Le président égyptien Mursi s’empare des pouvoirs dictatoriaux de la junte militaire

Par Alex Lantier
16 août 2012

Dimanche, le président égyptien Mohamed Mursi a concentré dans ses mains les pouvoirs dictatoriaux de la junte du Conseil suprême des Forces armées qui gouvernait l’Égypte depuis que les protestations de masse de la classe ouvrière ont forcé le président Hosni Moubarak à démissionner l’année dernière.

Mursi a en effet envoyé à la retraite le chef de file de la junte, le maréchal Mohamed Hussein Tantawi, et a émis une nouvelle déclaration constitutionnelle modifiant la déclaration en vertu de laquelle la junte gouvernait l’Égypte depuis le 30 mars 2011.

Le document de Mursi abroge l’« addenda » promulgué par le Conseil suprême des Forces armées le 17 juin 2012, qui attribuait à la junte le contrôle de la législature et du budget, de même que la rédaction de la Constitution. Il a également réécrit l’article 25 de la Constitution, y supprimant les pouvoirs exécutif et législatif de la junte décrits à l’article 56 de la Constitution pour les réaffecter à la présidence.

Une troisième disposition donne à Mursi un contrôle effectif sur la rédaction d’une nouvelle constitution. Elle affirme : « Si l’assemblée constituante est empêchée de faire ses devoirs, le président peut établir une nouvelle assemblée représentant le spectre complet de la société égyptienne, et avec pour mandat de rédiger une nouvelle charte nationale dans les trois mois suivant la formation de l’Assemblée. »

En plus d’envoyer le maréchal Tantawi à la retraite, Mursi a annoncé la retraite de Sami Anan, le chef d’état-major de l’Armée. Il a décerné aux deux hommes la décoration de l’Ordre du Nil et leur a donné des postes de conseillers présidentiels.

Les commandants des autres branches des forces armées ont également été remplacés. Le commandant de la Marine Mohab Memish est devenu le chef de l’autorité du canal de Suez, alors que le commandant de la Force aérienne Reda Hafez a été nommé ministre de la production militaire.

L’ancien chef du renseignement militaire Abdel Fatah Al-Sisi remplacera Tantawi en tant que ministre de la Défense. Al-Sisi a dirigé les services du renseignement égyptien qui collaborent étroitement avec la CIA depuis la prise du pouvoir par la junte le 11 février 2011.

Al-Sisi a été projeté à l’avant-scène l’an dernier quand il a embarrassé la junte en confirmant la véracité des rapports selon lesquels des soldats égyptiens avaient effectué des « tests de virginité » sur des manifestantes détenues pendant les manifestations de rue. On rapporte également qu’il a des sympathies islamistes et que sa femme porte le niqab.

Si sa prise du pouvoir devait se révéler fructueuse, le geste de Mursi signalerait un changement important à l’intérieur de l’élite dirigeante égyptienne. L’armée a été l’épine dorsale de l’État égyptien depuis l’arrivée au pouvoir du colonel Gamal Abdel Nasser en 1952. Celui-ci avait alors dirigé un coup État contre le roi Farouk pro-britannique. Avant les protestations de masse de l’an dernier, les Frères musulmans – le parti traditionnel de l’opposition de droite égyptienne, et dont Mursi est membre – étaient une organisation à demi légale.

La tentative de Mursi d’asseoir dans les faits une dictature présidentielle pour remplacer la dictature militaire exercée par le Conseil suprême des Forces armées, survient en présence d’une opposition populaire croissante à son administration qui est au pouvoir depuis le 30 juin. Depuis lors, des vagues de grèves ont en effet balayé les industries clés, y compris le textile et les services, les conditions économiques s’étant dégradées depuis l’inauguration de Mursi. La préoccupation centrale de la bourgeoisie égyptienne, ainsi que de ses bailleurs de fonds impérialistes américains et européens, est d’éviter une reprise des luttes révolutionnaires de l’an dernier.

