Allemagne : Janine Wissler du groupe Marx21 élue à la direction du Parti de gauche

Par Marianne Arens
27 mai 2014

Lors du dernier congrès du Parti de gauche (Die Linke) à Berlin, Janine Wissler qui est membre de la tendance soi-disant de gauche Marx21, a été élue nouvelle vice-présidente du parti. Elle a obtenu 83 pour cent des voix des délégués, de loin le meilleur résultat des quatre candidats. Wissler prend la succession de Sahra Wagenknecht, qui abandonne son poste de vice-présidente. 

Les divers courants présents au Parti de gauche tout comme les médias de masse ont accueilli très favorablement son élection. Spiegel Online l'a appelée « la nouvelle petite star du parti [...] photogénique et bonne oratrice. » 

Thomas Kreutzmann, directeur du studio régional du Hessischer Rundfunk (radio publique de Hesse) a prédit: « Mlle Wissler est jeune et a une apparence plaisante, ce qui en fera une invitée recherchée pour les émissions de télévision. » 

Un portrait de Wissler dans le journal conservateur Frankfurter Allgemeine Zeitung (FAZ), intitulé « combattante pour la Lutte de Classe au parlement » lui tresse des lauriers à n'en plus finir. « Elle est considérée comme fiable et raisonnable. Son charme est bien au-dessus de la moyenne, sans qu'elle ne succombe elle-même aux charmes des autres (à moins que ce ne soit pour le gauchiste grec Alexis Tsipras). À part cela elle est très constructive comparée à d'autres. » 

Qui est Janine Wissler et pourquoi déclenche-t-elle un tel enthousiasme ?

Lors de son congrès de Berlin, le Parti de gauche s'est consolidé dans son rôle de parti de l'establishment prêt à prendre les rênes du gouvernement au niveau national. Non seulement ce parti s'aligne clairement sur le patronat allemand et sur une Union européenne largement déconsidérée, mais il est aussi d'accord avec le gouvernement fédéral sur toutes les questions de fond de la politique étrangère. 

En avril, des députés du Parti de gauche ont voté pour la première fois en soutien à un déploiement hors frontières de l'armée allemande (Bundeswehr). Ce parti joue présentement un rôle clef dans l'offensive impérialiste visant la Russie. Avec les autres partis, il dénonce les actions de la Russie comme illégales, le chef de sa fraction parlementaire, Gregor Gysi, s'est explicitement aligné sur l'OTAN et son principe de réaction collective lors du congrès du parti en dépit du fait que cela met le parti en conflit ouvert avec la masse de la population, opposée elle, au militarisme. 

Dans ces conditions, l’ascension précipitée de Janine Wissler au sein du parti n'est pas une coïncidence. Son rôle est de donner à la trajectoire droitière du parti un « visage de gauche, » et de faire en sorte que le cours soit maintenu de façon agressive.

Elle est membre du groupe Marx21 – une tendance politique au sein du Parti de gauche étroitement associée avec son évolution vers la droite. Elle a également des liens avec divers cercles protestataires et syndicaux. Elle est chez elle parmi les partisans de Blockupy, Attac, du syndicat Verdi, ou des manifestations des Lundi de Francfort contre le bruit des avions. Ce sont précisément les couches petites-bourgeoises qu'elle cherche à mobiliser en soutien au virage à droite de son parti. 

Wissler a déjà démontré sa fiabilité à la classe dirigeante. Elle était la principale candidate du Parti de gauche au Parlement de Hesse en 2008 – l'année de la crise financière mondiale où les grandes banques allemandes ont reçu des milliards du gouvernement avec le soutien de Die Linke. Pour faire payer ces milliards à la population, le Parti de gauche de Hesse a soutenu un gouvernement minoritaire SPD-Verts dirigé par Andrea Ypsilanti. Celle-ci échoua finalement en raison du sabotage d'une partie du SPD, non à cause du Parti de gauche qui l'a fidèlement soutenue. 

Depuis lors, Wissler est une ferme partisane des mesures d'austérité du SPD et des Verts. Après les élections en Hesse à l'automne dernier, elle a « lutté » vigoureusement pour un gouvernement SPD-Verts dans ce land. Lors de discussions de réflexion avec le SPD et les Verts, elle a fait ses propres propositions pour des coupes.

Quand les Verts ont décidé de former une alliance avec les conservateurs de la CDU, Wissler a envoyé un tweet colérique à Tarek al-Wazir, le président des Verts nommé au poste de ministre de l'Economie du Hesse : « J'aimerais savoir ce que vous considérez comme des questions qui rendent le Parti de gauche incapable de gouverner ou ne le souhaitant pas. » Sa remarque indiquait clairement qu'aucune « question essentielle » ne sépare le Parti de gauche des autres partis bourgeois. 

