Les pilotes d'Air France en grève contre les bas salaires

Par Antoine Lerougetel
19 septembre 2014

Soixante-quinze pour cent des 3.760 pilotes d'Air France sont en grève depuis lundi pour une semaine afin de défendre leurs emplois et leurs conditions de travail menacés par le développement de Transavia, filiale low cost d'Air France, prévu dans le nouveau plan stratégique de la direction «Perform 2020».

Jeudi, plus de 60 pour cent des avions sont restés cloués au sol. La direction évalue son coût à 10 à 15 millions d'euros par jour, hors dédommagements. Un mouvement d'une semaine serait le plus long conflit mené par des pilotes d'Air France depuis 1998.

Jean-Louis Barber, le président du SNPL-Air France (Syndicat national des pilotes de ligne), syndicat majoritaire au sein de la compagnie aérienne, a assuré que la grève se poursuivrait jusqu'à jeudi et qu'elle pourrait s'étendre au-delà de cette date. Le SNPL organise un référendum auprès de ses adhérents sur la poursuite du mouvement et aura la réponse samedi. Barbier affirme que « si les pilotes votent à nouveau la grève, cette fois ce sera un mouvement illimité.»

Le développement d'une filiale low-cost est l'arme avec laquelle Air France entend tirer vers le bas les conditions de travail de tous ses salariés. Les pilotes et hôtesses de Transavia sont payés environ 20 pour cent de moins que ceux de la maison mère. La direction a calculé que globalement, les salariés Transavia lui coûtaient de 20 à 25 pour cent moins cher. Mais ils passent 30 à 40 pour cent d’heures de plus en vol.

En 2013, les low cost possédaient 45 pour cent de parts de marché du transport aérien en Europe. En France, leur part est moins élevée, autour de 25 pour cent, mais leur concurrence s'accroît. Les « low cost sont devenues le nouveau standard de production », pointe Gilles Gompertz, directeur général de la société d'affrètement Avico.

Ils font voler leurs avions le plus longtemps possible tous les jours, sur des plages horaires s’étalant de 5 heures du matin à minuit, réduisent au maximum le temps d’escale des appareils, cassent tous les coûts, en faisant faire le ménage au personnel navigant, mais surtout en réduisant les salaires et en multipliant les heures de vol des salariés (700 heures par an chez EasyJet et Transavia en moyenne, 800 chez Ryanair contre 450 à 500 chez Air France).

Dans les conditions de concurrence féroce entre les sociétés aériennes en Europe et de par le monde, menée à coups de réduction drastique des coûts du travail et d'exploitation intensifiée des travailleurs, la politique des syndicats mène les salariés d'Air France dans le mur.

Le SNPF continue de négocier avec Air France le nombre d'avions qui vont être affectés à Transavia. La direction a proposé de limiter le développement de la flotte de Transavia France « à 30 avions jusqu'en 2019 », contre une cinquantaine initialement prévue. 

Les syndicats de pilotes, loin de se solidariser avec les travailleurs de Transavia à travers l'Europe et le monde, crient « au dumping social. » Le SNPL parle du « pillage de l'emploi français » quand l'offensive contre les pilotes fait partie d'une contre-révolution sociale menée par tous les pays de l'Europe pour écraser le coût du travail. 

Médiapart cite les dirigeants des grévistes: « Avoir une partie des avions volant à bas coût, on n’a rien contre.... Notre problème, c’est quand ce modèle-là vient grignoter l’activité classiquement dévolue à Air France. » Autrement dit, les autres peuvent bien mener une vie low cost tant que cela ne touche pas les pilotes d'Air France. 

Le syndicat prétend qu'il est possible de défendre les salaires et les emplois des pilotes avec la création d’un contrat unique, aux conditions actuelles d’Air France, pour tous les pilotes d’avions de plus de 100 places dans le groupe, quelle que soit la compagnie qui l’emploie. Mais le syndicat reconnaît que partout dans le monde, quand une compagnie low cost s’installe dans un pays, elle emploie du personnel, y compris les pilotes, selon les normes sociales en vigueur dans ce pays.

Un responsable du SNPL admet que, « on nous promet que jamais des pilotes employés sous le droit portugais ou tchèque ne viendront assurer des liaisons à partir de la France, mais nous ne croyons tout simplement pas à cette promesse ... ».

Le PDG d'Air France, Alexandre de Juniac, balaie d'un revers de main cette revendication du SNPL, en disant : « Si on pouvait faire du low cost avec les règles de fonctionnement d’une compagnie traditionnelle, cela se saurait! »

L'écart entre les salaires chez Air France est énorme: un commandant de bord en fin de carrière, sur un A380 par exemple gagne environ 200 000 euros bruts par an, son collègue d'Airlinair filiale de de HOP, le pôle de compagnies régionales d'Air France, est, lui, payé 18 000 euros par an.

Juniac est soutenu par d'autres syndicats, qui sont franchement hostiles à la grève. Force Ouvrière considère que la grève « pourrait mettre en péril les emplois de l'entreprise» et clame que la grève sape les efforts réalisés. Le dirigeant de la CFDT (Confédération française démocratique du travail, proche du PS) , Laurent Berger, a jugé la grève « indécente. »

La lutte contre l'appauvrissement de toutes les couches de la classe ouvrière ne peut être qu'une lutte politique contre le gouvernement et les mesures visant à réduire le coût du travail organisées par l'Union européenne. Les ministres PS n'ont pas caché leur hostilité envers la grève, exigeant que les grévistes se remettent au travail et que les syndicats et la direction d'Air France s'unissent dans le « dialogue social » pour faire passer les attaques contre les travailleurs.

Le premier ministre Manuel Valls a dit mercredi que leur grève, n'est « pas comprise. » Il a ajouté: « Ce conflit social doit s'arrêter. Je demande vraiment aux pilotes d'Air France d'arrêter ce conflit, de se mettre autour de la table, d'avancer, leur statut n'est pas remis en cause, c'est l'avenir de la compagnie Air France qui est en jeu, et le dialogue social doit nous sortir de ce conflit. »

Sur Europe 1, le nouveau ministre de l'Economie, le banquier Emmanuel Macron a dit: « On ne peut plus accepter qu'un pays soit bloqué par quelques-uns (...) Je pense que la grève doit s'arrêter ».

Ceci souligne le fait que le PS compte agir agressivement contre la grève, pour bloquer le développement d'un mouvement d'opposition plus large dans la classe ouvrière à sa politique impopulaire de régression sociale.