Un représentant anonyme de l’administration Trump donne dans le New York Times son appui implicite à une révolution de palais

Par Eric London
7 septembre 2018

Mercredi après-midi, le New York Times a pris la décision sans précédent de publier un article d’opinion anonyme par un «haut fonctionnaire» de l’administration Trump intitulé «Je fais partie de la résistance au sein de l’administration Trump» («I Am Part of the Resistance Inside the Trump Administration»).

Dans l’éditorial, le représentant anonyme, qui par définition est soit un membre du cabinet, soit un important conseiller de Trump, reconnaît qu’un niveau d’intrigue de palais jusque-là inconnu a pour but ultime de démettre Trump de ses fonctions.

L’auteur note que «de nombreux hauts fonctionnaires de l’administration [Trump] travaillent avec diligence de l’intérieur pour contrecarrer certaines parties de son programme et ses pires inclinations.» Il ou elle admet que les membres du cabinet discutent de la destitution de Trump sans passer par le Congrès.

«Compte tenu de l’instabilité dont beaucoup ont été témoins», peut-on lire dans le commentaire, «on murmure au sein du cabinet d’invoquer le 25e amendement, ce qui déclencherait un processus complexe de destitution du président. Mais personne ne voulait précipiter une crise constitutionnelle. Nous ferons donc tout ce qui est en notre pouvoir pour orienter l’administration dans la bonne direction, d’une manière ou d’une autre, jusqu’à son terme.»

Cette dernière phrase – «d’une manière ou d’une autre» – est un feu vert pour l’éviction de Trump de l’intérieur même de la Maison-Blanche.

Les machinations de hauts fonctionnaires, agissant avec le soutien de sections importantes de l’appareil de renseignement, des entreprises et de l’armée, n’ont rien à voir avec l’hostilité des masses ouvrières contre l’administration Trump pour ses guerres et ses attaques contre les programmes sociaux, les immigrés et les droits démocratiques.

Le commentaire précise explicitement le caractère de droite de la «résistance» par la classe dirigeante à Trump: «Soyons clairs», explique-t-il, «notre “résistance” n’est pas populaire ou de la gauche. Nous voulons que l’administration réussisse et pensons que beaucoup de ses politiques ont déjà rendu l’Amérique plus sûre et plus prospère.»

Le haut responsable fait référence aux réductions d’impôt de Trump sur les entreprises, à ses politiques de déréglementation des entreprises et à ses énormes dépenses militaires comme exemples des «bons coups» de l’administration.

Aucune mention n’est faite par l’opposition à la séparation forcée par l’administration de milliers de parents immigrés de leurs enfants, de son soutien à la dictature saoudienne et de sa guerre criminelle au Yémen ou de la nomination par Trump de juges d’extrême droite aux tribunaux fédéraux. Au lieu de cela, il lance un appel pour une politique étrangère plus agressive visant les deux principaux concurrents mondiaux de Washington, la Russie et la Chine, cette dernière ciblée à travers son allié nord-coréen.

«Prenez la politique étrangère», explique l’article d’opinion, «En public et en privé, le président Trump manifeste une préférence pour les autocrates et les dictateurs, telle que le président russe Vladimir Poutine et le chef de la Corée du Nord, Kim Jong-un, et montre peu d’appréciation des liens qui nous lient à nos alliés, des nations qui partagent nos valeurs.»

L’article conclut en appelant «tous les Américains» à bien se rappeler des propos du défunt sénateur John McCain, que l’auteur qualifie de «guide pour rétablir l’honneur à la vie publique et à notre dialogue national», en ajoutant: «M. Trump peut craindre de tels hommes honorables, mais nous devrions les vénérer.»

Ce commentaire est le dernier d'une série coordonnée d'événements récents depuis la mort de John McCain, le 25 août, qui a été suivi d'une semaine de deuil officiel avec des éloges faits par les plus militaristes et les valets des grandes entreprises dans les partis démocrate et républicain.

Les drapeaux toujours en berne, les médias ont commencé à publier les révélations d’un livre du journaliste du Washington Post, Bob Woodward, expliquant comment de hauts dirigeants de Trump menaient une guerre civile à la Maison-Blanche pour contrôler la conduite de l’administration.

