Colère des responsables saoudiens après l'abandon par les États-Unis de l'attaque contre la Syrie

Par Peter Symonds
26 octobre 2013

Dans ses commentaires adressés à des diplomates européens le week-end dernier, le chef du renseignement de l'Arabie saoudite, le prince Bandar bin Sultan, a confirmé que la décision de son pays vendredi dernier 18 octobre de ne pas accepter de siège non permanent au Conseil de sécurité des Nations unies était « un message pour les États-Unis, pas pour l'ONU. » 

Ayant collaboré étroitement à la guerre voulue par les États-Unis pour changer de régime en Syrie, l'Arabie saoudite a réagi avec colère à la décision du gouvernement Obama de revenir sur sa décision d'une frappe imminente de missiles et d'un raid aérien le mois dernier. Elle s'inquiète également de l'implication de Washington dans des négociations internationales avec l'Iran, que Riyad considère comme son principal rival dans la région. 

« Une source proche de la politique saoudienne » a déclaré à Reuters : « Le prince Bandar a déclaré aux diplomates [européens] qu'il envisage de limiter les interactions avec les États-Unis. Cela intervient après l'abandon par les États-Unis de toute action efficace sur la Syrie et la Palestine. Les relations avec les États-Unis se détériorent depuis un moment, l'Arabie saoudite sent que les États-Unis se rapprochent de l'Iran. » 

Jusqu'à présent, l'Arabie saoudite a collaboré étroitement avec Washington pour armer, entraîner et financer les milices syriennes qui se battent pour faire tomber le président syrien Bashar el-Assad. Le Wall Street Journal a fait savoir : « Le prince Bandar leur a déclaré [aux diplomates] qu'il envisage d'annuler le partenariat avec les États-Unis dans lequel la CIA et les forces de sécurité d'autres nations ont aidé en secret à entraîner les rebelles syriens à lutter contre M. Assad. » L'Arabie saoudite travaillerait plutôt avec d'autres alliés, dont la Jordanie et la France. 

La source de Reuters a expliqué : « Cette prise de distance par rapport aux États-Unis et un événement majeur. Les Saoudiens ne veulent pas se trouver plus longtemps dans une situation de dépendance. » Il a également prévenu qu'il y aurait des conséquences importantes, y compris sur les achats d'armes américaines et les ventes de pétrole. 

L"alliance de longue date entre Américains et Saoudiens s'appuyait sur l'idée que l'Arabie saoudite fournirait du pétrole et achèterait des armes américaines en retour des garanties américaines sur la sécurité de la monarchie autocratique saoudienne. L'article de Reuters suggère que Riyad pourrait également réduire ses achats d'obligations américaines et autres avoirs financiers en dollars. « Toutes les options sont envisageables maintenant, et cela aura des effets certains, » a déclaré la source. 

Un article du Wall Street Journal indiquait une autre source récente d'aigreur pour les Saoudiens. Quand Riyad a demandé des précisions sur les plans américains pour la défense de la production de pétrole saoudienne lors d'une attaque américaine contre la Syrie, « les Américains leur ont déclaré que les navires américains ne seraient pas en mesure de défendre complètement la région pétrolifère. » Déçus de cette réponse, « les Saoudiens ont déclaré aux États-Unis qu'ils étaient ouverts à des alternatives à leur partenariat de longue date pour la défense, soulignant qu'ils chercheraient de bonnes armes à de bons prix, quelle qu'en soit la source. » 

La colère des Saoudiens au sujet de la décision américaine de reporter son attaque contre la Syrie a été confirmée dans un discours de l'ex-chef du renseignement, le prince Turki al-Faisal, à Washington jeudi. S'exprimant devant le Conseil national des relations américano-arabes, il a ridiculisé un accord américano-russe pour l'élimination des armes chimiques syriennes comme étant « lamentable », un « simulacre » visant « non seulement à donner à M Obama une occasion de faire marche arrière [sur les frappes militaires], mais aussi à aider Assad à massacrer son peuple. » 

