Le pape intensifie la croisade droitière en Espagne

Par Alejandro López et Paul Mitchell
25 août 2011

Le pape Benoît XVI s'est rendu en Espagne la semaine dernière pour assister aux Journées mondiales de la jeunesse 2011 (JMJ) qui se tenaient à Madrid. Des responsables du Vatican ont dit que le Pape retournait car le pays avait besoin d'une « évangélisation accrue. »

Une immense scène avait été érigée sur la Place Cibeles au coeur de Madrid et 200 confessionnaux placés près du Retiropark pour le million et demi de pèlerins. Neuf principales autoroutes et toutes les routes passant par le centre de Madrid ont été fermées pendant de longues périodes durant cette visite de quatre jours.

Dans son premier discours, le pape a choisi de condamner « la superficialité, la consommation et l’hédonisme régnants, tant de banalité au moment de vivre la sexualité, tant de manques de solidarité, tant de corruption, » pour lesquels il accuse la laïcité et la pensée de gauche. Le roi Juan Carlos, dans son discours de bienvenue à l'aéroport Barajas de Madrid, a repris le message du Pontife disant que l'heure était venue pour la société de réparer « une crise profonde des valeurs. »

Depuis sa nomination comme pape en 2005, Josef Ratzinger s'est rendu trois fois en Espagne, soit plus souvent que dans aucun autre pays. Le Vatican décrit faussement l'Espagne comme un bastion du catholicisme, devenu la cible des forces du marxisme, du libéralisme, de la laïcité, de la science et quasiment de tout ce qui est moderne. Mais l'Eglise est une institution de plus en plus impopulaire et discréditée, notamment chez les jeunes. Aujourd'hui 73 pour cent seulement des Espagnols se disent catholiques mais deux tiers d'entre eux vont soit rarement à l'église soit n'y vont jamais. Certains sondages indiquent que 25 pour cent des Espagnols se disent athées. Près de la moitié des églises n'ont pas de prêtre et les séminaires sont en grande partie vides.

La veille de sa visite, des milliers de personnes organisées par 150 associations laïques, ont manifesté dans le centre de Madrid contre le financement de l'événement par le gouvernement. La manifestation a été violemment dispersée par la police.

La première visite de Ratzinger avait eu lieu en juillet 2006. Durant sa deuxième visite en novembre 2010, Ratzinger avait accusé le gouvernement du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) de promouvoir un « laïcité agressive. » Il avait déclaré que « le catholicisme moderne existe principalement grâce à l'Espagne. Mais il est aussi vrai que la laïcité, une laïcité forte et agressive, est née en Espagne comme nous l'avons vu dans les années 1930. »

Cela fait référence à l'époque de la Deuxième République, où la monarchie avait été abolie, qu'il y avait séparation de l'Eglise et de l'Etat, que les ordres religieux avaient été dissouts, que l'éducation était laïque et l'autonomie accordée aux nationalités. Ces mesures démocratiques modernes menaçaient le pouvoir et la richesse de l'Eglise, de l'élite des propriétaires terriens, l'élite financière et patronale qui cherchaient à inverser la situation. Confrontés à la résistance de la classe ouvrière et des paysans, ils s'étaient tournés vers le fascisme.

L'Eglise soutint entièrement le coup d'Etat de Franco en 1936, le décrivant de « croisade » contre « l'Antéchist. » Elle soutint aussi les 36 années suivantes de la dictature durant laquelle les grèves étaient illégales, toutes les organisations de la classe ouvrière étaient devenues clandestines ou avaient été détruites et tous les partis politiques de l'opposition interdits.

Lorsque Franco mourut en 1975 et qu'une monarchie parlementaire fut établie en 1978, non seulement l'Eglise survécut intacte mais elle retint sa position privilégiée grâce au PSOE et au Parti communiste.

Sous le gouvernement du Parti populaire (PP) (1997-2004) l'Eglise oeuvra avec le président d'alors José Maria Aznar pour reprendre les nombreux pouvoirs qu'elle avait perdu après la chute de Franco. Mais ces projets furent avortés par la révolte populaire qui fit perdre le pouvoir au PP.

Un facteur important de la victoire du PSOE en 2004 fut sa politique sociale et ses démarches pour limiter l'influence de l'Eglise catholique qui, selon des sondages, était vue comme l'institution dont on se méfiait le plus et la moins en phase avec la réalité.

Quand le nouveau gouvernement commença à faire voter des lois sur le mariage homosexuel, les droits à l'adoption pour les homosexuels, l'accès plus facile au divorce et à l'avortement et la suppression de l'éducation religieuse obligatoire à l'école, l'Eglise commença, avec le soutien du PP à le déstabiliser. L'Eglise appela ses partisans à désobéir aux lois du pays, par des moyens extraparlementaires si cela s'avérait nécessaire. Le gouvernement du PSOE fut considéré comme une cible de premier plan, non seulement du fait de sa politique sociale mais parce qu'il était arrivé au pouvoir suite à un mouvement radical de la classe ouvrière. 

