Le militarisme allemand et la débâcle américaine en Irak

Par Johannes Stern
23 juin 2014

La bourgeoisie allemande a réagi à la débâcle des Etats-Unis en Irak par une intensification de sa campagne en faveur du militarisme et de la guerre.

Mardi 17 juin, lors de sa première visite officielle aux Etats-Unis, la ministre allemande de la Défense, Ursula von der Leyen, s’est prononcée en faveur d’une forte participation de la Bundeswehr (armée allemande) à une intervention militaire internationale. L’Allemagne disposait de « positions-clés et de capacités que d’autre pays n’avaient pas », dit-elle. Les Nations-unies lui avaient demandé que « l’Allemagne un jour mène elle aussi une mission de paix des Nations-unies » et le ministère de la Défense était en train de voir comment la Bundeswehr pouvait s’engager de façon plus intense.

Le week-end dernier, le président allemand Joachim Gauk avait réitéré son appel à une politique extérieure plus aggressive et à des interventions militaires plus nombreuses. Il avait « le sentiment que [le] pays devrait peut-être se débarasser d’une réticence, qui était de bon conseil dans les décennies précédentes, et de la remplacer par un plus grand sens des responsabilités » avait-il dit à la station de radio Deutschlandfunk. 

Gauk a déjà lancé plusieurs appels à une forte utilisation de l’armée. Dans « Battaille pour les droits de l’Homme et pour la survie des inoncents » il a dit qu’il était « parfois nécessaire d’utiliser les armes ». Un « dernier recours » ne pouvait exclure le « déploiement de moyens militaires dès le début » explique-t-il.

Il est de plus en plus clair que l’offensive guerrière de la bourgeoisie allemande est étroitement liée à la crise historique de l’impérialisme américain. Les médias allemands ont commenté la débâcle américaine en Irak avec un mélange de crainte, de colère et d’état de choc.

Sous le titre « La dangereuse hésitation de l’Amérique », le magazine Spiegel Online écrit que sous Obama, les Etats-Unis achèvaient « un changement historique de cap dans la politique étrangère »; que Washington ne « voulait plus être le gendarme du monde » et était en train d’adopter une plus grande retenue. Bien que les groupes islamistes fondamentalistes fussent en train de marcher sur Bagdad, l’Amérique restait à l’arrière-plan et n’envoyait pas de troupes au sol, mais seulement une « poignée de soldats ». Et cela, bien que « le travail » en Irak fût loin d’être terminé, peut-on lire dans ce magazine.

Sous le tritre provoquant de « Irak : imaginez qu’il y ait une guerre et que personne n’intervienne », Joseph Joffe se plaint dans l’actuelle édition de Die Zeit de « la suprématie de courte durée de l’Amérique ». Après « treize années de guerre au Moyen-Orient, 5000 morts et quatre billions de dollars [dépensés] », les Etats-Unis étaient « fatigués » et exercaient « de la retenue ». En Europe non plus, l’Amérique ne disposaient plus d’une « option militaire »; les 300.000 soldats d’antan ont été « réduits à un dixième de ce chiffre. »

Joffe est un propagandiste de guerre cynique qui jouit de liens étroits avec les néo conservateurs américains et répond à chaque crise par des appels à une intervention militaire massive. Il acccuse Obama de « reculer » et d’être « indécis ». Des Etats voyous comme la Russie, la Chine et l’Iran rempliraient le vide et déveloperaient leur propre « politique de grande puissance », dit-il. Visiblement énervé et en colère devant le sentiment général anti guerre prévalant en Allemagne, il pose de facon provoquante cette question: « Que se passera-t-il si l’Amérique ne veut plus être le gendarme du monde? ».

La jérémiade permanente à propos d’une soi-disant « inaction » des Etats Unis, qui est le thème sous-jacent des commentaires des médias allemands, est tout à fait absurde. Obama a envoyé des bateaux de guerre dans la région, et à la suite du bombardement de la Libye par l’OTAN, il prépare une guerre qui menace de noyer le Moyen-Orient tout entier dans le sang.

