La France bloque la livraison des porte-hélicoptères Mistral à la Russie

Par Stephane Hugues
25 septembre 2014

Dans le contexte d’une escalade du risque de guerre entre l’OTAN et la Russie à propos de l’Ukraine, le gouvernement français a annoncé qu’il suspendait la livraison du Vladivostok, le premier des deux navires d’assaut porteurs d’hélicoptères vendus à la Russie.

La décision de suspendre cette vente revient à un vol envers la Russie, la France ayant déjà empoché 1,2 milliards d’euros pour ces navires de guerre, et le contrat ne prévoyant qu’une pénalité de 250 millions d’euros en cas de non-livraison. Des centaines d’emplois dans la région de St-Nazaire dépendent de cette vente. L’industrie française de l’armement craint également de dissuader d’autres pays de passer des contrats avec elle. Il semble cependant que le président français François Hollande espère que la part qui reviendra à la France après la soumission impérialiste de l’Ukraine et de la Russie fournira une compensation amplement suffisante.

Le contrat de vente de ces navires fut signé en janvier 2011 par les présidents d’alors, Nicolas Sarkozy pour la France et Dmitry Medvedev pour la Russie, et le premier navire devait être livré en octobre 2014. Il y a actuellement 400 marins russes qui s’entraînent sur le Vladivostok au large du port français de Saint-Nazaire.

Lorsque Hollande a pris la présidence après Sarkozy en 2012, il a confirmé que la vente des navires Mistral se poursuivrait comme prévue. Cependant, la pression sur les responsables français de la part des autres pays de l’OTAN pour faire capoter la vente s’est intensifiée au cours des préparatifs du sommet de l’OTAN qui s’est tenu récemment au Pays de Galles.

Manfred Weber, le président du Parti populaire européen (PPE) de droite, le principal groupe politique au Parlement européen de Strasbourg, a déclaré dans un communiqué le 2 septembre que « la France [devait] immédiatement cesser de livrer les deux porte-hélicoptères à la Russie. »

Il a ajouté, « dans le contexte sans précédent de tension avec la Russie, où l’Union européenne tente de s’unir et de parler d’une seule voix, il est totalement impensable que la France poursuive la livraison des porte-hélicoptères Mistral à la Russie et entraîne des soldats russes à les manœuvrer. Cette hypocrisie a assez durée. Il est temps pour la France de faire preuve d’un minimum de cohérence dans son approche de la Russie. J’en appelle au président François Hollande pour qu’il mette fin immédiatement à la livraison des deux porte-hélicoptères. »

Derrière de telles critiques il y a la crainte que si la Russie prend livraison des navires Vladivostok et Sébastopol, elle les enverra comme prévu dans le port de Sebastopol, en Crimée, et sera bien mieux équipée pour attaquer le régime fantoche de l’OTAN en Ukraine.

Les navires de classe Mistral permettent un déploiement rapide d’hélicoptères, de troupes et de chars d’assaut dans les zones côtières. Une fois que ces forces sont déployées, le navire sert de centre de commandement pour coordonner les attaques. Ces navires peuvent emporter deux aéroglisseurs rapides pour le débarquement de 13 à 40 chars d’assaut, de 450 à 900 soldats et de 16 à 35 hélicoptères. Ils peuvent être armés avec deux systèmes Simbad de missiles mer-air/terre et quatre mitrailleuses Browning de 12,7 mm.

Faisant référence à la précédente guerre de 2008 entre la Russie et la Géorgie pour l’Ossétie du sud, l’amiral russe Vladimir Vyssotsk a déclaré au quotidien Nezavisimaya Gazeta : « Avec des navires de type Mistral durant le conflit en Ossétie du Sud, l’armée russe aurait pu accomplir toutes ses missions en 40 minutes au lieu de 26 heures. »

Le président américain Barack Obama a publiquement exprimé ses « inquiétudes » devant le président français au sujet de cette vente, laissant les politiciens européens comme Weber envoyer le message à qui il fallait.

Le ministre polonais des Affaires étrangères Radek Sikorski a été encore plus direct en demandant à la France d’annuler la vente, parce que « les généraux russes ont déjà dit ce pour quoi ces navires seront utilisés : menacer les voisins de la Russie en Mer noire et cela concerne les partenaires de l’Europe. »

La vente des Mistral était depuis le début liée à la montée des tensions entre impérialistes provoquée par le brigandage des puissances de l’OTAN. Sarkozy a lancé les négociations pour cet accord en 2010, quand Paris tentait de convaincre la Russie de laisser se dérouler un changement de régime organisé par l’Occident en Iran, et dans un contexte de tensions de plus en plus fortes entre Paris et Berlin dans les premières étapes de la crise de la dette grecque (lire : Le président russe Medvedev signe des accords de partenariat stratégique économique en France).

Pour défendre l’accord contre les critiques internationales à l’époque, Sarkozy avait déclaré, « Peut-on dire le matin aux dirigeants russes : on a besoin de vous pour résoudre un certain nombre de crises dans le monde, notamment la crise iranienne qui est une crise très importante, votez avec nous au Conseil de sécurité, élaborons ensemble la même résolution’ puis l’après-midi lui dire : ‘non non, excusez-nous, comme on ne vous fait pas confiance, on ne vous livre pas le Mistral. Quelle est la cohérence d’un tel choix ?’ »

La presse française avait également clairement indiqué à l’époque que l’accord sur le Mistral faisait partie d’une guerre commerciale avec l’Allemagne pour influencer le marché russe. « Notre pays entend profiter des possibilités offertes par le marché russe et ne peut se permettre de laisser le champ libre à l’Allemagne qui, depuis déjà des années, a fait le choix que nous faisons aujourd’hui.(…) Septième investisseur en Russie et neuvième exportateur, la France doit absolument faire mieux. » écrivait alors le quotidien conservateur Le Figaro.

Sarkozy avait également organisé une provocation en faisant passer le cortège de voitures de Medvedev à Paris sur le pont Alexandre III, construit en 1896-1900 pour célébrer l’alliance franco-russe de 1892 dirigée contre l’Allemagne et qui avait joué un rôle déterminant dans l’éclatement de la Première Guerre mondiale.

Tout juste quelques mois plus tard, durant des négociations de crise avec la chancelière allemande Angela Merkel sur la crise grecque, Sarkozy avait menacé de sortir la France de l’euro – une action qui aurait sapé l’UE et détruit les arrangements financiers qui sous-tendent le capitalisme européen.

Dans le cadre d’une guerre de plus en plus probable pour l’Ukraine, les tensions entre les puissances impérialistes sont encore plus profondes qu’elles ne l’étaient il y a quatre ans, comme le sont les divisions dans l’élite politique française. Toute une série de politiciens nationalistes, dont Nicolas Dupont-Aignan de droite, Marine Le Pen du Front national (FN) néofasciste et Jean-Luc Mélenchon du Front de gauche ont critiqué la décision de Hollande de suspendre l’accord sur le Mistral.

« La France est sous tutelle des Américains et des Allemands, » s’est plaint Dupont-Aignan, pendant que Marine Le Pen concluait que cette décision était la preuve de « notre soumission à la diplomatie américaine. »

Mélenchon a critiqué la « vassalisation de notre pays aux mains des USA, » une formule qui a reçu l’écho du président du FN Louis Aliot qui a déclaré « Nous sommes devenu des vassaux des Etats-Unis. »

(article original paru le 5 septembre 2014)