Le président russe en pourparlers sur la Syrie à Berlin et à Paris

Par Clara Weiss
11 juin 2012

Lors d’un voyage official en Europe la semaine passée, le président russe Vladimir Poutine a rencontré la chancelière allemande Angela Merkel et le président nouvellement élu François Hollande. Poutine s’est ensuite rendu en Asie centrale et en Chine.

Au centre des entretiens de Poutine avec Merkel figurait le conflit et le développement des relations économiques entre les deux pays. L’entretien de six heures de Poutine avec Merkel a été bien plus court que lors de ses précédentes visites à Berlin.

En bloquant deux résolutions de l’ONU, la Russie et la Chine s’opposent depuis des mois à une intervention militaire dirigée par l’OTAN contre la Syrie. Moscou, tout comme Beijing, considère une éventuelle guerre contre la Syrie comme étant une attaque contre ses propres intérêts dans la région et redoute une plus grande guerre internationale. Les deux pays s’opposent aussi à une attaque militaire des Etats-Unis et d’Israël contre l’Iran, qu’une offensive contre la Syrie pourrait provoquer.

Les discussions au sujet d’une intervention militaire en Syrie se sont considérablement intensifiées ces derniers jours et ces dernières semaines. Mardi dernier, Hollande a pour la première fois parlé ouvertement en faveur d’une telle intervention militaire.

Juste avant les entretiens en Allemagne, des milieux politiques à Berlin ont indiqué que Merkel tenterait de convaincre Poutine de changer d’avis sur la Syrie. Peu de temps avant la visite de Poutine, le ministre allemand des Affaires étrangères, Guido Westerwelle, a souligné que la « Russie et son attitude à l’égard du régime Assad joue[rait] un rôle clé. » Il a fait appel à la « communauté internationale » pour « s’unir [afin de mettre un terme] à la violence en Syrie. » Westerwelle a, en même temps, mis en garde contre une intervention militaire hâtive et réclamé la continuation du plan de paix soumis par Kofi Annan.

Après avoir refusé, aux côtés de la Russie et de la Chine, de soutenir la résolution de l’ONU sur la Libye, il y a un an, l’Allemagne avait fait l’objet de critiques acerbes de la part des alliés occidentaux traditionnels. A présent, l'Allemagne appuie les Etats-Unis dans une attitude agressive contre la Syrie et soutient les rebelles pro-occidentaux. Dans le même temps, Berlin est déterminé à obtenir l’appui de la Russie ou du moins sa tolérance pour une intervention militaire étant donné qu’elle craint toujours une escalade plus poussée du conflit.

Cette situation se reflète dans les critiques faites par les responsables à Berlin à l’égard des déclarations de Hollande en faveur d'une intervention en Syrie.

L’Allemagne est le deuxième plus grand partenaire commercial de la Russie (après la Chine), recevant environ 40 pour cent de ses importations de gaz de la firme russe Gazprom qui détient le monopole sur les exportations de gaz. Berlin est confronté au dilemme consistant à trouver un équilibre entre son orientation économique de plus en plus grande vers la Russie et la Chine tout en maintenant parallèlement ses liens politiques traditionnels avec les Etats-Unis, dans le contexte de l’intensification du conflit dans les deux camps.

L’Allemagne par exemple, soutient le système de défense antimissile de l’OTAN que la Russie perçoit comme une menace directe. Suite au refus de Poutine de participer aux récents sommets du G8 et de l’OTAN aux Etats-Unis en raison de différends dans la politique étrangère, le spécialiste allemand de la politique étrangère, Wolfgang Ischinger, a mis en garde contre une orientation partiale contre la Russie. La sécurité en Europe ne peut être assurée qu’en coopération avec Moscou, a-t-il souligné.

Après leur réunion vendredi dernier, Merkel et Poutine ont souligné qu’ils préconisaient une « solution politique » en Syrie. Poutine a signalé que le Kremlin s’oppose à une intervention militaire mais sans toutefois défendre le régime d’Assad.

Il y a quelque temps, la Russie a pris ses distances avec le régime d’Assad – traditionnellement son principal allié dans le monde arabe. Alors qu’elle a accepté la probabilité d’un changement de régime, elle est néanmoins déterminée à empêcher une intervention militaire dans le pays. Le Kremlin craint aussi un plus grand isolement politique en Europe.