La bourgeoisie allemande accuse les Etats-Unis d’« inaction » parce qu’elle est parvenue à la conclusion que la période où elle pouvait poursuivre ses intérêts géopolitiques et économiques sous la houlette des Etats-Unis est terminée.

Le retour du militarisme allemand soulève des questions historiques. Tandis que la bourgeoisie allemande cherche à cacher ses ambitions de grande puissance derrière les missions de Paix, les droits de l’Homme et la stabilité, l’histoire nous ensseigne que l’impérialisme allemand est parmi les éléments les plus instables de la politique mondiale. Au 20e siècle, l’Allemagne a par deux fois tenté d’imposer ses intérêts impérialistes à ses rivaux, et a ce faisant, mis le monde à feu et à sang.

Pour l’instant, la bourgeoisie allemande n’a ni la volonté politique, ni la capacité militaire de pousuivre ses propres objectifs impérialistes dans une confrontation ouverte avec les Etats-Unis ou les autres grandes puissances. Gauk, Steinmeier et von der Leyen soulignent de facon répétée qu’il ne peut y avoir d’action allemande unilatérale et que l’Allemagne entend seulement jouer un rôle plus important au sein d’alliances existantes. Ce qui est cependant à l’oeuvre, ce sont des forces historiques profondes qui ont leur propre logique.

La raison du retour du militarisme allemand est la crise du capitalisme qui a produit par deux fois des guerres mondiales au cours du 20e siècle. Dans son essai écrit en 1934 et intitulé « La Quatrième internationale et la guerre » Léon Trotsky écrivait que le capitalisme allemand, « poussé par ses contradictions insupportables et les conséquences de la défaite » avait été « forcé de déchirer la camisole de force du pacifisme démocratique ». Les terribles conséquences en sont bien connues.

Dans la lutte d’aujourd’hui pour des sphères d’influence, les puissances impérialistes ne peuvent pas être réconciliées à long terme. C’est bien une ironie de l’histoire que les Etats-Unis fassent appel à leurs principaux ennemis de la Seconde Guerre mondiale – l’Allemagne et le Japon – pour qu’ils soutiennent l’encerclement organisé par Washington de la Russie et de la Chine. Washington et Berlin ont collaboré étroitement quand ils ont fomenté le coup d’Etat en Ukraine. Mais peut-il exister un doute sur le fait que la lutte pour le contrôle de l’Europe de l’Est et de l’Eurasie conduira à des conflits entre l’Allemagne et les Etats-Unis ?

L’élite dirigeante allemande est déjà en train d’élaborer ses propres plans de contrôle des sources de matières premières, des marchés et du travail à bon marché. Mercredi 18 juin, le quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung appelait l’Allemagne à développer une « stratégie africaine » et à un « débat sur les intérets allemands ». Ce qui était en question, c’était « les matières premières, les territoires, le pétrole, le gaz naturel et l’accès aux marchés ». Le site Internet officiel du ministère des Affaires étrangères soulève une fois de plus la revendication du « leadership ». Un document de stratégie porte le titre: « Le destin de l’Allemagne: diriger l’Europe afin de diriger le monde ».

Il y a au moins une bonne chose dans les appels persistants à la guerre et au « leadership » allemand: c’est qu’ils montrent clairement que la classe dirigeante n’a pas changé de nature. Personne ne devrait avoir d’illusions à ce sujet. La dernière fois que la bourgeoisie allemande a cherché à dominer le monde, elle a amené Hitler au pouvoir. Il utilisera des méthodes qui ne seront pas moins brutales aujourd’hui pour réprimer la résistance massive de la population et pour faire avancer son réarmement.

La classe ouvrière ne doit pas permettre qu’on en arrrive là. Elle doit stopper les fauteurs de guerre avant qu’ils ne soient capables de précipiter une fois de plus le monde dans l’abîme. Il n’y a qu’une voie qui mène de l’avant. Le Partei für Soziale Gleichheit (Parti de l’égalité sociale – PSG) doit être construit en tant que centre de l’opposition au retour du militarisme allemand. La lutte contre la guerre et sa cause, le capitalisme, exige la mobilisation de la classe ouvriere internationale sur la base d’un programme socialiste.

(Article original paru le 21 juin 2014)