Pourquoi les médias espagnols mettent-ils en avant Esther Vivas de la Gauche anticapitaliste?

Par Alejandro López
5 août 2011

En accélérant ses mesures d'austérité, le capitalisme espagnol craint que l'opposition publique qui s'exprime à travers l'éruption des « Indignados » ou du mouvement M-15 ne soit un prélude à quelque chose de bien plus dangereux, à savoir un mouvement de masse de la classe ouvrière. 

C'est la raison pour laquelle l'élite dirigeante a besoin d'un nouveau mécanisme pour soutenir et couvrir les sociaux démocrates et les staliniens. 

Esther Vivas, dirigeante et porte-parole de la Gauche anticapitaliste (Izquierda Anticapitalista, IA) reçoit un degré d'attention extraordinaire de la part des médias et tout à fait disproportionné par rapport à la taille et à l'influence de son groupe. IA, tout comme le Nouveau parti anticapitaliste en France et Sinistra Critica en Italie, est affiliée au Secrétariat unifié qui avait, sous la direction politique de Michel Pablo et d'Ernest Mandel, fait scission d'avec la Quatrième Internationale en 1953. 

Le Comité international de la Quatrième Internationale avait été mis en place pour défendre le marxisme contre cette tendance qui avait abandonné la lutte pour la construction de partis révolutionnaires indépendants, préférant agir comme groupe de pression de gauche sur les partis réformistes et staliniens de masse existants, promouvant des idéologies anti-marxistes au sein de la classe ouvrière. 

Vivas, 36 ans, symbolise la couche sociale financièrement à l'aise d'universitaires, journalistes, permanents syndicaux et « militants » de profession qui forment la base des pablistes et autres groupes de l'ex-gauche et dont ils promeuvent les intérêts. Sur son blog, Vivas se définit comme une «militante dans divers mouvements sociaux à Barcelone », participant à « des campagnes anti-mondialisation, des campagnes contre la dette extérieure, en faveur de la souveraineté alimentaire et de la consommation avertie, contre le changement climatique et dans diverses éditions du Forum social mondial et du Forum social européen. » 

Vivas opère à l'intérieur d'un groupe de réflexion soi-disant de gauche qui se focalise en particulier sur l'analyse de la dissidence sociale et politique. Elle est membre du Centre d'Etudes des mouvements sociaux (CEMS) à Universitat Pompeu Fabra et collabore avec l'Institut de politique publique et gouvernementale (IGOP) de Universitat Autònoma de Barcelona. Elle fait de la recherche sur l'impact environnemental et social « du modèle agro-industriel dominant, l'alternative à ce modèle, ainsi que sur l'étude des mouvements sociaux. » 

CEMS, institut financé par l'Etat, a été fondé en 2007 pour analyser les « facteurs qui provoquent l'émergence » des mouvements sociaux, les « débats et controverses » au sein de ces mouvements et leurs « impacts et conséquences. » IGOP s'intéresse à la «politique publique de sécurité, vigilance, technologies de contrôle, gestion de la sécurité des citoyens. » 

Comme le reste de l'ex-gauche, Vivas dissimule sa politique pro-bourgeoise sous le vernis d'une posture radicale libérale sur des questions de féminisme et autres formes de politique identitaire, le soutien à l'allègement de la dette pour les pays en voie de développement, le commerce équitable, la consommation éthique et une glorification du guerillerisme.

En 2004 elle a rejoint Espacio Alternativo (EA), organisation qui a succédé à Ligue communiste révolutionnaire pabliste (LCR.) EA était une des nombreuses factions au sein de Izquierda Unida (Gauche unie) fondée par le Parti communiste espagnol (PCE) en 1986, avec une coalition de dissidents du PSOE, de libéraux, nationalistes, groupes de gauche et Verts, afin de faire pression et orienter à gauche le Parti pro-patronal PSOE. 

Tout comme leurs homologues sociaux-démocrates en Europe, le PSOE est allé dans la direction opposée, soutenant le militarisme à l'extérieur et des mesures d'austérité dans le pays. De larges sections de la population en sont venus à voir IU comme un simple complément du PSOE. Craignant d'être totalement discrédités, les pablistes ont alors décidé de rompre, d'un point de vue organisationnel, avec leurs alliés staliniens en juillet 2008 et de prendre leurs distances politiques avec les sociaux-démocrates. Mais pour tout le reste, leur objectif politique reste le même: rediriger les sections radicalisées de travailleurs et de jeunes sous le contrôle des bureaucraties syndicales et ouvrières. 

Sous la bannière de « l'anticapitalisme », les pablistes ont proposé leurs nouveaux partis comme point de ralliement pour toute tendance petite-bourgeoise professant l'hostilité au programme de marché néo-libéral.