Dans un entretien accordé à Al Monitor, le prince Turki a déclaré qu'il y avait « un haut degré de déception quant aux actions du gouvernement américain, pas seulement sur la Palestine, mais aussi sur la Syrie. » Il a également dénigré les négociations américaines avec le nouveau gouvernement iranien en disant : « C'est aux Iraniens de montrer que leur discours mielleux et raisonnable se traduira en actes. » 

Le régime saoudien craint les conséquences pour son propre pouvoir des soulèvements révolutionnaires qui ont éclaté en 2011 en Tunisie et en Égypte. Parmi ses reproches contre Washington, il y a les critiques de pure forme exprimées par les États-Unis lorsque le régime avait écrasé avec brutalité des manifestations contre le gouvernement du Bahreïn en 2011 et leur incapacité à soutenir l'homme fort d'Égypte Hosni Moubarak. Quant l'armée égyptienne a fait tomber le gouvernement des Frères musulmans en juillet, l'Arabie saoudite, ainsi que le Koweït et les Émirats arabes unis, ont promis des milliards de dollars d'aide au régime militaire. 

L'autocratie saoudienne, qui s'appuie idéologiquement sur la promotion de l'extrémisme sunnite réactionnaire, a cultivé les haines sectaires dans toute la région pour contrer l'influence du régime clérical shiite iranien. Riyad s'est emparé de l'intervention américaine en Syrie à la fois comme d'un moyen pour empêcher l'émergence d'un autre mouvement révolutionnaire et pour faire tomber le régime d'Assad, qui est un allié essentiel de Téhéran et qui s'appuie sur la secte des Chiites alaouites. 

Le renseignement saoudien a activement soutenu les milices islamistes de droite qui luttent contre Assad, et a peut-être été impliqué dans l'organisation de l'attaque à l'arme chimique du 21 août près de Damas qui a fourni aux États-Unis un prétexte pour attaquer la Syrie. Maintenant, Washington a non seulement reculé par rapport aux frappes militaires immédiates mais il est aussi en négociations avec le principal rival de Riyad, Téhéran. 

Le ministre américain des Affaires étrangères, John Kerry, a rencontré son homologue saoudien al-Faisal à Paris lundi, mais les tensions subsistent. La menace du chef du renseignement saoudien, Bandar, d'aller chercher ailleurs des armes, des marchés pour la vente de pétrole et des opportunités d'investissement est une indication des ramifications géopolitiques de longue portée de tout rapprochement, même temporaire, entre les États-Unis et l'Iran. 

L'Arabie saoudite n'est pas le seul allié des États-Unis dans la région à avoir fait état de son mécontentement au sujet de la décision du gouvernement Obama de retarder une attaque contre la Syrie. La Turquie a également été impliquée de près dans les tentatives américaines de faire tomber le régime d'Assad. Elle abrite une base de la CIA qui coordonne l'afflux d'armes, de ravitaillement et de combattants islamistes sunnites dans le Nord de la Syrie depuis des pays comme l'Arabie saoudite et le Qatar. 

Début octobre, la Turquie, qui est un allié de l'OTAN, a choqué Washington en annonçant qu'elle achèterait un système de défense anti-aérien sophistiqué FD-2000 à la Chine. Comme si cela suffisait pas, ces armes vont êtres fournies par la compagnie China Precision Machinery Import and Export Corp, qui subit des sanctions de la part des États-Unis pour avoir travaillé avec l'Iran, la Corée du Nord et la Syrie. 

Washington a exprimé des « inquiétudes sérieuses » sur cet accord, disant que le système de missiles chinois « ne sera pas interopérable avec les systèmes de l'OTAN. » Le Premier ministre turc Recip Tayyip Erdogan a écarté cette critique. Il a déclaré mercredi que, si une décision finale doit encore être prise, « personne n'a le droit d'influencer notre compréhension de [notre] indépendance. » 

Comme l'Arabie saoudite, la Turquie plaçait tous ses espoirs sur une attaque massive des États-Unis contre la Syrie comme moyen d'inverser la défaite militaire subie par les milices de l'opposition liées à Al-Qaïda, et de faire tomber le régime d'Assad. La Turquie reste un allié essentiel de l'OTAN, mais sa décision d'acheter des armes chinoises envoie à Washington un message laissant entendre que son soutien ne peut pas être considéré comme un acquis définitif. 

(Article original paru le 25 octobre 2013)