Le rôle joué en Espagne par l’ex-gauche dans les protestations de los indignados

Par Robert Stevens
28 juin 2011

La fin de l’occupation au bout de plus de trois semaines par les indignados (les indignés) de la place principale Puerta del Sol à Madrid donne l’occasion d’examiner une fois de plus la perspective d’« autonomie/pas de politique » mise en avant par sa direction.

Les occupations des places partout dans les principales villes d’Espagne ont été déclenchées par une misère et une pauvreté grandissantes auxquelles les travailleurs et les jeunes se voient confrontés. Ils se sont opposés aux mesures d’austérité imposées par le gouvernement du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) de Jose Zapatero.

Les protestations initiales du 15 mai, qui ont par la suite souvent donné au mouvement le nom de M-15, et desquelles ont émergé le « campement » au centre de Madrid sur la Puerta del Sol, avaient été organisées à l'appel de plusieurs campagnes lancées sur internet, dont celle « Pour une vraie démocratie maintenant ». Alors que ces occupations reflétaient la colère grandissante de la population en général contre le PSOE et l’opposition conservatrice du Parti Populaire (PP), elles n’ont à aucun moment menacé le gouvernement.

Les principaux groupes impliqués ont insisté pour dire que les protestations étaient fondées sur le « principe » de n’avoir « aucune direction. » Il avait été dit qu’au lieu d’être un mouvement « coopté » par des partis politiques, de nombreux collectifs se réuniraient dans des assemblées autogérées pour décider dans une structure « horizontale » du déroulement à venir des protestations.

Diverses formations soi-disant de gauche ont à la fois préconisé l’écran de fumée du « pas de politique » tout en se dissimulant derrière, dans le but d’empêcher l’émergence d’un véritable défi politique à la contre-révolution sociale du PSOE et de maintenir la mainmise de la bureaucratie syndicale sur la classe ouvrière.

Un rôle crucial est joué par l’Izquierda Anticapitalista (IA, Gauche anticapitaliste), représentants espagnols de la tendance politique appelée pablisme. Cette tendance a rompu avec le trotskysme dans les années 1950 en affirmant que les bureaucraties staliniennes et sociales-démocrates ainsi que divers mouvements nationalistes bourgeois étaient le véhicule de la transformation socialiste de la société. Des décennies plus tard, de nombreux pablistes occupent des positions influentes dans des partis qui cherchent à unir divers restes des vieux partis staliniens et maoïstes dans une alliance avec l’appareil de la bureaucratie syndicale.

Juste avant la levée du campement de la Puerta del Sol, Esther Vivas, dirigeante de l’IA en Catalogne et membre de la rédaction de la revue pabliste Viento Sur, a écrit, « Le mouvement de citoyens qui occupe depuis le 15 mai la Puerta del Sol et d’autres places dans diverses villes d’Espagne a rétabli le débat politique dans la rue et remis en question le rôle politique des partis. »

C’est un mensonge. Aux côtés de groupes comme En Lucha (En Lutte) – l’organisation sœur du Parti socialiste des Travailleurs (Socialist Workers Party, SWP) britannique – les pablistes ont été déterminants à garantir que le mouvement ne défie jamais les partis politiques et les syndicats qui ont placé les travailleurs et les jeunes dans une situation aussi désespérée.

Le 21 mai, Miguel Romero, rédacteur de Viento Sur, a accordé une interview révélatrice à la principale publication pabliste, International Viewpoint, et qui expose leur rôle crucial à empêcher la formation d’un mouvement de la classe ouvrière qui soit indépendant.

Le 29 septembre de l’année dernière, 10 millions de travailleurs, soit près de 70 pour cent de la main-d’œuvre espagnole, avaient soutenu une grève générale de 24 heures. Peu de temps après, de crainte que cette opposition massive contre le PSOE ne s’intensifie en échappant à leur contrôle, les syndicats avaient refusé d’organiser toute nouvelle action. Au lieu de cela, en février, les syndicats ont noué un « grand pacte social » avec le gouvernement Zapatero et l’association des employeurs. Le pacte comprenait un relèvement de l’âge de départ à la retraite de 65 à 67 ans d’ici 2013. Il prévoyait des réductions de salaire dans le secteur public et des coupes dans les dépenses sociales ainsi que des « réformes » réactionnaires des lois relatives à la sécurité du travail.

Romero mentionne l’hostilité à l’égard des syndicats que ceci a généré notamment parmi les jeunes. Il écrit, « Ceci a cependant entraîné la colère chez les jeunes qui avaient soutenu la grève [de septembre] et qui s’étaient solidarisés avec les piquets de grève, etc. L’idée s’est répandue qu’il n’y a rien à attendre des syndicats majoritaires. Pour ce qui est des syndicats minoritaires, comme la CGT [anarcho-syndicaliste], ils ont peu de poids. »

« Début 2011, on sentait une certaine tension dans les universités, » indique-t-il avant d’ajouter, « Mais, au niveau de la gauche anticapitaliste nous étions assez pessimistes » (italiques ajoutés.)

Le pessimisme de la « gauche anticapitaliste » était entièrement dû à la perte de confiance dans la bureaucratie syndicale où bon nombre d’entre eux se sont confortablement installés et sur laquelle ils comptent pour contrôler et réprimer la lutte de classe.