Les divergences politiques au sujet de la Libye, de la Syrie et de l’Iran poussent de plus en plus la Russie à s’aligner sur la Chine, bien que la Russie demeure hautement tributaire de ses exportations de pétrole et de gaz vers l’UE, son plus gros client. Le Kremlin a investi des dizaines de milliards dans des projets de pipeline, le North Stream et le South Stream, pour livrer le gaz russe directement à l’Europe de l’Ouest en contournant l’Ukraine et la Biélorussie. Dans ses conflits politiques avec les Etats-Unis et l’OTAN, le Kremlin a pendant un temps fortement compté sur Berlin, ainsi que sur l’Italie et à un degré moindre, sur la France.

Les relations de la Russie avec l’Italie qui furent particulièrement étroites à l’époque de Berlusconi, se sont toutefois considérablement refroidies depuis l’arrivée au pouvoir de Mario Monti qui a fait basculer la politique étrangère de Rome en direction des Etats-Unis. Les relations de la Russie avec la France qui a joué un rôle primordial dans la guerre impérialiste contre la Libye et qui actuellement promeut une intervention militaire en Syrie, sont également très tendues.

Alors que l’ancien président Nicolas Sarkozy, avait cherché à établir des liens économiques étroits avec la Russie, ceci fait moins partie des priorités de Hollande. Vendredi, durant sa réunion avec Poutine, le nouveau président français a réitéré sa position sur la Syrie et réclamé de nouvelles sanctions que Poutine a rejetées. Des observateurs ont écrit qu’une atmosphère glaciale régnait entre les deux hommes d’Etat.

Durant leur réunion à Berlin, Poutine et Merkel ont discuté des projets de gazoducs North et South Stream et du développement de relations économiques bilatérales. Les échanges commerciaux entre l’Allemagne et la Russie ont atteint l’année dernière un niveau record. Le gazoduc North Stream, qui achemine le gaz directement de la Sibérie vers l’Allemagne, joue un rôle tout particulièrement important dans le développement des relations.

La première section du gazoduc a été mise en service l’automne dernier et la construction de la deuxième section est en voie d’achèvement. Vendredi, Merkel a souscrit pour la première fois à l’extension de North Stream par la construction d'une troisième et quatrième section du gazoduc. Le projet est en train de prendre de plus en plus d’importance, menaçant de mettre fin au projet de gazoduc concurrent Nabucco de l’UE qui visait à acheminer du gaz de l’Asie centrale vers l’Europe en contournant la Russie.

Malgré la susceptibilité de ses relations avec la Russie et les craintes d’une conflagration incontrôlable dans la région, les cercles dirigeants en Allemagne sont en train d’étudier la possibilité d’une intervention allemande dans une guerre contre la Syrie.

A l’Institut allemand d’études internationales et de sécurité (Stiftung Wissenschaft und Politik), Markus Kaim, a soutenu début mai que Berlin ne pourrait pas éviter une participation militaire sans sérieusement remettre en question les relations avec ses alliés de l’OTAN. Cette évaluation a ensuite été reprise vendredi dernier par Thomas Speckmann dans un article séparé du journal Süddeutsche Zeitung.

Après s’être prononcé contre la guerre de l’OTAN en Libye, aux côtés de la Chine et de la Russie, l’Allemagne veut garantir qu’en cas de guerre contre la Syrie, elle sera impliquée et pourra participer à une redistribution ultérieure des ressources énergétiques au Moyen-Orient. L’Allemagne joue déjà un rôle majeur dans les préparatifs actuels pour une guerre contre l’Iran, soutenant activement le renforcement des forces armées d’Israël.

L’éditorial de la dernière édition du magazine Der Spiegel a révélé que l’Allemagne avait fourni des sous-marins qu’Israël avait ensuite équipé de têtes nucléaires. Comme le remarquait le journal Frankfurter Allgemeine Zeitung, les sous-marins étaient spécialement conçus pour « être utilisés dans le golfe Persique. »

(Paru en anglais le 7 juin 2012)