Il y a aussi des critiques croissantes contre l’armée et Mursi, depuis qu’un groupe d’hommes armés a monté un raid contre les postes de la frontière israélo-égyptienne dans la péninsule du Sinaï. Mursi a réagi en lançant une imposante opération de sécurité dans le Sinaï (voir l’article « Egypt launches Sinai crackdown in collusion with Israel » –L’Égypte lance une campagne de répression dans le Sinaï, en collusion avec Israël).

Une femme dont le mari a été arrêté par les forces égyptiennes lors des ratissages de sécurité dans le Sinaï a demandé à Al Ahram de relayer un message au président : « Mursi, nous avons eu de grands espoirs en toi... Mais nous sommes maintenant revenus aux vieilles habitudes. Rien n’a changé, sauf les noms [des dirigeants]. »

La répression dans le Sinaï a apparemment accru la confiance des responsables américains dans la fiabilité de Mursi et des Frères musulmans. La secrétaire d’État américaine Hillary Clinton et le secrétaire à la Défense Leon Panetta ont tous deux pressé Mursi de travailler avec Washington dans le Sinaï dans les semaines qui ont précédé l’attaque. Mursi a pris cette attaque comme une opportunité pour s’aligner sur la politique américaine.

Selon le New York Times : « Depuis l’attaque, l’Égypte semble avoir surmonté ses sensibilités en matière de souveraineté et sur la tenue de discussions accélérées quant aux détails d’une nouvelle aide américaine comprenant du matériel militaire, de la formation pour les policiers, et de la surveillance électronique et aérienne... Les responsables américains et israéliens voient dans la réaction de l’Égypte à cette attaque un test important de la présidence naissante de Morsi et, dans un sens plus large, de l’engagement du pays envers la sécurité depuis le soulèvement de 2011 qui a renversé le président Hosni Moubarak. »

Pas plus l’Armée égyptienne que Washington n’ont fait de déclaration officielle sur la tentative de Mursi de s’emparer des pouvoirs de la junte. Les responsables américains ont simplement déclaré au Wall Street Journal qu’ils « suivaient » la situation.

Il y a des indices de préoccupation parmi les islamistes égyptiens à propos du fait qu’ils pourraient être confrontés à une opposition interne. Essam Al-Arian, le vice-président du Parti de la Justice et de la liberté des Frères musulmans a déclaré que le geste de Mursi visait à « déjouer les plans de la contre-révolution et dévoiler tout tiers parti voulant obstruer le chemin de la transition de l’Égypte vers la démocratie ».

Le présentateur de télévision Hamdi Qandil a qualifié l’événement de « coup d’État civil », spéculant que celui-ci aurait pu être lancé pour parer un « coup d’État militaire contre Morsi prévu pour le 24 août ».

Cependant, le général Mohamed Al-Assar, qui a été nommé vice-ministre de la Défense après avoir servi comme chef de l’armement militaire sous Tantawi, a déclaré que la junte avait approuvé le geste de Mursi. « La décision a été prise, a-t-il déclaré, sur la base de consultations avec le maréchal [Tantawi] et le reste du conseil militaire. »

De manière significative, une grande partie de la « gauche » libérale et petite-bourgeoise d’Égypte a repris la revendication réactionnaire d’Al-Arian selon laquelle le geste de Mursi – dans les faits sa tentative de revendiquer pour soi les pouvoirs dictatoriaux détenus par le Conseil suprême des Forces armées – était une étape de plus vers la démocratie en Égypte.

Ahmed Maher, le co-fondateur du Mouvement de la jeunesse du 6 avril, a déclaré qu’il soutenait l’annulation du référendum constitutionnel par Mursi. « Ces décisions exigent notre soutien, a-t-il déclaré. Je crois que c’est ce que nous avons demandé. »

Le présentateur de télévision Qandil a dit que maintenant que le gouvernement est contrôlé par Mursi, il pouvait remplir ses promesses, « et avant tout la réforme de l’assemblée constituante ».

(Article original paru le 13 août 2012)