Espagne: annonce d’élections anticipées

Par Peter Schwarz
6 août 2011

Sous la pression grandissante des marchés financiers, le premier ministre espagnol, Jose Luis Zapatero, a annoncé la tenue d’élections anticipées le 20 novembre, quatre mois avant la date prévue de mars 2012. Selon toute probabilité, le parti conservateur, le Parti populaire (PP), remportera les élections pour retourner au pouvoir après sept ans dans l’opposition. Le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) de Zapatero a déjà subi de fortes pertes dans des élections locales de mai et reste à la traîne dans les sondages.

Le PP est issu de la dictature fasciste de Franco qui était arrivée au pouvoir en 1939 avec le soutien de Hitler et de Mussolini après trois ans de guerre civile, et qui ne s’est effondrée qu’en 1975 à la mort de Franco. Le PP refuse toujours à ce jour de condamner la dictature de Franco et ses crimes.

En annonçant des élections anticipées qui résulteront probablement dans son éviction avec le passage du pouvoir gouvernemental au PP droitier, le PSOE suit un schéma qui est bien ancrée en Europe.

Les sociaux-démocrates obtiennent le pouvoir en tirant parti de l’opposition populaire contre la droite conservatrice. Ils poursuivent ensuite une politique qui n’est en rien différente de celle de leurs prédécesseurs. Tout comme les conservateurs, ils opèrent servilement comme les instruments du capital financier. Basés sur leurs liens étroits avec la bureaucratie syndicale et le soutien d’une multitude de groupes pseudo-gauches, ils organisent des attaques contre la classe ouvrière qui rencontreraient probablement une résistance bien plus farouche si elles venaient des conservateurs.

Finalement, après s’être tout à fait discrédités, ils rendent un dernier service à l’élite financière en créant les conditions les plus favorables à une victoire électorale des conservateurs en procédant à une dissolution prématurée du parlement.

En Allemagne, le gouvernement Schröder, coalition entre le Parti social-démocrate et les Verts, avait gelé les salaires, réduit les allocations chômage et créé un énorme secteur à bas salaires, et envoyé, pour la première fois depuis 1945, des soldats allemands combattre dans des guerres étrangères en Yougoslavie et en Afghanistan. En 2005, il organisa brusquement des élections anticipées et céda le pouvoir à Angela Merkel et aux chrétiens-démocrates.

En Italie, la coalition de centre-gauche de Romano Prodi réajusta le budget par le biais de coupes massives dans les dépenses sociales, défiant une vaste une opposition populaire. Il imposa l’extension des bases militaires américaines. En 2008, deux ans à peine après avoir triomphé de l’alliance droitière de Silvio Berlusconi, il facilita le retour au pouvoir de Berlusconi.

Au Portugal, le premier ministre social-démocrate, Jose Socrates, mit en œuvre un programme d’austérité dévastateur pour le compte du capital financier avant de démissionner en mars, ouvrant la voie au conservateur Pedro Coelho.

En Grèce, le premier ministre George Papandreou du parti social-démocrate PASOK, se dirige vers une sortie précoce.

Le président américain Barack Obama suit une trajectoire similaire. Depuis que l’hostilité contre George Bush et les Républicains l’a propulsé à la Maison Blanche en 2008, il a intensifié la guerre en Afghanistan, démarré une nouvelle guerre en Libye et imposé des coupes s’élevant à plusieurs milliers de milliards de dollars aux dépens des travailleurs, des retraités et des pauvres, se révélant être ainsi un agent inconditionnel de Wall Street.

Les événements en Espagne ont suivi le même schéma. Le PSOE remporta les élections en 2004 suite à une opposition générale à l’implication de l’Espagne dans la guerre en Irak. Il a été en mesure de garder sa majorité parlementaire en 2008 du fait d’une situation économique favorable. Toutefois, lorsque le boom s’est effondré dans le secteur du bâtiment en raison de la crise financière internationale, le gouvernement Zapatero a réagi par des attaques brutales contre la classe ouvrière.

Il a supprimé les allocations familiales, abaissé drastiquement les salaires dans le secteur public, réduit les retraites et relevé l’âge de départ à la retraite. L’année dernière, lorsque les contrôleurs aériens ont fait grève contre les réductions de salaire, Zapatero a, pour la première fois depuis Franco, déployé l’armée contre les grévistes en les menaçant de longues peines d’emprisonnement. Le PSOE était soutenu par les syndicats qui avaient contribué à élaborer les coupes sociales en limitant l’opposition à d’impuissantes protestations.

Le gouvernement Zapatero a aussi poursuivi la politique étrangère de son prédécesseur conservateur. Tandis qu’il retirait les troupes espagnoles de l’Irak, il augmentait le contingent en Afghanistan et participait à la guerre impérialiste contre la Libye.

Les conséquences sociales de cette politique sont désastreuses. Le taux de chômage officiel est de 21,3 pour cent en Espagne. Un jeune sur deux âgé de moins de 25 ans est sans emploi.

En fin de compte, la décision que Zapatero doit partir a été prise par l’élite financière qu’il a fidèlement servie pendant sept ans. Il a rempli son devoir.