A l'époque John L. Allen, correspondant du National Catholic Reporter avait écrit, « Les observateurs du monde catholique attendent de voir si cette crise va stimuler les catholiques espagnols à inventer un nouveau modèle de résistance, un nouveau plan de bataille... L'Espagne est essentielle au désir du pape Benoît de réveiller les racines chrétiennes de l'Europe. »

Le PSOE aurait pu gagner le soutien populaire en limitant l'influence de l'Eglise et en mettant fin à son soutien financier par l'Etat, mais au lieu de cela il a cherché à combler le fossé avec le Vatican en faisant voter une « taxe Vatican » par laquelle une personne peut donner un pourcentage de son impôt sur le revenu à l'Eglise. Ceci, allié à diverses formes de financement gouvernemental direct, signifie que les coffres de l'Eglise reçoivent du gouvernement près de 9 milliards d'euros. Sa position privilégiée se voit aussi dans le fait que l'Eglise est le deuxième plus important propriétaire foncier d'Espagne.

Des promesses électorales, telle celles de mettre fin aux funérailles catholiques d'Etat pour les victimes du terrorisme (même quand ces victimes ne sont pas catholiques), la présence de crucifix lors des cérémonies d'investiture des ministres, la présence continue de symboles religieux dans les bâtiments publics et une réforme de la loi de 1980 sur la liberté religieuse, ont été abandonnées. Le gouvernement du PSOE est aussi revenu sur sa promesse de faire quelque chose concernant cet immense mausolée à la gloire de Franco dans la Valle de los Caidos qui existe toujours et il semblerait qu'il soit en discussion avec le Vatican pour transformer le site en un « lieu de réconciliation. »

L'Association pour la récupération de la mémoire historique qui fait campagne pour la reconnaissance des victimes de la dictature a condamné une telle démarche disant, « l'Eglise catholique n'a pas sa place dans les discussions concernant l'avenir du site » et que le Vatican devrait « s'excuser publiquement pour le rôle de l'Eglise catholique qui a soutenu et participé au premier rang à la répression durant la dictature de Franco. »

Au début, le gouvernement du PSOE avait même refusé d'autoriser la manifestation contre la visite du pape et ne l'avait autorisée que pour mercredi, la veille de son arrivée. Une autre manifestation organisée jeudi par des associations athées à Madrid a été interdite.

Les médias droitiers, tout comme le PP, ont initié une campagne contre les manifestants. Ana Botella, maire-adjoint du Conseil municipal de Madrid et épouse de l'ancien dirigeant du PP José Maria Aznar a qualifié la manifestation de « provocation ». Le président régional PP de Madrid, Esperanza Aguirre a dit que c'était « offensant pour les catholiques. » Juan Antonio Camino, porte-parole du Synode des évêques a qualifié de « parasites » les organisateurs de la manifestation.

Le PSOE a légitimé ces attaques. Le dirigeant du PSOE José Bono, président du Congrès espagnol, a dit que Benoît XVI était « l'un des plus importants dirigeants moraux de la planète » et qu'il considérait sa visite comme « très satisfaisante. »

On peut se faire une idée de la nature des forces sociales qui sont mobilisées par l'Eglise et la droite après l'arrestation, immédiatement avant la visite du pape, de l'étudiant en chimie mexicain José Pérez Bautista qui avait menacé d'attaquer les contre-manifestants avec des « gaz asphyxiants » et autres produits chimiques.

Bautista était un bénévole aidant les pèlerins qui venaient aux JMJ et avait proféré ses menaces sur internet, se faisant l'écho du meurtrier de masse fasciste norvégien Anders Behring Breivik qui s'était vanté de la même manière avant de tuer 77 sociaux démocrates pour la plupart jeunes.

Les organisateurs des JMJ prétendent qu'il n'y a pas eu d'argent public dépensé pour financer la visite du pape et que 70 pour cent des coûts ont été pris en charge par les participants et le reste par des dons et des entreprises sponsors. C'est un mensonge. Selon l'article « Qui finance les JMJ? » du blog de Bocaextra, un financement public actif a été donné à l'Eglise dont les services de 12 000 fonctionnaires d'Etat (personnels de nettoyage, policiers, etc) et 693 lieux publics dont des établissements scolaires, des centres de sport, et des abris, 40 000 fleurs blanches et jaunes, des confettis, des ballons et des drapeaux, 600 soldats en uniforme défilant en procession, une parade aérienne, des réceptions à Barajas, Cibeles et Puerta del Sol, l'illumination spéciale des bâtiments importants de Madrid, l'installation de 2 000 robinets au Cuatro Vientos par une entreprise publique et la location de l'aérodrome de Cuatro Vientos, du Palais des sports et de la mairie.

Le gouvernement a aussi subventionné la visite en réduisant de 80 pour cent les titres de transport des adultes et en assurant la gratuité pour les jeunes. Gratuité aussi des musées et monuments nationaux. Les entreprises qui ont sponsorisé l'événement pourront prétendre à des réductions d'impôts à hauteur de 40 à 90 pour cent.

La plupart de ceux qui ont sponsorisé les JMJ appartiennent à Fundación Madrid Vivo, fondation dirigée par l'archevêque de Madrid Antonio Maria Rouco Varela. Cette fondation comprend un nombre important de dirigeants d'entreprises et d'organisations espagnols qui sont le fer de lance des attaques contre les conditions de vie de la classe ouvrière espagnole depuis le début de la crise financière, dont Iñigo de Oriol (Iberdrola), Gerardo Díaz Ferran (ancien président des organisations patronales), Emilio Botín (Banque de Santander), Francisco González (BBVA), Isidro Fainé (La Caixa), César Alierta (Telefónica—actuellement en train de licencier 6,400 travailleurs), ainsi que d'autres individus liés aux médias de droite et d'extrême-droite.