Edward Snowden prêt à témoigner en Allemagne

Par Ulrich Rippert
4 novembre 2013

L’ancien consultant de la NSA (Agence nationale de sécurité), Edward Snowden, dit être prêt à donner son témoignage aux autorités allemandes sur les activités d’espionnage des agences de renseignements américaines. La condition préalable est cependant qu’il lui soit permis de rester en Allemagne ou dans un autre pays prêt à garantir sa sécurité. 

La décision de Snowden a été annoncée vendredi par le député du parti des Verts, Hans-Christian Ströbele, lors d’une conférence de presse tenue à Berlin.

Ströbele avait rencontré secrètement Snowden jeudi à Moscou où tous deux s’étaient entretenus pendant près de trois heures. Les journalistes John Goetz, du magazine d’information de la télévision allemande ARD, Panorama, et Georg Mascolo, du journal Süddeutsche Zeitung et ancien rédacteur de Der Spiegel, étaient également présents. Après la réunion, Ströbele a expliqué que Snowden était prêt à aider à faire la lumière sur l’affaire d’espionnage de la NSA en Allemagne et pourrait répondre à de nombreuses questions.

Vendredi, Ströbele a présenté à la presse une lettre qu’il avait transmise au nom de Snowden à la chancellerie, au Bundestag (le parlement) et à l’Avocat général du gouvernement. Snowden écrit dans cette lettre : « Au cours de mes années de service passées dans ces organisations [la NSA, l’Agence centrale du renseignement (CIA) et l’Agence du renseignement de la défense (DIA)], je crois avoir été témoin de violations systématiques du droit par mon gouvernement et qui m’ont créé une obligation morale d’agir. »

Du fait de ses divulgations, il fait l’objet d’une « campagne dure et continue de persécution » qui « [l]’a contraint à quitter [s]a famille et [s]on pays. » Mais les réactions à ses actes politiques l’ont encouragé. « Dans le monde entier, » écrit-il « des citoyens et de hauts responsables – y compris aux Etats-Unis – ont estimé que les divulgations à propos d’un système irresponsable et envahissant de surveillance était un service rendu au public. » Il a ajouté que les bénéfices que la société tirait de cette connaissance deviendraient de plus en plus clairs.

Snowden a souligné que le gouvernement américain continuait de traiter ses révélations comme une trahison, et essaye de criminaliser et de poursuivre la discussion politique. « Toutefois, » écrit-il, « dire la vérité n’est pas un crime. »

Il a dit être convaincu qu’avec « le soutien de la communauté internationale, le gouvernement des Etats-Unis renoncerait à ce comportement préjudiciable. » Il était prêt à participer à « une enquête responsable sur les faits pour ce qui était des informations parues dans les médias, » et notamment pour ce qui était de la véracité et de l’authenticité des documents « le cas échéant, et conformément à la loi. »

En concluant sa lettre, Snowden s’est adressé directement au gouvernement allemand en écrivant : « Je me réjouis de pouvoir m’entretenir avec vous dans votre pays sitôt que la situation sera réglée en vous remerciant des efforts entrepris pour le respect des lois internationales qui nous protègent tous. »

Les commentateurs politiques estiment qu’il est peu probable que le gouvernement offre à Snowden un sauf-conduit ou l’asile en Allemagne s’il venait à témoigner devant une commission au Bundestag ou un autre organisme. Ceci intensifierait considérablement la crise diplomatique entre l’Allemagne et les Etats-Unis. Selon le ministère allemand de la Justice, les Etats-Unis ont déjà, à titre préventif, adressé à l’Allemagne une demande d’extradition de Snowden.

Cependant, le nombre de ceux qui préconisent une telle approche est en train de croître dans les médias et dans les milieux politiques. Le chef du service des affaires intérieures du Süddeutsche Zeitung est résolu à faire venir Snowden en Allemagne.

