Espagne: les principaux partis ont été sérieusement malmenés aux élections européennes

Par Alejandro López
31 mai 2014

Le résultat des élections européennes en Espagne représente un rejet décisif de l’austérité par la majorité des électeurs.

Le Parti populaire (PP, Partido Popular), parti de droite au pouvoir et le Parti socialiste (PSOE, Partido Socialista Obrero Español), parti d’opposition, ont tous deux enregistré leurs pires résultats depuis la tenue en 1977 des premières élections de l’Espagne poste-franquiste. Leur score conjugué a dégringolé à moins de 50 pour cent contre 80 pour cent aux élections européennes de 2009.

Le PP a perdu 2,6 millions de voix et huit sièges et a été contraint d’annuler les célébrations à son quartier général de crainte que ses sympathisants ne viennent pas. Les résultats sont une condamnation de la politique d’austérité du PP qui a supervisé des coupes budgétaires de plus de 40 milliards d’euros depuis son élection en 2011, avec un taux de chômage atteignant 26 pour cent. Le parti est également embourbé dans des procédures judiciaires qui allèguent qu’une caisse noire occulte, existant depuis 1990, a acheminé des dons en espèces non déclarés originaires de gros bailleurs de fonds vers de hauts responsables du parti, dont l’actuel premier ministre Mariano Rajoy.

Le PSOE, en raison de son propre bilan gouvernemental et de son incapacité à mener une quelconque campagne d’opposition contre le PP, a chuté à 24 pour cent et perdu 2,5 millions de voix et neuf sièges.

Le parti s'est montré incapable de se présenter comme une alternative au PP, ayant lui-même ouvert la voie à l’austérité, en mai 2010, lorsque le gouvernement de Jose Luis Rodriguéz Zapatero avait imposé le plus vaste plan d’austérité depuis la mort du général Franco. Il avait ensuite poursuivi ses attaques en imposant deux réformes du marché du travail, des réductions des retraites et des salaires des fonctionnaires.

Après les résultats, le secrétaire général du PSOE, Alfredo Pérez Rubalcaba, a annoncé sa démission en déclarant : « Il est évident que nous n’avons pas réussi à regagner la confiance de la population [...] Nous devons en assumer la responsabilité politique. » Il a annoncé qu’une réunion serait organisée en juillet pour lui trouver un successeur.

Le sort du PSOE n’est en rien unique. Au contraire, il est partagé par ses homologues en Grèce et en Irlande où les mesures d’austérité ont été les plus brutales et où les sociaux-démocrates ont été testés jusqu’à la destruction. Le Mouvement socialiste panhellénique (PASOK) a recueilli tout juste 8 pour cent des voix grâce à sa coalition avec Démocratie nouvelle alors que ses anciens partenaires, la Gauche démocrate (DIMAR), sont arrivés en dernière position de tous les principaux partis avec 1,2 pour cent. Tout comme Rubalcaba, son dirigeant, Fotis Kouvelis, a démissionné. Eamon Gilmore, du Parti travailliste (Labour Party) d’Irlande, qui a été vice-premier ministre dans la coalition Fine Gael, les a rejoint dans la traversée du désert politique. Le vote de Labour a reculé de 19 pour cent lors des élections législatives de 2011 à tout juste 7 pour cent.

Les principaux bénéficiaires de l’hostilité à l’encontre du PP et du PSOE ont été la Gauche unie (Izquierda unida, IU), coalition de partis de la classe moyenne comprenant des groupes régionalistes et écologistes dominés par le Parti communiste (PCE), ainsi que le parti nouvellement créé Podemos (Nous pouvons).

IU est devenu la troisième force du Congrès en Espagne, totalisant un peu moins de 10 pour cent des voix (six sièges) et en triplant les 1,5 millions de votes de 2009. Et ce, en dépit de sa collaboration au sein du gouvernement régional andalou avec le PSOE où le budget a été réduit de 2,6 milliards d’euros au cours de ces deux dernières années, dont 10,8 pour cent de coupes dans les soins de santé et 8,6 pour cent dans l’éducation.

Podemos est sorti de nulle part pour devenir la quatrième plus importante force politique, recueillant 1,2 millions de voix (huit pour cent). C’est une création d’Izquierda Anticapitalista (IA, Gauche anticapitaliste) qui a ses racines dans la scission de la Quatrième Internationale dirigée par Michel Pablo et Ernest Mandel. Le Comité international de la Quatrième Internationale avait été établi en 1953 pour défendre le marxisme contre cette tendance qui avait abandonné la lutte pour la construction de partis révolutionnaires indépendants, pour se présenter en apologistes des partis de masse réformistes et staliniens existants et avait liquidé l'une après l'autre les sections du mouvement trotskyste dans le monde.

