L’administration Obama fait semblant de sévir contre les banques

Par Gabriel Black
14 mai 2014

Le département de la Justice des États-Unis a mis une vidéo en ligne la semaine dernière dans laquelle le ministre de la Justice des États-Unis Eric Holder a cherché à réfuter la conception largement répandue et entièrement justifiée selon laquelle l'administration Obama traite les grandes banques et institutions financières américaines comme si elles étaient au-dessus de la loi. Plusieurs journaux ont rapporté que la vidéo sera suivie d'une décision du département de la justice pour poursuivre en justice deux banques étrangères pour des crimes qui n'ont aucun rapport avec la crise financière.

La vidéo et les poursuites probables sont des manœuvres de relations publiques malhonnêtes mises sur pied dans le but de donner l'impression que l'administration Obama ne prend pas les banques à la légère. Mais cette tentative évidente de tromper le public est remise en cause par le fait que seules des banques basées à l'étranger et non aux États-Unis sont visées.

En poursuivant Crédit Suisse Group AG et BNP Paribas SA, l'administration Obama souligne son refus de poursuivre les banquiers américains de Wall Street pour leur criminalité et leurs fraudes en attaquant leurs rivaux d'outre-mer.

La vidéo commence avec Holder qui dit: «Il n'y a rien de trop gros pour la prison.» Il continue en disant que «certains ont utilisé cette phrase pour décrire la théorie selon laquelle certaines institutions financières, même si elles se comportent de façon criminelle, devraient être immunisées des poursuites judiciaires à cause de leur importance et influence dans l'économie».

Par «certains», on ne sait pas si c'est à lui-même que Holder fait référence. En répondant aux questions du sénateur républicain Chuck Grassley qui notait qu'il n'y avait pas eu d'accusations criminelles des institutions financières ou de leurs dirigeants en mars 2013, Holder avait dit: «Je crains que l'importance de ces institutions est tellement grande qu'il devient difficile pour nous de les poursuivre, quand on se fait dire que si nous les forçons en justice–si nous déposons une accusation criminelle– il y aura un impact négatif sur l'économie nationale, peut-être même l'économie mondiale...»

Le témoignage de Holder au congrès était une admission que le gouvernement des États-Unis considère bel et bien les grandes banques et leurs cadres dirigeants les plus importants comme étant au-dessus de la loi, et qu'il évite intentionnellement de les poursuivre pour leurs activités illégales.

Dans la deuxième moitié de la vidéo, Holder dit à ses auditeurs qu'il supervise «personnellement» les accusations criminelles contre des banques importantes. Il explique que le département de la justice travaille avec les banques et régulateurs afin que les poursuites ne causent pas de dommages qui pourraient potentiellement affecter l'économie.

D'après certains rapports, Holder ferait référence à de potentielles accusations contre Crédit Suisse et BNP Paribas. La semaine avant que la vidéo du département de la justice soit mise en ligne, le New York Times indiquait que «des avocats informés de l'affaire» leur ont dit que le département de la justice se préparait à déclencher une poursuite criminelle contre les deux banques.

BNP est sous enquête pour transactions financières avec l'Iran, le Soudan, et Cuba. La semaine dernière, la banque française a annoncé qu'elle pourrait faire face à des amendes de plus de 1,1 milliard de dollars de la part du gouvernement américain pour avoir violé les ententes relatives aux sanctions contres ces pays et d'autres.

Credit Suisse will likely be charged with tax evasion. The Swiss bank is alleged to have offered tax shelters for Americans for many years. The bank has already entered into a “deferred prosecution” plea bargain with the DOJ. However, the Justice Department is pushing for an actual guilty plea from a subsidiary of the bank.

Crédit Suisse sera probablement accusé d'évasion fiscale. La banque suisse aurait offert des abris fiscaux à des Américains pendant de nombreuses années. La banque est déjà entrée en négociation avec la justice américaine en vue d’un accord pour une «poursuite différée». Par contre, le département de la justice vise un plaidoyer de culpabilité pour une filiale de la banque.

Dans l'article du Times, les auteurs répètent presque à l'identique le message vidéo du département de la justice, ce qui indique un effort coordonné de relations publiques.

Le Times écrit que «les procureurs font face à la croyance populaire selon laquelle les institutions de Wall Street sont devenues tellement importantes pour l'économie qu'elles ne peuvent pas être poursuivies en justice», et ajoute que «les procureurs à Washington et New York ont rencontré les régulateurs au sujet de punitions criminelles pour les banques sans leur faire faire faillite et endommager l'économie».

