Les conflits entre les États-Unis et l‘UE éclatent avant le sommet de l‘OTAN à Bruxelles

Par Alex Lantier
12 juillet 2018

Le sommet de l‘OTAN débute aujourd‘hui à Bruxelles sur fond de tensions entre Washington et l‘UE (Union Européenne). Un mois après l‘effondrement du sommet du G7 le 10 juin, où les dirigeants européens avaient critiqué les mesures de guerre commerciale prises par le président américain Donald Trump contre l‘UE, le Canada, le Mexique et la Chine, les divisions éclatent à nouveau au moment où les puissances de l‘OTAN tentent de coordonner un vaste programme de réarmemen.

Les conflits ont éclaté avant même que les chefs d’État de l‘OTAN n’arrivent à Bruxelles, Trump ayant ces derniers jours plusieurs fois tancé les pouvoirs européens, surtout l‘Allemagne, qui pour lui ne dépensent pas assez sur leurs armées.

Trump qui, après Bruxelles, ira en Grande-Bretagne et en Finlande où il rencontrera le président russe Vladimir Poutine, a encore attaqué l‘UE à son départ de Washington. Se plaignant des problèmes insolubles qui marqueront sa tournée européenne, dont le sommet de l‘OTAN et la crise gouvernementale en Grande-Bretagne, Trump a dit à la presse: «J’ai l’OTAN, j’ai le Royaume-Uni, où c’est un peu le chaos. Et j’ai Poutine. Franchement, Poutine est probablement le plus facile de tous. Qui l’aurait pensé ?»

Le président américain a laissé clairement entendre qu’il ne préférait pas forcément ses alliés officiels en Europe à la Russie ou à la Chine, que Washington a déjà menacé de guerre. Il a dit que «s’entendre» avec la Russie et la Chine était «une bonne chose» et a refusé de qualifier Poutine d’ «ennemi», préférant le traiter de «concurrent». Mais il a pris une attitude différente envers l’Europe: « L’Union Européenne se sert de nous », a-t-il dit, ajoutant que les dépenses des Etats-Unis pour l’OTAN «les aidait plus que nous».

La réplique du président du Conseil européen Donald Tusk, devant un Jens Stoltenberg (le secrétaire général de l’OTAN) visiblement nerveux, à été mordante.

«Parlant à la veille du sommet de l’OTAN, ici à Bruxelles, je voudrais m’adresser directement au président Trump qui depuis longtemps critique presque tous les jours l’Europe parce que selon lui ses contributions aux capacités communes de défense sont insuffisantes et qu’elle vit aux crochets des Etats-Unis. Cher Président Trump: l’Amérique n’a pas et n’aura jamais de meilleur allié que l’Europe. Les Européens dépensent pour la défense bien plus que la Russie et autant que la Chine ». Il ajouta, «Appréciez vos alliés. Après tout vous n’en avez pas beaucoup.»

Qualifiant les dépenses militaires de l’UE d’«investissement dans une défense et une sécurité américaine et européenne commune,» Tusk a vanté le rôle de l’Europe dans l’occupation sanglante de l’Afghanistan, dirigée par les Etats-Unis et l’OTAN. «Cher Président, je vous prie de vous en souvenir demain à notre rencontre au sommet de l’OTAN, mais surtout lorsque vous rencontrerez le président Poutine à Helsinki. Il est toujours bon de savoir qui est votre ami stratégique. Et qui est votre problème stratégique.»

Au moment où Washington et l’UE lancent une guerre commerciale taxant leurs marchandises réciproques à hauteur de dizaines de milliards de dollars, le cadre général des relations entre les blocs impérialistes les plus puissants du monde s’effondre. L’OTAN est une alliance militaire euro-amércaine fondée après la Deuxième Guerre mondiale, en 1949, et avant tout dirigée contre l’Union Soviétique. Mais cette alliance est en train de se déchirer alors que le capitalisme mondial se dirige vers une autre guerre mondiale.

Les conflits au sein de l’OTAN ne sont pas dus à l’insuffisance des dépenses militaire de l’UE. En fait, malgré des plaintes sur les dépenses militaires de l’UE ayant commencé sous Obama, la seule chose sur laquelle les impérialistes de l’OTAN sont d’accord est qu’il faille dérober des centaines de milliards de dollars et d’euros aux travailleurs et à des programme sociaux vitaux afin de renforcer leurs machines de guerre. Ils ont, pour cela, l’intention de demander que l’accélération des dépenses militaires joue un rôle majeur.