Parmi les révélations incluses dans le livre de Woodward figurent des allégations selon lesquelles le secrétaire à la Défense, James Mattis, aurait qualifié Trump d’«élève de douze ans» sur les questions de politique étrangère, et que le chef d’état-major John Kelly aurait qualifié Trump d’«idiot». Selon Woodward, l'ancien directeur du Conseil économique national, Gary Cohn, retirait des documents du bureau de Trump pour l'empêcher d'adopter des restrictions commerciales contre le Mexique, le Canada et la Corée du Sud.

«Je l’ai volé sur son bureau», a déclaré Cohn à un membre du personnel de la Maison-Blanche. «Je ne peux pas le laisser le voir. Il ne va jamais voir ce document. Je dois protéger le pays.»

Trump aurait également traité le procureur général, Jeff Sessions, d’«arriéré mental» et d’«idiot du sud».

Bien que ces révélations soient frappantes en ce qu’elles révèlent au sujet de la profondeur de la crise au sein de l’élite dirigeante, cette campagne orchestrée par des sections puissantes de la classe dirigeante a un triple objectif.

Premièrement, elle vise à renforcer les tendances anti-Trump au sein de son propre cabinet et à favoriser ce que la classe dirigeante juge comme étant le «meilleur résultat» de la crise actuelle: neutraliser l’impulsivité de Trump sans permettre aux divisions de «se rendre jusque dans les rues», comme le mentionnait avec inquiétude l’ancien directeur de la CIA, John Brennan, dans un épisode récent de l’émission «Real Time with Bill Maher» sur HBO.

Deuxièmement, la campagne est un message envoyé aux sections de l’élite des entreprises, des agences de renseignement et de l’armée qui soutiennent toujours Trump pour les rassurer que toute mesure contre lui produira un virage encore plus à droite en termes de dépenses militaires, de réduction de l’impôt et de déréglementation pour les sociétés.

Troisièmement, il s’agit d’une tentative de jeter les bases dans la conscience populaire de l’intensification de la campagne visant à évincer Trump de ses fonctions ou à le forcer à céder à leurs revendications politiques avec des références dégoûtantes à «l’unité nationale», au «patriotisme» et à «la nation d’abord».

Trump a répondu au commentaire publié dans le Times avec un tweet d'un mot: «Trahison?»

Sarah Huckabee Sanders, attachée de presse de la Maison-Blanche, a qualifié l’auteur du texte d’opinion de «pathétique», «imprudent» et «égoïste» et a encouragé cette personne à démissionner.

Trump a déclaré mercredi à un rassemblement de shérifs que le commentaire dans le «New York Times en faillite» était «une honte» et qu’il avait été écrit par «une source anonyme quelconque au sein de l’administration, qui a probablement des ennuis, et qui est probablement ici à mauvais escient».

Le rôle du Times dans cette campagne expose le journal, qui est étroitement lié au Parti démocrate, comme un mégaphone des forces réactionnaires au sein de l’État qui soutiennent les politiques sociales de droite de Trump, mais exigent une stratégie géopolitique moins isolationniste.

L’ancien rédacteur en chef du Times, Howell Raines, est apparu sur MSNBC mercredi soir pour faire l’éloge du journal qui a pris la «décision sans précédent» de publier un article d’opinion anonyme. Les États-Unis traversent une «période de crise», a expliqué Raines, qui exige que le journal adopte de «nouvelles approches» pour intervenir dans le processus politique.

La classe ouvrière ne gagnera rien en soutenant l’une ou l’autre des factions de droite de l’élite dirigeante. Alors que la lutte au sein de l’élite dirigeante s’intensifie, l’opposition grandit parmi les travailleurs – y compris les enseignants de Washington, les travailleurs d’UPS, les métallurgistes, les travailleurs de l’auto et les travailleurs d’Amazon – à des décennies d’attaques bipartites contre les salaires, les conditions de travail, les avantages et les droits sociaux des la classe ouvrière dans son ensemble. C’est à cette force émergente que les travailleurs et les jeunes doivent rechercher une véritable opposition socialiste à Trump et à ses critiques dans l’État profond.

(Article paru en anglais le 6 septembre 2018)