Un jugement en Tunisie tente de disculper les responsables du régime Ben Ali

Par Anthony Torres
19 juin 2012

En Tunisie a eu lieu le 14 juin le procès de l’ex-président Ben Ali et de 22 anciens responsables du ministère de l’Intérieur pour les massacres à Thala et Kasserine. Ceux-ci ont fait 22 morts entre le 8 et 12 janvier 2011, au plus fort de la répression du mouvement des travailleurs pour la chute du régime.

L’ex-président Ben Ali, aujourd’hui réfugié en Arabie Saoudite, a été condamné à la perpétuité. Cependant, dix non-lieux ont été prononcés à l’encontre de ses anciens collaborateurs du ministère de l’Intérieur, notamment Moncef Krifa, ex-directeur général du ministère de l’Intérieur, et Moncef Laajimi, ex-patron des brigades anti-émeute. Les 10 autres accusés ont écopé de peines de prison allant de 8 à 15 ans.

Ce procès s'est déroulé dans un contexte politique et social extrêmement tendu, en raison de l’instauration d’un couvre-feu après que des manifestations de groupes salafistes et des islamistes du parti au pouvoir Ennahda, se sont développées lundi et mardi derniers. Les salafistes jugent plusieurs œuvres d’art exposées à la Marsa (banlieue nord aisée de Tunis) offensantes envers l’islam.

Les familles des victimes perçoivent, à juste titre, ce jugement comme une mascarade. Lorsque le verdict est tombé, elles ont crié, « Vengeance ! Vengeance ! »

L’un des avocats des familles Me Anouar el-Bassi a déclaré à l’AFP : « Je crains que ce jugement ne crée des troubles ». L’article du Point du 14 juin rapporte les propos d’un cousin d’un jeune tué à Thala : « Le juge aurait dû prononcer la peine de mort à tous les accusés ».

Le couvre-feu a été levé le 15 juin, soit le lendemain du verdict mais les autorités interdisent toutes manifestations de rue, craignant le développement d’un mouvement des travailleurs hostiles aux verdicts et au parti au pouvoir qui a permis d’acquitter des responsables de l’ancien régime. Les groupes salafistes ont annulé leur manifestation, respectant la décision de l’Etat.

Cet évènement met en évidence le fait que le régime tunisien, dirigé par le parti Ennahda, est hostile aux aspirations sociales et démocratiques qui ont poussé les travailleurs tunisiens a mener une lutte pour faire chuter Ben Ali.

Ennahda couvre les crimes de l’appareil d’Etat de la bourgeoisie tunisienne sous Ben Ali à l’encontre de la population. Le parti islamiste, proche des Frères musulmans en Egypte, n’avait pas participé au mouvement révolutionnaire de décembre 2010 à février 2011. Il réprimera tout mouvement de la classe ouvrière, comme le confirme la décision de justice du 14 juin.

Toujours dans l’article du Point, Me el-Bassi s’interroge sur la possibilité qu’a un magistrat de se mesurer à un homme qui a 3 000 ou 4 000 policiers derrière lui. Le Point affirme que l’avocat reprend « la critique récurrente selon laquelle la justice militaire n’avait pas les coudées franches face aux pressions de la redoutable machine policière encore en place ».

Le juge du tribunal du Kef, Chokri Mejri (un civil) s’est défendu en assurant avant de prononcer son verdict : « Nous avons essayé de prononcer un jugement juste et nous n’avons reçu aucune pression d’aucune institution. Dieu et notre intime conviction ont été nos seuls guides », rapporte Le Point.

En fait, le régime Ennahda repose sur les mêmes forces de sécurité et judiciaires que sous Ben Ali. Il était prévisible que la justice innocente ses représentants lors du procès. Dans l’article intitulé « En Tunisie, la révolution est mise à mal par l’absence de justice transitionnelle, » Médiapart rapporte le cas de Yassine Tayeb, personnalité du ministère de l'Intérieur, « présent à Kasserine lors de la répression de janvier 2011, et promu directeur général au lendemain de la révolution ».

La révolution a fait chuter Ben Ali mais son régime reste intact ; les personnes responsables des massacres ont été promues ou bien mises à d’autres postes de l’appareil d’Etat.

L'issue du procès des responsables de l’ancien régime en Tunisie est similaire à celle du procès de Moubarak et des responsables égyptiens lors de massacres de la population.

Les révolutions en Tunisie et en Egypte ont abouti à la mise en place de régimes hostiles à la révolution, car il n’y avait aucun parti ouvrier révolutionnaire qui lutte pour la création d’Etats ouvriers fondés sur une politique socialiste dans le Maghreb et à travers le monde. En Tunisie avec Ennahda comme en Egypte avec la junte militaire, ces régimes ont bénéficié de l’appui de la « gauche » petite-bourgeoise, également hostile au socialisme et à la classe ouvrière.

Ennahda a pu se présenter comme unique représentant du mécontentement social et a permis à la bourgeoisie tunisienne de pouvoir sauver, au moyen des institutions judiciaires, la tête de responsables de massacres de plusieurs centaines de manifestants. En Egypte ce rôle a été joué par la junte militaire qui appuyait le régime de Moubarak depuis 1981.

Il est impossible de réformer le système judiciaire du régime actuel en Tunisie. En effet le danger redouté par le régime serait qu’un jugement contre les forces répressives opérant sous Ben Ali, ne se retourne rapidement contre tout le régime. Ce n’est que par la prise du pouvoir de la classe ouvrière en Tunisie et en Egypte que les responsables des anciens régimes pourront être réellement jugés pour leurs crimes.