Reconnaissant l'utilité politique d'un tel projet, les médias capitalistes ont tout fait pour le promouvoir. Cette tâche est d'abord revenue aux publications pro-PSOE, tels El Pais et Pùblico, qui appartiennent à Mediapro, fondé par l'ex-pabliste Jaume Roures. Durant les élections européennes de 2009, Pùblico avait consacré plusieurs articles à IA, dont une interview avec Vivas dans laquelle elle avait lancé un appel à « des syndicats et des activistes sociaux combatifs, déçus et suspicieux des organisations politiques. » 

En décembre dernier, lorsque les aiguilleurs du ciel avaient cessé le travail sur les questions de sécurité et de santé et pour s'opposer à des réductions de salaire de 40 pour cent, le PSOE avait imposé un « état d'alerte » et envoyé l'armée. La grève avait été attaquée par le PSOE, l'IU et les principaux syndicats. IA avait publié une série de déclarations de vitrine sur l'état d'alerte mais s'était opposée à la grève sauvage des aiguilleurs et refusé de lever le petit doigt pour prendre leur défense. 

En février, IA avait révélé sa position sur l'intervention impérialiste contre le régime libyen de Muammar Kadhafi. Pùblico avait publié un article écrit par Vivas et Josep Maria Antentas, « Le battement de coeur de la révolution arabe » qui appelait officiellement à « des alternatives solidaires internationalistes » en opposition à « l'intervention militaire. » Ils prônèrent néanmoins « l'isolement politique et économique international du régime et l'approvisionnement inconditionnel en armes des rebelles », précisément ce que les puissances européennes et américaines ont fait. 

La promotion d'IA et de Vivas est montée d'un cran après l'éruption en dehors du contrôle des partis et syndicats officiels du mouvement des Indignados en début d'année, mouvement provoqué par la colère devant les mesures d'austérité imposées par le PSOE et les gouvernements régionaux. 

Ce mouvement a finalement échoué du fait de l'absence d'un programme, d'une perspective et d'une direction clairs. Un rôle crucial a été joué par IA dans la formulation des revendications de « Pas de politique », « pas de direction » et pour une structure « horizontale », ce qui revient à ne représenter aucun danger pour la politique dominante, aucune analyse du rôle de ceux qui ont contribué à la crise actuelle et aucune possibilité de développer la conscience politique de la classe ouvrière et des jeunes. Vivas a donné des conférences et discuté dans les campements et les assemblées dans toute la Catalogne. 

Le dirigeant IA, Miguel Romero s'est ainsi vanté, « Nous sommes présents dans les rassemblements depuis le début. Nous avons participé à la rédaction du Manifeste. Nous avons de très bonnes relations avec le courant autonome non sectaire qui est très présent dans le mouvement. En règle générale il est nécessaire d'être très prudent et réservé, notamment par rapport à l'affirmation de soi: drapeaux, autocollants etc. »

Le 20 mai, Vivas et Antentas avaient été interviewés par El Pais qui les présentait uniquement comme des « spécialistes des mouvements sociaux ». Deux jours plus tard, Vivas était invitée à un débat à la télévision publique catalane puis est apparue dans un documentaire de 30 minutes sur la même chaîne sur les Indignados qui a ensuite été diffusé par Al-Jazeera. 

Vivas continue d'avoir des entretiens et des articles publiés dans les journaux et d'apparaître en vedette dans des émissions de radio. Elle a co-écrit trois livres publiés en moins de deux mois, Les Voix des Places (Las veus de las places), Les voix de M-15 (Las voces del 15-M ) et La rébellion des Indignados, le Mouvement M-15: La démocratie vraie maintenant! (La Rebelión de los indignados. Movimiento 15M: Democracia Real, ¡Ya!’). 

Vivas est inflexible pour dire que dans les campements « personne ne nous représente, nous sommes des gens représentés sur une base individuelle et il a été prouvé que les processus de changement doivent être collectifs et rejeter toute direction. »

« C'est le système qui promeut les directions, l'individualisme; c'est la philosophie du système capitaliste, diviser pour mieux régner, » dit-elle avec insistance.

Dire que la direction est une tactique de l'élite dirigeante pour diviser et mieux régner est une déclaration manifeste des références anti-marxistes de Vivas. Ceci confirme que les pablistes sont un détachement spécial de la bureaucratie, oeuvrant pour elle à contrer le trotskysme qui, lui, affirme avec insistance que « la crise historique de l'humanité se réduit à la crise de la direction révolutionnaire. »

La tâche de IA est de s'opposer à la construction d'une direction authentiquement révolutionnaire, c'est à dire une section espagnole du Comité international de la Quatrième Internationale. 

(Article original en anglais publié le 1er août 2011)