« L’Allemagne a besoin de clarté sur les écoutes illicites américaines, » écrit Heribert Prantl. Et Snowden doit être protégé contre une extradition aux Etats-Unis. Les deux choses sont facilement conciliables : L’Allemagne doit fournir une protection au lanceur d’alerte. La loi prévoit la possibilité de lui garantir un sauf-conduit et une protection contre la déportation. »

Des signaux positifs prudents ont même émané de milieux gouvernementaux. Le ministre allemand de l’Intérieur, Hans-Peter Friedrich, a dit vendredi à Berlin : « Si le message est que M. Snowden nous donnera des informations, nous l’accepterons volontiers. » Il a ajouté : « Si M. Snowden est prêt à discuter avec des responsables allemands, nous trouverons le moyen pour que cette conversation ait lieu. Toute clarification, toute sorte d’informations et de faits que nous sommes susceptibles d’obtenir est une bonne chose. »

Le Parti social-démocrate allemande (SPD) a aussi exprimé le souhait que Snowden livre un témoignage. Le président du groupe parlementaire du SPD, Thomas Oppermann, a dit que s’il existait une opportunité d’entendre le témoignage de Snowden sans le mettre en danger et sans « ruiner totalement » les relations entre l’Allemagne et les Etats-Unis, « nous devrions en profiter. » Lors des pourparlers actuellement en cours entre l’Union chrétienne-démocrate (CDU) et le SPD pour la formation d’un nouveau gouvernement de coalition, Oppermann dirige, aux côtés du ministre de l’Intérieur, Friedrich, le groupe de travail relatif aux affaires intérieures et juridiques.

Lors de l’émission Morgenmagazin sur la chaîne allemande ZDF, l’ambassadeur des Etats-Unis en Allemagne, John B. Emerson, a été prié de commenter la réunion qui avait eu lieu entre Ströbele et Snowden. L’ambassadeur a répondu que c’était le droit de chaque citoyen et bien entendu aussi des membres du parlement de voyager où bon leur semblait pour rencontrer des gens et leur parler.

La veille, Emerson avait lancé une « offensive de charme » en invitant dans son bureau de l’ambassade du Pariser Platz à Berlin les représentants de plusieurs journaux. En début de semaine, après que le magazine Der Spiegel ait décrit l’ambassade américaine de nid d’espions, l’ambassadeur avait loué les décennies d’amitié germano-américaine qui, a-t-il dit, survivraient à la crise actuelle.

A la question de savoir comment les Etats-Unis réagiraient à une audition de Snowden devant une commission d’enquête allemande, Emerson a répondu de façon ambiguë, « Si le cas se présente, nous réagirons. »

Une expertise émanant du service scientifique du parlement allemand a donné ce conseil au Bundestag que l’Allemagne pouvait offrir à Snowden un sauf-conduit. Depuis l’invalidation de son passeport américain, Snowden est considéré comme apatride et les autorités américaines ne disposent pas d’un droit automatique d’extradition. Ce service a signalé que la République fédérale pouvait fournir un permis de séjour basé sur le droit international et motivé par des raisons humanitaires.

Même le commissaire fédéral pour la protection des données et la liberté d’information, Peter Schaar, en a appelé aux autorités allemandes pour qu’ils viennent en aide à Snowden. S’exprimant au micro de Mitteldeutsche Rundfunk, Schaar a dit, « Snowden a fait une bonne chose. Nous avons aussi une responsabilité morale de le protéger. Si une commission d’enquête était mise en place, il faudrait mettre à la disposition de Snowden un environnement où il sera en mesure de divulguer ce qu’il a trouvé et ce, à l’abri de toute déportation aux Etats-Unis. »

L’avocat de Snowden, Anatoly Kutcherena, a dit vendredi que l’ancien consultant de la NSA ne pourrait être interrogé par des responsables allemands qu’en Russie. Snowden ne quittera pas le pays, a dit l’avocat à la radio Moscow Echo. Il pourrait toutefois « témoigner en Russie dans le cadre d’accords internationaux, » si les autorités allemandes le désiraient. Kucherena a indiqué que Snowden perdrait son actuel statut de réfugié s’il se rendait à l’étranger.

(Article original paru le 2 novembre 2013)