Un rapport de la Maison-Blanche expose la guerre économique contre la Chine

Par Nick Beams
22 juin 2018

Certains des éléments moteurs de l’escalade de la guerre commerciale américaine contre la Chine sont exposés dans un rapport de la Maison-Blanche publié mardi soir.

Publié par le Bureau de la politique de commerce et de fabrication, le rapport s’intitule «Comment l’agression économique de la Chine menace les technologies et la propriété intellectuelle des États-Unis et du monde».

Le Bureau est dirigé par le conseiller économique de Trump, Peter Navarro, l’un des faucons anti-Chine les plus acharnés de l’administration et auteur d’un livre intitulé «Death by China» (Mort par la Chine).

Le rapport commence par une citation tirée d’un rapport du Comité d’examen économique et de sécurité américano-chinois publié en novembre dernier. Il indique que le gouvernement chinois met en œuvre une stratégie industrielle à long terme pour «assurer sa domination mondiale». L’objectif ultime de Pékin «est de remplacer les entreprises étrangères en tant que concepteurs et fabricants de technologies et de produits clés, d’abord au pays, puis à l’étranger».

La volonté de la Chine de monter dans la chaîne de valeur en augmentant la production de produits de haute technologie est considérée comme illégitime et doit être stoppée.

Le rapport note que la Chine a connu une croissance économique rapide pour devenir la deuxième plus grande économie du monde, tout en modernisant sa base industrielle.

«Cependant, peut-on lire ensuite, «cette croissance a été réalisée en grande partie par des actions, des politiques et des pratiques agressives qui échappent aux normes et aux règles mondiales... Vu la taille de l’économie chinoise et l’ampleur de ses politiques de distorsion du marché, l’agression économique de la Chine menace maintenant non seulement l’économie américaine, mais aussi l’économie mondiale dans son ensemble.»

Le rapport accuse la Chine dans deux domaines clés: l’acquisition de technologies clés des États-Unis et d’autres pays, et la capture des industries de haute technologie émergentes qui stimuleront la croissance économique future et de nombreuses avancées dans l’industrie de la défense.

«Par une telle mise en œuvre, l’État chinois cherche à accéder aux joyaux de la technologie et de la propriété intellectuelle américaines», déclare le rapport.

Le document détaille une longue liste de pratiques qu’il estime être en violation des pratiques et des normes mondiales. La politique industrielle de la Chine cherche à «connaître, digérer, absorber et réinventer» les technologies et la propriété intellectuelle du monde entier.

Prétendument, cette politique serait mise en œuvre au moyen de mesures de vol, de coercition et d’intrusion de la part de l’État pour forcer les transferts de technologie des entreprises américaines opérant en Chine, et de restrictions sur les matières premières cruciales.

La Chine est également accusée d’investissements à la recherche de technologie soutenue par l’État, ainsi que de collecte d’informations, y compris la collecte de code dans les logiciels libres (Open Source), le placement de collecteurs d’informations dans les universités américaines et autres centres d’innovation et le recrutement de talents.

Le rapport cite une déclaration du Bureau du directeur du renseignement national, affirmant que «les acteurs chinois sont les auteurs les plus actifs et les plus persistants de l’espionnage économique dans le monde».

Il ne fait aucun doute que la Chine s’engage dans des mesures visant à s’approprier les avancées technologiques dans le reste du monde, parfois par le vol pur et simple, mais ces pratiques sont aussi anciennes que le capitalisme industriel lui-même.

Par exemple, c’est un fait bien connu de l’histoire économique que la montée de l’industrie américaine au XIXe siècle, en particulier le développement de l’acier, a impliqué l’appropriation des avancées technologiques réalisées ailleurs. Et dans la période de guerre après la Seconde Guerre mondiale, la science américaine des fusées a été fondée sur les développements technologiques réalisés dans l’Allemagne nazie.

La plupart des pratiques énumérées dans le rapport sont le type de mesures employées dans le passé par les gouvernements nationaux dans leurs efforts pour développer leur base industrielle et technologique et faire progresser leur position sur les marchés mondiaux.

Le rapport accuse la Chine de faire de l’«ingénierie inverse», c’est-à-dire de démonter un produit ou un composant pour voir comment il a été fabriqué et ensuite d’y apporter des innovations. Cette pratique a également une longue histoire. L’expansion de la base industrielle du Japon, par exemple, n’aurait pas eu lieu sans de telles mesures.