Le projet Podemos d’IA fait partie d’un regroupement international de groupes de la pseudo-gauche et de personnalités en vue ayant pour but d’empêcher une rébellion de la classe ouvrière contre les partis sociaux-démocrates et la bureaucratie syndicale et de canaliser le mécontentement dans des formations soi-disant radicales, mais pro-capitalistes.

En Espagne, la personnalité en vue est le professeur de science politique, Pablo Iglesias, qui a sans cesse attaqué « la casta » (la caste politique).

« La Casta » reconnaît bien sûr que la démagogie utilisée par Iglesias joue un rôle crucial pour détourner l’opposition à l’austérité vers des voies sûres. Il a été fêté durant la campagne électorale et bénéficié d’un accueil favorable auprès des médias et participé aux débats de tous les principaux médias.

Le « séisme » de Podemos a été salué par le Financial Times comme étant « un catalyseur de réformes » contre les « hiérarchies sclérosées » du PP et du PSOE.

Après les élections, Iglesias a indiqué clairement que Podemos ne proposait aucune perspective indépendante à la classe ouvrière en déclarant, « Pour nous, ce ne sont pas des résultats symboliques. Nous allons entamer une période de convergence avec d’autres forces politiques. Les grands partis ont subi les plus grands revers et les deux principaux ont obtenu moins de 50 pour cent des voix. Mais nous n’aurons pas atteint notre objectif tant que nous ne les aurons pas battus. »

Il s’agit d’une référence à joindre ses forces à celles de l’IU. Des figures influentes des deux partis ont d’ores et déjà déclaré leur intention de mener des pourparlers quant à leur participation aux élections législatives espagnoles de 2015 et qui pourraient finir par faire de Podemos le décideur politique dans les gouvernements locaux et régionaux. Le dirigeant pabliste, Jaime Pastor, a écrit que les résultats signifieront pour l’IU « le début d’un processus de médiation sur le besoin de convergence » avec Podemos.

Le dirigeant de l’IU et député du congrès, Alberto Garzón, a déclaré que bien que « notre stratégie, notre discours et notre communication soient différents, » la possibilité d’un accord est « incontestable. »

Les partis de la pseudo-gauche qui gravitent autour d’IU et de Podemos ont également réclamé la constitution d’un front entre ces deux organisations. En Lucha, un parti frère du Socialist Workers Party de Grande-Bretagne qui est impliqué dans le projet Podemos, a parlé d’un « scénario passionné avec la possibilité de travailler avec des organisations de masse, » [c’est-à-dire, IU et la bureaucratie syndicale]. El Militante (Militant), l’ex-section espagnole de Tendance Marxiste internationale, a décrit comment les scores communs d'IU et de Podemos « représentent 18 pour cent. A Madrid et dans d’autres villes et régions, le pourcentage de ces forces est plus élevé que celui du PSOE. […] ces élections sont, sans aucun doute, d’une grande importance pour la gauche. »

En Catalogne et dans le Pays basque, les partis séparatistes ont été les principaux bénéficiaires de l’opposition à l’austérité. En Catalogne, où la participation électorale a augmenté de 10 points avant la tenue en septembre prochain d’un référendum sur l’indépendance, la Gauche républicaine de Catalogne (ERC) est devenue la force politique dominante dans la région, pour la première fois depuis la période de la Deuxième république espagnole (1931-1939), en dépassant le parti Convergence et Union (CiU). La coalition « Les peuples décident », qui est constituée par des partis séparatistes du Pays basque, de la Navarre et de Galice, a obtenu environ le tiers d’un million de votes, ce qui lui confère un siège au parlement européen.

D’autres bénéficiaires des élections sont Union Progrès et Démocratie (UPyD, Unión Progreso y Democracia) avec un million de voix (quatre sièges) et Cuitadans (Citoyen) avec un demi-million de voix (deux sièges). Ces deux partis avaient centré leur campagne sur l’attaque du projet séparatiste en Catalogne et sur la défense de « l’unité de l’Espagne ». De ce fait, le nouveau parti d’extrême droite VOX (Voix) (far-right wing party VOX) créé par d’anciens membres du PP qui avaient fait de la défense de l’Espagne face au séparatisme leur axe principal de campagne, ont été incapables d’obtenir un siège de député en ne totalisant que 244.000 des voix.

En l’espace de 48 heures après les élections, le Fonds monétaire international soumettait ses toutes dernières propositions concernant l’Espagne, indiquant ainsi que c'est bien cette institution accompagnée de la Banque centrale européenne et de la Commission européenne qui décidera du sort des travailleurs, et non pas les élections de dimanche dernier.

(Article original paru le 30 mai 2014)