Leur réaction a été de jouer un rôle central dans la formulation et la promulgation de l’ordre du jour pro-capitaliste qui a fini par dominer le mouvement des los indignados. Ils ont été en mesure de le faire en entretenant des relations avec la direction du campement de la Puerta del Sol.

Romero déclare, « La coordination compte une soixantaine de personnes. Leur âge varie entre 25 et 28 ans. Ce sont des gens hautement diplômés avec une bonne qualification professionnelle, en chômage, précaires, subissant de mauvaises conditions de travail et sans expérience ou affiliation politiques. Il n’y a pas d’étudiants parmi eux. Dans les rassemblements, il y a fort peu de jeunes issus des quartiers populaires. »

Alors que l’ensemble du mouvement comprenait de vastes sections de la population de Madrid, dont de nombreux jeunes étudiants, la description de Romero de la direction du mouvement est exacte. Ce n’était pas un mouvement de la classe ouvrière mais un mouvement qui était basé sur des sections de la classe moyenne touchées par la crise. Les pablistes ont décidé de travailler assidûment au sein de ce groupe afin de canaliser le mouvement plus large hors du champ d’une confrontation avec le gouvernement et ses alliés dans les syndicats.

Romero explique, « Quant au manifeste [du mouvement M-15], il n'était pas mal. » En le décrivant comme un « programme de réformes démocratiques et sociales, » il ajoute, « L’écologie est présente, mais de façon marginale. Il n’y a pas de grande conscience anticapitaliste. Le slogan ‘a-a-a-anticapitalista’ est souvent repris dans les manifestations mais sans qu’il ait un grand contenu idéologique » (italiques ajoutés)

Toujours-est-il que Romero a non seulement loué le manifeste, mais il a reconnu qu’Izquierda Anticapitalista a en fait aidé à le formuler et a même été présent dans les instances dirigeantes des groupes prétendument « non politiques » qui en étaient les auteurs officiels.

« Nous sommes présents dans les rassemblements depuis le début. Auparavant, nous étions déjà présents dans le groupe ‘Jovenes sin future’ [Jeunes sans avenir]. Nous avons participé ensuite à la rédaction du Manifeste, » précise-t-il.

Le site internet de Jovenes sin future fait une énumération des partisans issus de la Gauche unie (Izquierda Unida, IU) menée par les staliniens et d’autres groupements dont le pabliste influent, Jaime Pastor. En 1969 alors en exil à Paris, Pastor rejoignait la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) dirigée par Alain Krivine. En 1971, il contribua à créer la LCR espagnole et joua un rôle majeur durant des décennies au sein du mouvement. Lorsque la LCR espagnole rejoignit la Gauche unie en 1995, Pastor devint membre de son conseil politique national.

La création d’Izquierda Anticapitalista en 2008, faisait partie d’une tentative internationale des pablistes de se distancer sur le plan organisationnel de leur alliance politique désastreuse avec les staliniens. En 2009, elle fut suivie par la transformation de la LCR française en Nouveau parti anticapitaliste (NPA) fondée sur un appel à un regroupement de diverses tendances petites bourgeoises.

Le manifeste du mouvement los indignados est adapté aux objectifs politiques des pablistes sans même mentionner le PSOE par son nom. Il n’est jamais fait référence ni au capitalisme ni à la défaillance du système de profit, le manifeste se contente de dire, « Le fonctionnement actuel de notre gouvernement et du système économique ne tient pas compte de ces droits [démocratiques et sociaux] et constitue à bien des égards un obstacle au progrès de l’humanité. » (italiques ajoutés)

Il parle de « vérités inaliénables » tout en critiquant un système économique et « une classe politique qui ne nous écoute pas ». Il conclut en lançant un appel à « une révolution éthique. »

Romero poursuit en disant, « Nous avons de très bons rapports avec le courant autonome non-sectaire qui est très présent dans le mouvement. D’une façon générale, il faut être très prudent et réservé, notamment par rapport à l’auto-affirmation : drapeaux, autocollants, etc. »

Leurs « très bons rapports » avec le « courant autonome non-sectaire » étaient fondés sur le fait de dissimuler leur identité et leur véritable programme jour politique. Les objectifs ultimes de cette escroquerie politique étaient toutefois la grande masse des travailleurs et des jeunes espagnols. C’est eux qui étaient bernés et induits à croire que « l’autonomie » adoptée par le mouvement M-15 représentait une forme fondamentalement nouvelle de « l’auto-organisation démocratique », plutôt qu’une couverture pour les activités des organisations pourries et corrompues de l’establishment politique.

L’IA, avec le soutien des pablistes français, a contribué à établir et à mettre en avant diverses campagnes lancées sur internet et auxquelles les médias espagnols ont ensuite accordé une vaste couverture. Quiconque cherchait peut-être vraiment au sein de ce mouvement à s’opposer au PSOE et au PP, en a été empêché du fait de l’interdiction de toute discussion de perspective politique et de programme.

Ailleurs dans son interview, Romero dit, « Pour notre courant (jeune, non sectaire, non doctrinaire, très lié aux mouvements sociaux), c’est une opportunité. »

Dans le dictionnaire politique des pablistes, les termes de « non sectaire » et de « non doctrinaire » sont des aveux de leur opposition au développement d’un mouvement socialiste et révolutionnaire contre le capitalisme, et de leur volonté de défendre les partis de l’establishment et la bureaucratie syndicale à cet effet.

(Article original paru le 23 juin 2011)