader, plus de 100 célébrités ont signé une pétition pour sa libération, dont Woody Allen, Weinstein, Scorsese, Steven Soderbergh, Darren Aronofsky, Natalie Portman, David Lynch et Penelope Cruz et Tilda Swinton».

Rien n’a changé. La persécution de Polanski reste politiquement motivée. Mais le libéralisme hollywoodien a évolué encore plus vers la droite, abandonnant dans une large mesure même un engagement symbolique envers les droits démocratiques.

L’Académie n’a pas annoncé les résultats du vote du 1er mai sur l’expulsion de Polanski. Les 55 membres du Conseil des gouverneurs, dont trois membres de chacune des 17 branches, comprennent les acteurs Laura Dern (une fanatique de #MeToo), Whoopi Goldberg et Tom Hanks, les réalisateurs Michael Mann, Kimberly Peirce et Steven Spielberg, et la productrice Kathleen Kennedy, la présidente de LucasFilm. Kennedy a proposé en octobre dernier la création d’une «commission» chargée d’enquêter sur le harcèlement sexuel et de sévir, une sorte de «comité des activités sexuelles antiaméricaines» semblable à la «Commission de la Chambre des représentants sur les activités antiaméricaines» pendant la période maccartiste des années 1950.

Samantha Geimer, comme indiqué ci-dessus, reflète l’opinion générale et saine de cette partie de la population américaine qui n’est pas obsédée par la race et le genre, c’est-à-dire la très grande majorité.

Les cris qui réclament la tête Polanski continuent de se faire entendre, provenant d’un certain type social déplorable, les moralistes de la classe moyenne supérieure de type New York Times et Guardian. Il s’agit du genre de personnes qui n’a aucune difficulté avec les massacres et les dévastations en Libye, en Syrie, au Yémen et ailleurs, tant qu’ils sont faits au nom des droits de l’homme ou des droits des femmes, mais voit rouge à la pensée que Polanski échappe à des années derrière les barreaux.

Ainsi, nous entendons la chroniqueuse, Barbara Ellen, dans The Guardian («Ceux qui ont déploré la persécution de Roman Polanski ont laissé faire Weinstein») dans un article maccartiste visant à intimider l’opposition à la campagne de harcèlement sexuel. Ellen écrit: «En effet, le comportement de Polanski qu’on a laissé passer et, des années plus tard, ce que des gens comme Weinstein pensaient qu’ils pouvaient faire ne peut plus être ignoré. Ceux qui ont eu de la compassion pour Polanski ou qui l’ont appuyé face à sa “persécution” devraient probablement aussi se féliciter d’avoir contribué à enhardir les personnages prédateurs tels que Weinstein. Alors, bravo à l’Académie pour avoir tardivement crié «coupez!» à Polanski.»

L’épithète que Geimer a utilisée pour décrire le Conseil des gouverneurs de l'Académie des arts et des sciences du cinéma convient également à la chroniqueuse du Guardian.

(Article paru d’abord en anglais le 7 mai 2018)