Après que dix millions de travailleurs ont participé à une grève générale en automne dernier, que des milliers de jeunes gens ont manifesté contre le gouvernement et que les sociaux-démocrates ont perdu les élections municipales au printemps, l’élite financière et ses représentants dans les médias ont conclu que Zapatero n’avait plus la force nécessaire pour perpétrer de nouvelles attaques.

Malgré les mesures drastiques de réduction des coûts, les marchés financiers ont intensifié la pression sur l’Espagne. Les taux d’intérêt des obligations gouvernementales ont dépassé les six pour cent. Vendredi dernier, peu de temps avant que Zapatero n’annonce les élections anticipées, l’agence de notation Moody’s a menacé de dégrader la note de crédit du pays.

La semaine passée, El Pais, qui est depuis des décennies le plus important quotidien à soutenir le PSOE, a annoncé qu’il ne soutiendrait plus Zapatero. « Un cycle touche à sa fin. Si M. Zapatero souhaite rendre un dernier service à son pays, il devrait démissionner dès que possible, » pouvait-on lire dans l’éditorial du journal dont le riche investisseur américain Nicolas Berggruen est devenu l’année dernière l’actionnaire majoritaire.

Le patron de la deuxième banque espagnole, BBVA, a aussi exigé la démission de Zapatero. « L’Espagne a besoin d’un gouvernement fort et efficace, » a déclaré Francisco Gonzalez. « Nous devons nous séparer de la ligue qui ne n'a pas d'intérêt pour nous, les Grecs, les Portugais et les Irlandais, et rejoindre des pays tels la France, la Hollande et l’Allemagne. »

Des cercles influents au sein du PSOE se distancent également de leur chef de gouvernement. L’ancien ministre de l’Intérieur, Alfredo Perez Rubalcaba, qui mènera la liste du PSOE à la place de Zapatero, a démissionné de ses fonctions en juillet.

La subordination totale de tous les partis, y compris de la « gauche » traditionnelle, aux dictats du capital financier a politiquement mis à l'écart la classe ouvrière. Les élections à venir en Espagne sont une farce exempte de tout contenu démocratique. Elles ont été annoncées à la dernière minute afin de prendre l’électorat par surprise.

Certes, les électeurs peuvent choisir entre plusieurs candidats, mais la politique du futur gouvernement a déjà été déterminée. La rigueur et les réductions dans les dépenses sociales se poursuivront, indépendamment du fait que le PP gagne les élections ou que le PSOE, contrairement aux attentes, réussisse à revenir.

C’est là un phénomène international et pas uniquement espagnol. Des élections sont organisées et des gouvernements changent sur ordre de l’élite financière, toujours dans le but d’imposer aussi efficacement que possible une politique brutale et impopulaire.

Zapatero est le dernier premier ministre social-démocrate en place dans un des principaux pays de l’Union européenne. Mis à part l’Espagne, les sociaux-démocrates ne sont plus au pouvoir qu’en Autriche, en Slovénie et en Grèce. Mais, ceci ne signifie nullement qu’on n’aura plus besoin d’eux à nouveau.

En Italie, une grande partie de l’élite financière plaide en faveur d’un retour au gouvernement des partis de centre-gauche parce que le régime Berlusconi est trop miné par des dissensions internes pour appliquer les dures mesures de réduction des coûts. Un nouveau gouvernement de centre-gauche mènerait des attaques contre la classe ouvrière de manière plus agressive encore que ne l’avait fait le gouvernement Prodi. La « gauche » bourgeoise a depuis longtemps abandonné tout semblant de réformes sociales et se distingue à peine de ses adversaires conservateurs.

Alors que les gouvernements changent à la demande de l’élite financière en discréditant l’ensemble du système politique, des préparatifs sont en cours en coulisses pour davantage de régimes autoritaires dans le but de réprimer la résistance de la classe ouvrière. A cet égard, les liens ininterrompus du PP espagnol avec le régime fasciste de Franco devraient constituer un avertissement.

Ce qui est nécessaire pour contrer les exigences d’austérité de l’oligarchie financière et pour défendre les droits démocratiques et les acquis sociaux de la classe ouvrière c’est une rupture avec les sociaux-démocrates et les syndicats et l’établissement de nouvelles organisations démocratiques de lutte ainsi qu’une direction socialiste révolutionnaire de la classe ouvrière.

Ceci implique une lutte impitoyable contre les courants politiques qui ont émergé des partis staliniens et des organisations petites bourgeoises, jadis de gauche, telles Izquierda Unida (Gauche unie) en Espagne, Die Linke (La Gauche) en Allemagne et le Nouveau Parti anticapitaliste (NPA) en France. Elles défendent les syndicats qui collaborent avec les gouvernements dans l’application des coupes sociales. Malgré des critiques occasionnelles, elles présentent les sociaux-démocrates comme un « moindre mal » qu’il faudrait soutenir lors des élections en cherchant à empêcher tout développement politique indépendant de la classe ouvrière.

Le Comité international de la Quatrième Internationale est aujourd’hui la seule organisation à représenter les intérêts de la classe ouvrière. Il a lutté durant des décennies contre les illusions placées dans les sociaux-démocrates européens et les Démocrates aux Etats-Unis en s’opposant aux forces pseudo-gauches qui soutiennent ces partis bourgeois réactionnaires. Le Comité international est le seul à construire des partis révolutionnaires de la classe ouvrière – les Partis de l’Egalité socialiste.

(Article original paru le 3 août 2011)