L'atterrissage sur Mars

Par Patrick Martin
14 août 2012

Le succès de l'atterrissage sur Mars du rover Curiosity a sucité l'intérêt et l'enthousiasme d'un très large public. Le nombre de visites sur les sites internet de la NASA pour obtenir les tout derniers reportages et télécharger des photos de l'atterrissage et du paysage martien a été si important que les serveurs de l'agence spatiale ont planté.

Heure après heure et jour après jour, les dix instruments de pointe à bord de Curiosity vont étudier la planète qui fascine depuis longtemps l'imagination et qui sera vraisemblablement la prochaine étape de l'exploration et du développement humains. L'énorme expansion des connaissances scientifiques de l'humanité est un puissant coup porté non seulement à l'obscurantisme religieux mais aussi au scepticisme réactionnaire propagé par des courants idéalistes tel le postmodernisme.

Le Laboratoire scientifique de Mars a été développé, construit, lancé et posé sur cette planète afin d'accroître la connaissance scientifique, en insistant particulièrement sur la question de savoir si les conditions permettant le développement de formes de vie ont jamais existé sur Mars. (La zone d'atterrissage, dans le cratère de Gale, a été choisie car le large éventail de couches de roches et de sédiments donnerait une image plus claire de l'histoire de la planète.)

Cette mission est déjà un triomphe pour la science et l'ingénierie moderne, et s'appuie sur les connaissances acquises lors des précédentes missions spatiales, notamment celles de deux rovers précédents beaucoup plus petits. Deux vaisseaux spatiaux actuellement en orbite autour de Mars, Mars Odyssey et la navette Mars Reconnaissance, ont joué un rôle inestimable en relayant les communications en provenance de la Terre, en aidant Curiosity dans sa descente finale de sept minutes sur la surface de la planète et en photographiant l'atterrissage.

En ce sens, cette mission la plus récente vers Mars représente une extension du travail collectif de scientifiques et d'ingénieurs hautement qualifiés, dont le travail antérieur a rendu possible le triomphe de dimanche dernier. L'atterrissage était le fruit non pas d'un trait de génie individuel mais d'un travail d'équipe collectif ( ou peut-être d'un trait de génie collectif, car personne ne peut nier que ceux qui travaillent ensemble sur Curiosity sont des gens remarquablement intelligents et capables.)

Le niveau de planification qui s'est avéré nécessaire pour cette mission est l'un des aspects le plus remarquable. Des milliers d'opérations ont dû être programmées à l'avance de façon à pouvoir être exécutées par le vaisseau spatial et ses composants. Etant donné la distance gigantesque entre Mars et la terre et les signaux radio prenant 14 minutes pour atteindre leur cible durant la période d'atterrissage, il était impossible pour les ingénieurs sur terre de diriger les opérations sur Mars en temps réel. Des centaines de milliers de lignes de logiciels ont été écrites pour fournir les instructions nécessaires.

Après le succès de l'atterrissage sur Mars, la Maison Blanche d'Obama a publié une brève déclaration au nom du président présentant cette réussite en termes patriotiques. « Ce soir, sur la planète Mars, Les Etats Unis d'Amérique ont fait l'histoire, » ainsi commence la déclaration ajoutant que l'atterrissage « restera une question de fierté nationale à l'avenir et pour un long moment » et qu'elle démontre « notre unique mélange d'ingéniosité et de détermination. »

Le conseiller scientifique d'Obama, John P. Holdren, a utilisé le même registre, disant à la presse, « Il y a un morceau d'ingéniosité américaine de la taille d'une auto et pesant une tonne, et elle est posée sur la surface de Mars au moment où je vous parle. » Il a poursuivi en se vantant que les Etats-Unis, avec ses multiples missions vers Mars, était la première nation à avoir jamais réussi à poser un vaisseau spatial sur une autre planète, ignorant les atterrissages soviétiques sur Vénus (Dix sondes Venera ont fait des atterrissages en douceur et transmis des informations entre 1970 et 1985), uniques vaisseaux spatiaux à atteindre cette planète.

