Licenciement de masse chez le géant de la distribution Carrefour

Par Anthony Torres
7 juin 2018

Alors que pendant des années, le géant français de la distribution Carrefour a engrangé des profits sur la base d’une exploitation d’une main d’œuvre à bas salaire, le comité d’entreprise a annoncé lundi qu’il se séparerait de 272 magasins ex-Dia en détruisant des milliers d’emplois.

Carrefour déclare sur son site Web avoir dégagé un résultat opérationnel net mondial de 2 milliards d’euros en 2017 sur un chiffre d’affaires de 88,24 milliards d’euros. Retraités les éléments exceptionnels, la dépréciation et autres éléments financiers, le groupe a affiché un profit net énorme: 773 millions d’euros.

Mais il mène des licenciements de masse: au final, sur les 273 magasins ex Dia, seuls 29 ont été rachetés, et seulement 195 des 2.100 salariés concernés devraient conserver leurs postes.

Cette mesure n’est d’ailleurs que le début d’une série d’attaques contre les salariés que prépare la direction, qui bénéficie de la faillite politique et de la complicité des syndicats. Alors que les travailleurs Carrefour se sont déjà mobilisés cette année pour les salaires et la défense de l’emploi, les syndicats ne mènent aucune lutte pour défendre les postes menacés en France ou pour mobiliser les travailleurs Carrefour ailleurs au monde. Le seul moyen de défendre l’emploi est de s’organiser pour une lutte à l’echelle internationale, indépendamment des syndicats.

Fin février, le patron de Carrefour, Alexandre Bompard, avait affirmé qu’«Après une perte nette de plus de 500 millions d'euros en 2017, le groupe français de distribution Carrefour devait mettre en oeuvre sans délai son plan de transformation». Le groupe a annoncé qu’après une année 2017 «globalement difficile» du fait d’un marché concurrentiel, 2018 serait une année «charnière», car elle serait la première étape du plan Carrefour 2022.

En fait, les difficultés de Carrefour à l’intérieur de la seule France sont en grande partie liées aux turpitudes de la direction, et notamment dans le rachat de son ex-filiale Dia. Vendue en 2014 afin de grossir les dividendes versées aux actionnaires, qui ont totalisé 2,4 milliards d’euros, la filiale s’est vue rachetée par Carrefour à prix d’or: 600 millions d’euros, 50 pour cent de plus que les 400 millions que proposait Casino. Ceci a lourdement pénalisé les opérations du groupe.

Alors qu’une cause majeure du recul des profits de Carrefour est le recul de la consommation lié à la crise sociale en Amérique Latine, la direction pointe du doigt le manque de rentabilité des ex-magasins Dia rachetés par Carrefour: «Les pertes opérationnelles du périmètre ex-DIA ont continué à peser fortement sur la rentabilité en France, pour un montant d'environ 150 millions d'euros».

Carrefour entend résoudre ses difficultés sur le dos des travailleurs. Le groupe veut réduire massivement ses coûts, en attaquant les salaires et les emplois autour du monde. Bompard a évalué à 2 milliards d'euros les économies nécessaires au redressement du groupe.

Le groupe s’est attaqué dans un premier temps aux travailleurs en Asie, autre place forte avec l’Amérique latine des opérations du groupe. Selon le Figaro, «En Asie, le premier semestre est en revanche marqué par une amélioration de la profitabilité, avec un résultat opérationnel courant de 12 millions d'euros contre une perte de 7 millions l'an dernier à la même époque. Le groupe récolte les fruits des plans d'action mis en place en Chine, en particulier en termes de réduction de coûts, dans un contexte toujours très concurrentiel.»

A présent, Carrefour attaque les travailleurs à travers l’Europe. Les négociations sur le plan de sauvegarde de l'emploi (PSE) de la branche Carrefour Proximité ont débuté fin février, tout comme celui sur le plan de départs volontaires (PDV) de 2.400 salariés des sièges du groupe, «un processus qui nécessite dialogue et pédagogie» selon M. Bompard.

Ceci souligne le caractère réactionnaire de l’intervention des syndicats français pour saboter les luttes à Carrefour. Fin mars, ils se sont sentis obligés d’organiser une grève, largement suivie, alors que les travailleurs étaient très remontés contre les menaces de la direction et la réduction de la participation des salariés aux profits de l’entreprise, de 610 à 57 euros. La CGT a fait observer que la solution proposée par la direction, un bon d’achat maison pour 150 euros, était insuffisante.

«Tout ça pour ça?», a dit le responsable CGT Philippe Allard, qui a ajouté: «Ça nous étonnerait que les salariés s’en satisfassent.»

Mais la CGT et les autres appareils syndicaux s’en sont satisfaits. Ils ont mis fin à la grève, et depuis ils divisent systématiquement des travailleurs de Carrefour pays par pays, alors que l’activité de Carrefour est touchée par la puissante grève des routiers au Brésil, et aussi à l’intérieur de la France même.

Loin de mobiliser les travailleurs Carrefour à nouveau pour la défense de l’emploi dans les magasins ex-Dia, les centrales syndicales tentent d’endormir les travailleurs ou de les démoraliser avec des plaintes impuissantes. Cyril Boulay (FO) a affirmé que le bilan en termes d’emplois ne devrait plus évoluer, Carrefour n’envisageant pas d’autres cessions d’ici fin juin.

Frédéric Roux (CGT) a déploré ce résultat qui intervient malgré «400 marques d’intérêt de repreneurs potentiels sur 200 magasins». Selon Challenges, la CGT a fait part du manque de volonté de la part de Carrefour de chercher des repreneurs pour les ex magasins Dia dans un courrier: «La CGT y met aussi en cause la loyauté des négociations.»

Pour défendre les travailleurs menacés de licenciement, la seule voie pour aller de l’avant est d’ôter le contrôle des luttes aux syndicats et de s’organiser indépendamment d’eux. A Carrefour, comme l’avoue la CGT, les syndicats négocient depuis des mois avec la direction la fermeture des magasins ex Dia et les milliers de licenciement. Aujourd’hui, ilsmettent les travailleur devant le fait accompli malgré les milliards d’euros engrangés par la direction.

Ceci souligne la justesse du mot d’ordre avancé par le Parti de l’égalité socialiste, pour la formation de comités d’action de base pour mener les luttes. Il s’agit aussi d’unifier les luttes à Carrefour avec les autres couches de travailleurs mobilisés contre Macron en France – à la SNCF, à Air France, dans l’énergie – ou en lutte à travers le monde.

L’idée qu’il n’y aurait pas d’argent pour sauver les emplois à Carrefour est une absurdité. Il y en a en grande quantité, mais pour gagner il faut s’organiser et mener une lutte réelle contre les projets réactionnaire de la direction et ses soutiens dans l’appareil d’État et les appareils syndicaux.