Wissler s'est servie de la campagne électorale pour établir des liens étroits avec les représentants du monde des affaires et les cercles politiques du centre financier de Francfort et pour signaler la fiabilité de son parti. Lors d'une réception donnée par la Chambre de commerce et d'industrie locale, elle a vanté les mérites du Parti de gauche comme représentant des intérêts du monde des affaires : « Oui, bien sûr cela revient à alléger la charge [des entrepreneurs]. Je parle beaucoup avec les entrepreneurs […] les entrepreneurs et l'initiative privée son certainement aussi représentés dans notre programme. » 

Wissler s'est facilement adaptée à l'anti-communisme de son audience. Quand un journaliste qui animait la réception lui a demandé si l'Allemagne de l'Est était « une dictature à votre avis, » elle a répondu par l'affirmative. Quand il lui a demandé si une révolution est nécessaire, elle a rassuré l'élite patronale de l'audience : « les révolutions ont toujours été des forces motrices de l'histoire. Pour les prochaines années, cependant, cela ne me semble devoir arriver. » 

Wissler n'a rien jamais rien eu à voir avec une politique trotskyste, révolutionnaire, ou même gauchiste. Dès le départ elle a fait sa carrière politique dans le milieu de la politique bourgeoise de droite. À dix-sept ans, elle a rejoint le groupe Linksruck, quand celui-ci contribuait à la promotion du candidat SPD Gerhard Schröder au poste de chancelier.

Elle a adhéré aux Jeunesses socialistes du SPD puis au groupe WASG (Arbeit und soziale Gerechtigkeit – Die Wahlalternative, Travail et justice sociale – l'alternative électorale), qui avait rompu avec le SPD. En 2007, Linksruck est devenu le réseau Marx21 au sein du Parti de gauche et la carrière de Wissler en tant que politicienne bourgeoise a rapidement pris tournure. 

Après avoir travaillé dans les bureaux de divers bureaucrates du WASG et des syndicats, Wissler fut élue au Parlement de Hesse en 2008, avec un revenu mensuel taxable de 9000 euros. Elle siège également dans trois commissions parlementaires.

L'objectif affiché de Linksruck et Marx21 est d'« influencer » les partis bourgeois, ils affirment que l'on peut les « pousser à gauche » - un mensonge politique qui vise à subordonner la classe ouvrière à des politiques de droite, anti-ouvrières. Soutenue par Linksruck, le précédent gouvernement SPD-Verts dirigé par Schröder a introduit l'Agenda 2010 et les lois Hartz IV, qui comprenaient les attaques les plus poussées contre les droits sociaux en Allemagne depuis la seconde Guerre mondiale. 

Maintenant, Marx21 est l'une des tendances au sein du Parti de gauche qui soutiennent la politique étrangère agressive de Berlin, telle qu'elle fut articulée par le président allemand Joachim Gauck, le ministre des affaires Etrangères Frank-Walter Steinmeier (SPD) et la ministre de la Défense Ursula von der Leyen (CDU) lors de la conférence de sécurité de Munich au début de cette année. 

Immédiatement après la conférence, un autre membre dirigeant de Marx21, Christine Buchholtz, s'est envolée avec von der Leyen pour passer en revue les troupes allemandes en Afrique. Depuis 2009, Buchholz siège à la Commission sur la défense au Bundestag pour le Parti de gauche et est impliquée dans la politique guerrière du gouvernement au plus haut niveau. Maintenant, ce changement de politique est mis en pratique dans l'offensive actuelle contre la Russie en Ukraine. 

Marx21 joue un rôle central. Il célèbre le coup de droite en Ukraine comme une « révolution démocratique » et défend la collaboration avec les forces fascistes utilisées par les impérialismes allemand et américain dans la poursuite de leurs intérêts géostratégiques et dans la préparation d'attaques massives contre la classe ouvrière. 

Sur son site Web, Marx21 a publié un entretien avec Ilya Budraitskis, un membre du groupe soi-disant de gauche Mouvement socialiste russe, qui glorifiait les fascistes comme les « sections les plus braves et littéralement les plus militantes de ce mouvement. » Il les a applaudies, a-t-il noté, parce que personne n'agissait « de manière aussi offensive contre la police que l'ultra-droite. » Quand on lui a demandé s'il « discuterait avec des nazis », Budraitskis a répondu : « peut-être avec certains d'entre-eux. » 

Avec les préparatifs de guerre contre la Russie, Marx21 assume le rôle de fer-de-lance idéologique. Aux côtés du gouvernement allemand et de l'OTAN, il déclare que la Russie supporte la responsabilité ultime de la crise et décrit le régime de Poutine comme « impérialiste ». Volkhard Mosler, le mentor de Wissler et l'un des principaux représentants du groupe, a écrit récemment que « l'occupation en Ukraine par les troupes russes » était un « acte effronté et cynique de l'impérialisme russe. » 

La politique de droite de Marx21 et de son prédécesseur Linksruck découlent directement de la tradition qu'ils incarnent. Marx21 est affilié à l'International Socialist Tendency (IST) fondée par Tony Cliff, qui a rompu avec le trotskysme il y a plus de soixante ans. À cette époque, Cliff et ses partisans ont dénoncé l'Union soviétique comme « capitaliste d'état » et refusé de la défendre contre les attaques des puissances impérialistes. 

Depuis lors, les capitalistes d'état et les classes moyennes supérieures qu'ils représentent sont allés de plus en plus à droite. Aujourd'hui ils jouent un rôle essentiel dans les attaques menées contre la classe ouvrière et dans la préparation d'une guerre impérialiste contre la Russie. 

L'élection de Wissler à une grande majorité au poste de vice-présidente du Parti de gauche devrait être prise comme une mise en garde pour les travailleurs. Le Parti de gauche souligne qu'il est fermement derrière la politique guerrière du gouvernement et qu'il est prêt à les faire appliquer contre toute résistance populaire. 

(Article original paru le 21 mai 2014)