Après les élections européennes

L’UE déchirée par des conflits au sujet de la présidence de la Commission européenne

Par Peter Schwarz
16 juin 2014

Une âpre querelle a éclaté au sein de l’UE à la suite des élections européennes du mois dernier au sujet du futur président de la Commission européenne. L’objet de la controverse est de savoir si l’ancien premier ministre luxembourgeois, Jean-Claude Juncker doit succéder à José Manuel Barroro à la tête de puissante Commission européenne (CE). Derrière cette question se cache cependant un conflit d’intérêts et des conflits nationaux qui remettent en question l’avenir de l’UE.

Juncker s’était présenté aux élections européennes en tant que candidat chef de file du Parti populaire européen (EPP) qui, avec 221 sièges sur 751, était devenu le plus fort parti au Parlement européen. Actuellement la majorité parlementaire et Juncker lui-même exigent qu’en tant que « vainqueur des élections » il soit déclaré président de la CE.

Les sociaux-démocrates, les Verts et la Gauche européenne soutiennent Juncker. Le dirigeant sortant des Verts européens, Daniel Cohn-Bendit, a appelé ses collègues de parti à soutenir l’élection de Juncker. Le candidat tête de liste social-démocrate aux élections européennes, Martin Schulz (un membre du Parti social-démocrate d’Allemagne – SPD), a déclaré que l’élection de Juncker était une « question fondamentale ». C’est une « tradition démocratique que le candidat du parti dirigeant soit mandaté, » a-t-il dit.

Le dirigeant de SYRIZA, Alexis Tsipras, le candidat chef de file de la Gauche européenne aux élections du mois dernier a dit : « La présentation de tout autre candidat désigné discréditerait totalement ces dernières élections et en ferait après coup une farce. C’est un principe démocratique fondamental. C’est une obligation morale du Conseil européen de proposer le candidat qui a obtenu la première place aux élections européennes. »

Au sein du propre camp de Juncker le soutien est plus nuancé. La chancelière Angela Merkel avait hésité pendant un moment à appuyer publiquement Juncker. Sous la pression croissante des médias, elle a finalement soutenu sa candidature. Durant la campagne des élections européennes, l’Union chrétienne-démocrate (CDU) de Merkel avait évité d’utiliser l’effigie de Juncker. A la place, l’image de la chancelière était apparue sur les affiches alors qu’elle même ne s’était pas présentée aux élections. 

Viktor Orban et Fredrik Reinfeldt, les chefs des gouvernements en Hongrie et en Suède, dont les partis sont également membres de l’EPP, rejettent catégoriquement la candidature de Juncker. La même chose vaut pour le premier ministre de droite hollandais, Mark Rutte. L’opposition contre Juncker est menée par le premier ministre britannique, David Cameron. Il a même menacé de quitter l’UE si Juncker était élu président de la Commission.

Cameron considère que la nomination de Juncker par le Parlement européen est une tentative de déplacer le centre du pouvoir de l’EU des Etats nationaux vers une institution européenne centrale. Dans une rubrique d’opinion publiée vendredi dernier dans plusieurs journaux européens il avait écrit : « Accepter une telle exigence… déplacerait le pouvoir des gouvernements nationaux vers le Parlement européen sans l’approbation des électeurs. »

Le premier ministre britannique insiste sur le droit du Conseil européen – qui se compose des chefs d’Etat ou de gouvernement des Etats membres de l’UE – de désigner le président de la Commission. Selon lui, les députés du Parlement ne devraient alors voter que sur cette désignation. Il a accusé les membres du Parlement européen d’avoir inventé « un nouveau processus grâce auquel ils essayent de choisir et d’élire en même temps le candidat. » Il s’agit d’un « coup de force en catimini, » a-t-il imputé.

Par l’adoption de cette ligne dure contre Juncker, Cameron réagit en partie à des pressions politiques ressenties sur le plan intérieur. Le parti anti Union européenne United Kingdom Independence Party (UKIP) est sorti des élections européennes comme le plus fort parti britannique et les adversaires de l’UE au sein du propre parti de Cameron sont en train de gagner en influence.

Cameron craint également pour les intérêts du secteur financier britannique et l’influence de la Grande-Bretagne en UE si Juncker devenait président de la Commission.

L’idée de présenter des candidats chefs de file au plan européen et de faire du vainqueur le président de la Commission revient à Martin Schulz. En plus des sociaux-démocrates et de l’EPP, les libéraux, les Verts, la Gauche européenne et les Pirates ont également présenté leurs propres candidats. Par consentement mutuel, les factions les plus importantes du Parlement s’étaient engagées à s’unir sur un seul de ces candidats chefs de file comme président de la Commission.

En Allemagne en particulier, on présenta ceci comme un pas important vers la démocratisation de l’UE et on lui réserva une place centrale dans la campagne électorale. Enfin, ont proclamé les politiciens et les médias, les électeurs peuvent élire une « personne avec un visage » et décider de la présidence de la puissante Commission à Bruxelles.

Dans une interview accordée au Frankfurter Allgemeine Zeitung, le théoricien Jürgen Habermas, 84 ans, est allé jusqu’à affirmer que la désignation de candidats chefs de file avait provoqué en Europe une « vague de démocratisation ». L’élection d’un candidat autre que Juncker en qualité de chef de la Commission « porterait atteinte au cœur même du projet européen, » a-t-il déclaré.