Le document note que «la Chine maintient un vaste ensemble de restrictions sur les marchés publics pour promouvoir la substitution des importations et l’innovation indigène». Cette pratique était répandue dans tous les programmes de développement économique national pendant la période d’après-guerre.

La collecte par les institutions chinoises d'informations scientifiques provenant de revues, d'instituts de recherche et de sources libres de droits est aussi attaquée.

«Bien que de nombreux autres pays et citoyens tirent parti des sources d’information publiques pour faire progresser la technologie, en particulier à l'ère d'Internet, ce qui différencie la Chine, c'est l'ampleur historique de l'institutionnalisation de la collecte open source comme moyen d'acquérir la technologie et la propriété intellectuelle.»

Le rapport met l’accent particulièrement sur l’afflux d’étudiants chinois dans les universités américaines. Plus de 300.000 ressortissants chinois fréquentent des universités américaines ou trouvent un emploi dans des laboratoires nationaux américains et des groupes de réflexion. Les ressortissants chinois représentent un tiers des étudiants universitaires étrangers et environ 25 % des étudiants diplômés se spécialisent dans les sciences, la technologie, l’ingénierie et les mathématiques.

Le rapport cite un échange entre le sénateur républicain Marco Rubio avec le directeur du FBI Christopher Wray en février. Rubio a demandé à Wray quel «risque de contre-espionnage» ces étudiants posaient aux États-Unis.

Wray a déclaré que les agents non traditionnels «exploitaient l’environnement de recherche et développement très ouvert que nous avons, que nous vénérons tous... alors l’une des choses que nous essayons de faire est de considérer la menace chinoise non seulement comme une menace pour tout le gouvernement, mais aussi une menace pour toute la société... et je pense que cela va impliquer une réponse de notre part dans tous les aspects de la société».

En d’autres termes, la société américaine doit être mise sur le pied de guerre contre la Chine et sa menace sur la domination économique américaine.

Ce qui pourrait être considéré comme le fonctionnement normal d'une économie capitaliste, dans laquelle les entreprises se livrent à la concurrence pour les marchés et les profits, est maintenant considéré comme une menace pour la sécurité nationale américaine.

Le rapport note, par exemple, que l’entreprise Internet chinoise Baidu a «mis en place l’Institut de «Deep Learning» (l’apprentissage par des logiciels d’intelligence artificielle) dans la Silicon Valley afin de pouvoir concurrencer Google, Apple, Facebook et d’autres pour le talent dans ce domaine».

Chaque relation économique est de plus en plus perçue à travers le prisme des implications militaires. Le rapport indique qu’un problème important pour les autorités américaines dans l’application du contrôle des exportations vers la Chine est la croissance des technologies à double usage, qui ont à la fois une utilité militaire et civile. «Par exemple, les technologies aéronautiques ont une application commerciale évidente. Lorsqu’ils sont acquis par un concurrent stratégique économique et militaire comme la Chine, ces produits commerciaux peuvent être exploités à des fins militaires.»

Les développements dans les communications de haute technologie, l’intelligence artificielle et la robotique sont considérés de la même manière.

Le rapport souligne le contrôle par la Chine des ressources naturelles importantes. «La Chine a une part dominante dans un large éventail de matières premières essentielles à la chaîne d’approvisionnement mondiale et à la production d’articles de haute technologie et à haute valeur ajoutée. Par exemple, la Chine est le principal producteur mondial de terres rares, de tungstène et de molybdène.»

Les entreprises publiques chinoises et des initiatives telles que le plan «One Belt, One Road» (la Nouvelle Route de la soie) et l’expansion des fonds souverains chinois sont également attaquées. Les entreprises publiques d’un «concurrent stratégique» acquièrent des actifs stratégiques et des technologies militaires, ce qui pose des «risques économiques et de sécurité nationale» pour les États-Unis.

Le rapport conclut: «Compte tenu de la taille de l’économie de la Chine, de l’ampleur démontrable de ses politiques de distorsion du marché et de son intention déclarée de dominer les industries du futur, les gestes, les politiques et les pratiques d’agression économique de la Chine qui visent les technologies et la propriété intellectuelle du monde menacent non seulement l’économie américaine, mais aussi le système mondial d’innovation dans son ensemble.»

En présentant les forces motrices essentielles des actions américaines, le rapport montre que la guerre commerciale contre la Chine ne va pas se terminer par un règlement négocié. Cela fait partie d’un programme plus vaste, dans lequel les États-Unis cherchent à contrer leur déclin économique par tous les moyens nécessaires, y compris la guerre.

(Article paru d’abord en anglais le 21 juin 2018)