L’Allemagne, la France, l’Espagne et même la Belgique se sont toutes engagées cette année à augmenter les dépenses militaires à hauteur de dizaines de milliards d’euros. Dans son discours au congrès lundi, le président français Emmanuel Macron a de nouveau demandé un retour du service militaire obligatoire en France sur la base de vastes coupes dans les dépenses sociales essentielles. Cette année également, la Suède a introduit la conscription pour une partie des jeunes nés en 1999.

Les altercations au sein de l’OTAN sont dues à des conflits bien plus importants que des disputes budgétaires. Les condamnations de l’OTAN par Trump durant sa campagne électorale comme « obsolète », et des exportations automobiles allemandes comme « mauvaises », reflètent plus qu’une simple instabilité personnelle. C’était là une manifestation, dans le déclin économique continu et à long-terme de l’impérialisme américain, d’une lutte inter-impérialist pour le partage des marchés, des profits et des avantages stratégiques, qui s’est muée à présent en guerre commerciale ouverte et en divisions publiques au sein de l’OTAN.

Ces conflits, que les marxistes du début du 20e siècle connaissaient bien, ont éclaté par deux fois en des guerres mondiales. Effectivement, analysant l’inéluctabilité des conflits économiques et militaires du capitalisme dans son œuvre classique, L’impérialisme, écrite en 1916 pendant la Première Guerre mondiale, Lénine a résumé les questions essentielles posées aux travailleurs par les alliances inter-impérialistes comme l’OTAN. «Les alliances pacifiques préparent le terrain pour les guerres » avertit-il, « et sont à leur tour issues des guerres.»

Sortis de la Deuxième Guerre mondiale, les diverses factions rivales préparent toutes de diverses manières le terrain pour un nouveau conflit mondial. Aucune de ces factions n’ont rien à offrir à la classe ouvrière. La question posée aux travailleurs du monde entier, maintenant comme au temps de la révolution d’Octobre de 1917, est la lutte contre les guerres ayant leurs racines dans la structure du capitalisme international.

Des parties importantes de la classe dirigeante des deux cotés de l’Atlantique veulent maintenir l’unité de l’OTAN sur la base toutefois d’attaques drastiques de la classe ouvrière et une campagne en vue d’une guerre contre la Russie. L’expansion irresponsable de l’OTAN en Europe de l’Est se poursuit. En visite en Lettonie lundi, le premier ministre canadien Justin Trudeau a annoncé que les troupes canadiennes resteraient en Lettonie, aux frontières de la Russie, quatre ans de plus à l’expiration de leur mandat en 2019.

A sa conférence de presse hier, tenue en prévision du sommet de Bruxelles, Stoltenberg a loué les pourparlers de l’Arabie Saoudite avec les Taliban en Afghanistan et discuté les plans d’intégration à l’OTAN des anciennes républiques soviétiques Géorgie et Ukraine. Cette politique irresponsable a de vastes implications. Elle comporte le danger que si les régimes d’extrême droite de Géorgie et d’Ukraine commencent une guerre avec la Russie – comme elle l’ont fait en 2008 et 2014 respectivement – toute l’OTAN pourrait se retrouver obligée, en vertu de ses traités, d’entrer en guerre contre la Russie, une puissance nucléaire, pour les défendre.

En même temps, d’autre parties de la classe dirigeante, allant bien plus loin que Trump, poursuivent une politique de relations d’affrontement entre les Etats-Unis et l’UE. Lundi, la chancelière allemande Angela Merkel a rencontré le premier ministre chinois Li Keqiang sur fond de critiques croissantes des tarifs douaniers imposés par Trump aux marchandises de l’UE et de la Chine. Malgré des tensions sino-européennes croissantes et des menaces de sanctions commerciales de l’UE contre les exportations de métaux chinois, Bejing et Berlin ont critiqué conjointement la guerre commerciale que leur livrent les Etats-Unis.

L’ambassadeur chinois auprès de l’UE Zhang Ming a dit au quotidien financier Handelsblatt, « La Chine a tenté de manière extensive de stopper le conflit commercial avec les Etats-Unis, mais il faut être deux pour cela… Les chinois sont des gens pacifiques et je pense que les Européens aussi, mais nous devons montrer à ceux qui ont commencé la guerre commerciale que leurs actions sont erronées ».

Garima Mohan du Global Public Policy Institute de Berlin a dit au South China Morning Post que le conflit commercial entre les Etats-Unis et l’Allemagne est « une occasion pour la Chine et pour l’Allemagne de se liguer contre Washinton, bien qu’avertississant que la coopération sino-germanique serait délicate et fragile. Ces divisions irréductibles sous-tendront les tensions qui, on peut le dire sans crainte, éclateront au sommet de l’OTAN dans les jours prochains.

(Article publié d‘abord en anglais le 10 juillet 2018)