Ceci est ridicule. Avec moins de 30 pour cent des scrutins allant à l’EPP sur un taux de participation de 43 pour cent, Juncker manque de tout mandat démocratique. Dans de nombreux pays, les électeurs ne savent rien de cet homme. Ceux qui sont partisans de concéder un rôle plus important au Parlement européen veulent renforcer non pas la démocratie mais les institutions européennes qui sont détestées par de vastes couches de la population européenne.

Le fait que Tsipras soutient cette duperie ne fait que souligner que la Gauche européenne appuie inconditionnellement l’UE et sa politique qui consiste à attaquer la classe ouvrière dans le but de promouvoir les intérêts du capital financier.

Le renforcement du Parlement européen aux dépens du Conseil européen accroîtrait aussi le poids relatif de l’Allemagne et d’autres grands Etats de l’UE. Avec 98 députés européens sur 751 l’Allemagne a beaucoup plus d’influence au Parlement européen qu’au Conseil de l’Europe où une grosse majorité voire même l’unanimité des 28 membres est requise pour la plupart des questions. 

Quant à la Grande-Bretagne, Cameron s’est isolé en quittant l’EPP en 2009 et en établissant les Conservateurs réformistes européens (ECR) en tant que groupe distinct. En plus des Tories britanniques et des Ulster Unionists d’Irlande du Nord, l’ECR comprend le PiS polonais de Jaroslaw Kaszynski et le Parti du peuple danois, parti populiste droitier.

L’ECR n’exerce que peu d’influence sur les décisions prises par le Parlement européen vu que l’EPP et les sociaux-démocrates, qui forment ensemble une majorité, collaborent en général étroitement. Cette semaine, l’ECR a incorporé dans ses rangs l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) qui rejette l’euro, exacerbant les tensions entre Cameron et Merkel.

Les conflits amers sur la Commission de l’UE sont finalement l’expression de contradictions inconciliables au sein de l’Union européenne. Depuis la crise financière de 2008, le gouffre économique et politique entre les différents membres individuels s’est encore agrandi.

Alors que l’Allemagne a enregistré une légère croissance et domine l’Europe du point de vue économique, la France et de nombreux pays d’Europe méridionale ont connu des années de stagnation.

Le premier ministre italien, Matteo Renzi, dont le Parti démocrate compte le plus grand nombre de MEP au sein du groupe social démocrate de l’UE, a apporté à Juncker un soutien conditionnel lié à une modération des mesures d’austérité de ces dernières années par un programme d’investissement, de création d’emplois et de réformes. Renzi ne préconise nullement une politique sociale plus progressiste. En assouplissant les mesures d’austérité, il veut créer une marge de manœuvre pour des attaques plus radicales contre la classe ouvrière semblables à l’Agenda 2010 du gouvernement allemand.

Cameron qui représente les intérêts des banques londoniennes veut réduire l’UE à une zone de libre-échange qui laisse au capital libre cours en rendant l’Europe – comme il le précise dans son article de presse – « plus ouverte, tournée vers l’extérieur, flexible et compétitive. »

Du côté britannique Juncker est décrit comme un représentant d’une Europe centralisée qui soutient l’interventionnisme d’Etat dans la tradition de la France, de l’Italie et d’autres pays de l’Europe du Sud. C’est là une déformation grossière compte tenu que Juncker a été pendant 18 ans le chef du gouvernement de l’un des centres financier les plus lucratifs de l’Europe, a octroyé des centaines de milliards d’aides aux banques en sa qualité de chef du groupe euro et a joué un rôle central dans la politique d’austérité de l’UE.

Le gouvernement allemand est confronté à un dilemme. Si Merkel laisse tomber Juncker, elle s’expose à être accusée de fraude électorale et de manipulations non démocratiques. Si elle se range derrière Juncker, elle intensifie le conflit avec le gouvernement britannique dont elle a besoin au sein de l’UE pour faire passer des mesures économiques favorables aux banques et une politique militaire agressive.

Dans cette optique, Mekel s’est rendue samedi dernier en Suède pour un mini-sommet avec les adversaires de Juncker. Pour donner aux médias l’image qu’ils faisaient chose commune, Merkel, Cameron et Rutte des Pays-Bas étaient tous assis avec le chef du gouvernement suédois Fredrik Reinfelt dans une barque qui ramait sur un lac. Il n’y eut toutefois pas d’accord sur la présidence de la Commission.

Les conflits au sujet de la direction de la Commission montrent qu’il est impossible d’unir l’Europe sur une base démocratique et progressiste dans le cadre du capitalisme. Cette question, ainsi que la lutte contre le militarisme et la guerre, a été au cœur de la campagne électorale menée par le Partei für Soziale Gleichheit en Allemagne (PSG) et le Socialist Equality Party en Grande-Bretagne (SEP).

« Seule la création de gouvernements ouvriers dans chaque pays et l’unification de l’Europe sur une base socialiste peut empêcher la rechute du continent dans le nationalisme et la guerre, et créer les conditions pour que ses importantes ressources et forces productives soient utilisées et développées au bénéfice de la société dans son ensemble, » peut-on lire dans le manifeste électoral commun du PSG et du SEP.

Article original paru le 14 juin 2014)