Allemagne: Les sociaux-démocrates et Die Linke responsables de la croissance de la droite en Saxe

Par Ulrich Rippert
5 septembre 2014

Les élections de dimanche, dans le Land de Saxe en Allemagne, ont révélé deux développements dont l’importance dépasse les frontières de l’État libre de l’Est de l’Allemagne.

Premièrement, le degré d’aliénation de la politique de l’ensemble des partis parlementaires était tangible. Plus de la moitié des 3,4 millions d’électeurs inscrits ont voté contre tous les partis en s’abstenant de voter. Il s’agit du deuxième taux le plus bas de participation dans une élection régionale depuis 1949. Lors de la première élection régionale en Saxe, après la réunification de l’Allemagne en 1990, la participation électorale était de 73 pour cent.

Deuxièmement, avec une politique officielle de «gauche» que constitue la politique antisociale du Parti social-démocrate (SPD) et de Die Linke, qui soutient lui aussi la campagne de guerre du gouvernement allemand, une couche d’électeurs s’est de plus en plus tournée vers des partis nationalistes droitiers. Le parti populiste droitier Alternative für Deutschland (Alternative pour l’Allemagne, AfD) a obtenu 9,7 pour cent des votes lors de ses premières élections.

Le parti néofasciste Nationaldemokratische Partei Deutschlands (Parti national-démocrate d’Allemagne – NPD) a raté de justesse un retour au parlement avec 4,9 pour cent.

Si les 51 pour cent, qui n’ont pas participé aux élections étaient comptabilisés en même temps que les électeurs protestataires qui ont voté pour des partis droitiers, en plus des 5,1 de ceux qui ont voté pour les divers petits partis, plus de 60 pour cent des électeurs n’ont pas voté pour les partis représentés au parlement fédéral.

L’Union chrétienne-démocrate (CDU) qui est au pouvoir et qui détient aussi la présidence du Land de Saxe a réalisé son pire score avec 39,4 pour cent des votes. Le Parti libéral démocrate (FDP), qui avait formé une coalition avec le CDU, n’a reçu que 3,8 pour cent des votes. En conséquence, le parti, qui il y a un an encore avait occupé les postes de ministre allemand des Affaires étrangères et de vice-chancelier, a été écarté du dernier gouvernement régional où il était représenté. 

Le SPD a célébré son score électoral de 12,4 pour cent comme un succès. Il y a quatre ans, il avait dégringolé à un niveau historiquement bas de 10,4 pour cent. Les Verts ont, avec 5,7 pour cent, tout juste franchi la barre des 5 pour cent requis pour siéger au parlement.

Le score de Die Linke est aussi révélateur. Le soutien pour le parti, le deuxième parti en Saxe, a chuté de 20,6 pour cent à 18,9 pour cent. Des statistiques concernant le flottement des électeurs montrent qu’environ 15.000 électeurs de Die Linke ont réorienté leur allégeance en faveur du AfD, et 2.000 autres, du NPD. Treize mille autres anciens électeurs de Die Linke ont tourné le dos au parti pour rejoindre le camp des abstentionnistes.

Confronté aux résultats de l’AfD et du NPD, Matthias Höhn, le directeur fédéral de Die Linke, a parlé lundi d’un «virage droitier en Saxe». Une opinion identique a été exprimée par la présidente de Die Linke, Susanna Hennig-Wellsow, qui a parlé d’une mauvaise journée pour la démocratie.

Les commentateurs des médias ont aussi décrit comme une menace le bon score de l’AfD qui a gagné des votes grâce à ses critiques de l’euro et ses slogans contre les immigrants et les homosexuels. Heribert Prantl a écrit dans le Süddeutsche Zeitung, «La Saxe, jadis un bastion de la social-démocratie rouge, est actuellement le Land le plus conservateur et le plus droitier d’Allemagne.»

Mais la question centrale quant à qui est responsable de la croissance de la droite est évitée par tout le monde. Au lieu de cela, les électeurs ont été blâmés. Le quotidien Die Welt est allé jusqu’à remettre en cause le droit de vote afin d’empêcher un virage encore plus marqué à droite. L’importance du rôle du gouvernement régional «est suffisamment évidente» écrit le journal, en demandant à quel point les citoyens avaient pris au sérieux le droit de vote et s’ils savaient s’en servir.

Mais, ce sont précisément les résultats des élections de dimanche qui montrent la responsabilité essentielle de Die Linke dans le virage à droite. La politique droitière antisociale du SPD est bien connue depuis des années. Certaines des manifestations les plus importantes contre les réformes Hartz IV et le programme 2010 du gouvernement SPD-Verts ont eu lieu en Saxe.

Die Linke et son prédécesseur le Parti du socialisme démocratique (PDS) se sont présentés comme des critiques en formant les chefs de file des protestations dans plusieurs localités, mais seulement pour en garder le contrôle et pour les mener dans une impasse. En pratique, Die Linke soutient la politique du gouvernement fédéral et régional. 

Un bon exemple en est le soutien qu’il apporte au «frein à l’endettement», c’est-à-dire à la loi sur l’équilibre budgétaire. Elle est l’une des plus importantes mesures financières qui obligent à imposer des coupes dans les dépenses publiques, des licenciements et des privatisations au niveau fédéral et municipal. Le «frein à l’endettement» contraint entre autres le gouvernement fédéral à ne pas accumuler de nouvelle dette après 2020.

D’influents représentants de Die Linke en Saxe ont été impliqués dans l’application du frein à l’endettement en Saxe. Au début de l’année, le dirigeant du groupe de Die Linke au parlement régional, Rico Gehardt, avait voté au nom de son groupe en faveur d’un changement de la constitution afin d’y inscrire le frein à l’endettement et interdire toute nouvelle dette.

Cette mesure a eu de terribles conséquences en forçant les municipalités à imposer des coupes sociales de plus en plus dures. Dans les Länder en Allemagne de l’Est, ce sont souvent les responsables de Die Linke siégeant dans les administrations locales qui forcent l’adoption de ces mesures d’austérité.

Le résultat de cette politique est une rapide aggravation de la crise sociale. Au début de l’année, une étude a été publiée selon laquelle un enfant sur quatre vit dans la pauvreté en Saxe. Ce résultat place la Saxe nettement au-dessus du taux de pauvreté pour les enfants au niveau fédéral qui est de 18,9 pour cent. À Leipzig, les enfants sont touchés par la pauvreté de manière particulièrement sévère avec 29,9 pour cent; à Chemnitz le taux est de 26 pour cent et à Dresde, plus d’un enfant sur cinq (20,7 pour cent) grandit dans une famille à revenu modeste.

Quasiment au moment même où sortait ce rapport, il fut annoncé que le gouvernement du Land réduisait les dépenses publiques consacrées à l’éducation en faisant une fois de plus de l’éducation un privilège pour les riches.

Face aux tensions sociales croissantes que sa politique a engendrées, Die Linke avait exigé, lors de cette dernière campagne électorale, de meilleurs salaires et équipements pour la police.

Il y a vingt-cinq ans, le régime stalinien d’Allemagne de l’Est, dont les descendants politiques se trouvent actuellement au sein de Die Linke, a été actif dans la réintroduction des relations capitalistes, en glorifiant l’«économie de marché». Actuellement, le caractère bourgeois procapitaliste de ce parti est totalement exposé au grand jour. Sa politique droitière toilettée avec des couleurs de gauche renforce les populistes droitiers. C’est la clé qui permet de comprendre les élections de dimanche dernier en Saxe.

(Article original paru le 3 septembre 2014)