Ce n'est pas par hasard que les accusations portées contre les deux banques en question n'ont rien avoir avec les activités frauduleuses et illégales qui ont joué un rôle clé dans le krach financier de 2008 et qui continuent de dominer les pratiques financières des banques principales aux États-Unis.

Dans le cas de BNP Paribas, les accusations concernant le non-respect des sanctions sont une défense réactionnaire des pénalités imposées par les États-Unis à des gouvernements considérés défavorables aux intérêts mondiaux économiques et géostratégiques de l'impérialisme américain.

Depuis l'effondrement financier de 2008, une abondance de preuves a confirmé le fait que les banques les plus importantes étaient impliquées dans de malversations financières qui ont coûté l'emploi, le logement, et les épargnes de centaines de millions de personnes. Aucun cadre supérieur n'a été accusé de méfait criminel.

Parmi les crimes commis par les grandes institutions financières, on peut noter les suivants:

* Goldman Sachs a joué un rôle criminel dirigeant en vendant les titres hypothécaires. Durant le sommet de la crise financière, elle a passé des titres basés sur des subprimes toxiques à ses propres clients tout en pariant qu'ils feraient faillite. En 2012, le gouvernement a mis fin à son enquête sur Goldman Sachs, malgré des emails et des archives indiquant des actes criminels.

Des enquêtes subséquentes ont documenté des activités similaires de la part de JPMorgan Chase, Bank of America, et d'autres banques américaines importantes et n'ont mené à d'accusations criminelles pour aucune banque ou cadre dirigeant.

* En 2013, le sous-comité permanent sur les enquêtes du sénat américain a publié un rapport de 300 pages documentant la fraude et la tromperie systématiques de JPMOrgan Chase, la plus grande banque américaine, en lien avec plus de 6,2 milliards de pertes dues à des transactions spéculatives en produits financiers dérivés en 2012. Les pertes, subies par le bureau d'investissement principal de la banque basé à Londres et un négociateur boursier dénommé «la baleine de Londres» à cause de l'immensité de ses paris, ont été dissimulées aux yeux des investisseurs, des analystes, des régulateurs, et du public, par les instances dirigeantes de la banque, y compris son directeur général Jamie Dimon, le «banquier préféré» d'Obama. Aucune accusation criminelle n'a été portée.

* Le système pyramidal de plusieurs milliards de dollars de Bernard Madoff dépendait de plusieurs banques importantes. Madoff a déclaré en 2013, «même si j'ai offert des informations que je possédais au syndic de faillite qui démontraient en détail le comportement complice de banques tel que JPMorgan, Bank of NY, HSBC, Citicorp... le syndic semble refuser agir sur mon offre.» D’après une poursuite d’un fiduciaire de Madoff, JPMorgan aurait bénéficié du système pyramidal à hauteur de plus d'un milliard de dollars. Aucune accusation n'a été portée contre la banque, ou son directeur général Jamie Dimon.

* UBS, la plus grande banque Suisse, et Barclays ont admis avoir faussé le taux d'intérêt Libor (London Interbank Offered Rate), la référence pour le taux d'intérêt mondial à laquelle des centaines de milliards de dollars de contrats financiers sont reliés. Plusieurs autres banques, incluant JPMorgan Chase, Citigroup et Bank of America, auraient toutes fait de même et sont sous enquête. Dans l'affaire du faussement de Libor par UBS, le département de la justice des États-Unis a choisi de ne pas porter d'accusations criminelles contre UBS même. Au lieu de cela, il a extrait un plaidoyer sur un compte relativement mineur de fraude informatique de la section japonaise de UBS. Comme l'a indiqué le Wall Street Journal, «les représentants du département de la justice ont décidé de ne pas poursuivre la compagnie basée à Zürich, craignant qu'un tel geste mettrait en danger sa stabilité».

* La troisième plus grande banque au monde, HSBC, et Wachovia ont toutes deux blanchi des milliards de dollars pour des cartels de drogue mexicains. Ces cartels inondent des quartiers ouvriers de stupéfiants à bas prix et d'autres drogues qui créent des dépendances, détruisant les vies de centaines de milliers de travailleurs pauvres. Pas une seule accusation criminelle n'a été déposée contre ces banques.

* Presque toutes les banques américaines importantes ont été impliquées dans des saisies immobilières frauduleuses après le krach et la récession de 2008. D'innombrables familles américaines ont été illégalement forcées de quitter leur domicile. Dans un règlement général supervisé par l'administration Obama, aucune des banques n’a été accusée de crimes.

(Article original paru le 9 mai 2014)