Malgré tous les efforts pour décrire cet atterrissage réussi sur Mars comme le triomphe des « valeurs américaines », cet atterrissage est l'antithèse de l'individualisme prédateur que Wall Street et ses serviteurs politiques à Washington et dans les médias présentent invariablement comme l'unique principe d'organisation possible de la société moderne. Ni le « marché » ni la recherche du profit n'ont joué de rôle significatif dans le lancement et l'atterrissage sur Mars du robot explorateur le plus grand et le plus à la pointe qui ait jamais été envoyé sur une autre planète.

Le travail des scientifiques et des ingénieurs de la NASA et de leurs collègues du Jet Propulsion Laboratory (JPL, qui fait partie de l'Institut technologique de Californie) est la démonstration vivante du pouvoir de l'effort social collectif et de la planification scientifique. Cela pose inévitablement la question de savoir pourquoi de telles méthodes ne pourraient pas être appliquées avec autant de succès pour résoudre les problèmes qui existent ici sur terre: la faim, la maladie, le chômage, la pauvreté, la dévastation environnementale, la guerre.

La déclaration de la Maison Blanche est passée de l'acclamation de l'atterrissage sur Mars à l'éloge des efforts d'Obama pour privatiser le programme spatial, décrit comme étant « la vision d'un nouveau partenariat avec des entreprises américaines pour envoyer dans l'espace des astronautes américains sur un vaisseau spatial américain. » Ici, le patriotisme réactionnaire se joint au culte imbécile du marché.

Comme tout autre aspect de la société américaine, le programme spatial est déformé et gâché par la dictature de l'aristocratie financière. Mais jusqu'à présent l'effet en a été indirect. Il n'y a pas de PDG multi-millionnaire à la NASA ou au JPL qui s'en mette plein les poches aux dépens des objectifs de l'entreprise. Tous les décideurs clé impliqués dans le programme sur Mars sont des scientifiques ou des administrateurs ayant une formation dans les sciences ou le programme spatial. Il n'y a pas un seul banquier ni patron voyou parmi eux.

Les personnes employées sur ce projet sont bien payées par rapport au travailleur américain moyen, mais il est clair qu'ils ne sont pas là pour « se faire de l'argent ». Ils se consacrent et se dévouent entièrement à ce qu'ils font, comme le démontrent les scènes de jubilation après le succès de l'atterrissage.

Tandis que certaines des entreprises géantes d'aérospatiale trouvaient la sous-traitance de la NASA extrêmement profitable, l'histoire du programme spatial était bien plus étroitement liée aux préoccupations stratégiques plus larges du capitalisme américain, remontant à l'époque de la « course à l'espace » avec l'Union soviétique et la fameuse promesse de Kennedy d'envoyer un homme sur la lune avant la fin des années 1960.

De telles considérations sont passées à l'arrière-plan en quelque sorte après l'effondrement de l'URSS, ce qui explique du moins en partie le déclin du soutien à la NASA, mais l'élite dirigeante américaine a commencé à les remettre sur le devant de la scène, cette fois en relation avec la Chine. Des restrictions sur le partage de la technologie satellitaire ont pour la première fois été imposées en 1999. L'année dernière, le Congrès a interdit que les fonds de la NASA soient utilisés pour développer quelque programme que ce soit avec la Chine sans une autorisation spécifique.

Cette magnifique réussite scientifique du programme spatial américain, et ses équivalents en Russie, en Chine et ailleurs, ne peut se développer pleinement que sur une base nouvelle, fondée sur une collaboration authentiquement mondiale entre scientifiques et ingénieurs de toute la planète. Cela signifie libérer l'exploration spatiale et tout autre effort humain de la camisole de force des Etats-nations capitalistes rivaux et de l'appétit insatiable de l'élite dirigeante qui exige que toutes les ressources de la société soient consacrées à accroître le profit privé.

(Article original paru le 10 août 2012)