Ferguson: Les leçons politiques du non-lieu

Par Joseph Kishore
28 novembre 2014

L'annonce lundi soir par le procureur du comté de St-Louis Robert McCulloch que le policier Darren Wilson ne sera pas poursuivi est vue à travers le pays et internationalement comme une parodie de justice.

Dès le départ, le processus qui allait mener à la décision finale était truqué dans un seul et unique but: protéger le policier qui a abattu le jeune de 18 ans Michael Brown, qui n'était pas armé.

Plutôt que de tenter de justifier une mise en accusation de Wilson devant le juge, l'État a convoqué un grand jury pour empêcher qu'il y ait procès public et tenir plutôt une audience secrète à huis clos dans laquelle la présentation de la preuve était sous la responsabilité du bureau du procureur, dirigé par un individu entretenant des liens étroits avec la police. De plus, la poursuite, de manière très inhabituelle, n'a pas demandé que des accusations précises soient portées contre Wilson.

Une transcription du procès montre clairement que ce dernier était biaisé. Les procureurs tentaient en effet de discréditer tous les éléments de preuve, y compris les témoignages des témoins, qui venaient contredire la version officielle. Wilson, à l'opposé, a pu donner son témoignage durant quatre heures sans que celui-ci soit remis en question. Tout au long de l'audience, le bureau du procureur tentait en fait de faire le procès de Micheal Brown, et non de Darren Wilson.

Les grands jurys portent presque toujours les accusations qui sont demandées par les procureurs et cette affaire n'a pas fait exception. Malgré le fait que tout semblait démontrer qu'un crime avait été commis, le grand juré n'a pas mis Wilson en accusation, car la poursuite ne le voulait pas.

On ne peut expliquer ce non-lieu que par le simple résultat des méfaits de McCulloch. Les actions du procureur faisaient partie d'une opération politique minutieusement organisée dans laquelle, et McCulloch lui-même l'a admis, a participé très activement l'administration Obama.

Étant donné l'ampleur de la colère de la population entourant le meurtre de Brown, et le fait qu'un procès était tout à fait justifié, on pourrait se demander pourquoi le grand jury n'a pas au moins mis Wilson en accusation pour un crime moins grave, comme un homicide involontaire par exemple; ou pourquoi une mise en accusation n'a pas été portée pour tenir un procès par la suite (un procès qui, étant donné la position de la poursuite, aurait fort probablement donné le même résultat: l'exonération e Wilson). Dans les trois mois qui se sont écoulés entre le meurtre de Micheal Brown et la décision finale de ne pas faire de mise en accusation, il y a certainement eu un débat en coulisse sur ces différentes possibilités.

Deux facteurs peuvent expliquer la décision de la classe dirigeante. D'abord, il y a l'élément de provocation. La classe dirigeante profite des événements survenus à Ferguson pour établir des précédents en termes de répression aux États-Unis. En effet, le moment choisi pour annoncer la décision du grand jury, tard en soirée, semble avoir été décidé consciemment pour favoriser la violence policière.

Lundi, dans une escalade de la réaction de la police qui avait pris place contre les manifestations en août, des forces antiémeutes équipées d’armes automatiques et de véhicules blindés tiraient des balles de caoutchouc et des gaz lacrymogènes en patrouillant dans les rues. Mardi, le gouverneur du Missouri Jay Nixon – qui avait déclaré l’état d’urgence préventif une semaine avant la décision du grand jury – a annoncé que 2200 membres de la Garde nationale, une division des Forces armées, seraient déployés directement contre les manifestants. Une ville américaine était dans les faits sous occupation.

Deuxièmement, la décision semble être une tentative de l’élite dirigeante de serrer les coudes. Peu importe les différences tactiques qui ont pu avoir été discutées, la décision a été prise au final, devant l’intensification des troubles sociaux, de ne faire aucune concession, car toute concession serait vue comme un signe de faiblesse et ne pourrait qu’encourager davantage l’opposition.

Mais en défendant sa politique de violence, la classe dirigeante se discrédite encore plus aux yeux de la population mondiale. Un État qui mène des guerres dans toutes les régions du globe, toujours justifiées par le prétexte de la défense de droits de l’homme, emploie les formes les plus brutales de répression contre l’opposition à l’intérieur de ses frontières.

Des sections des médias ont exprimé une certaine inquiétude quant aux conséquences politiques de ces actes. Le chroniqueur Dana Milbank du Washington Post a écrit par exemple que la «pathétique poursuite de Darren Wilson» par McCulloch a renforcé «un sentiment chez les Afro-Américains, et bien d’autres, que le système de justice est truqué».

Le New York Times, qui parle au nom de sections du Parti démocrate, s’inquiète dans un éditorial publié mardi que les «rues secouées de St-Louis, et l’indignation qui résonne toujours dans le reste du pays, … nous montrent une fois de plus que la méfiance envers l’application de la loi pose un grave danger au tissu civique des États-Unis». Ce «grave danger» a été alimenté par la décision de ne pas poursuivre Wilson, affirme le Times.

Bien que ces commentaires tournent habituellement autour des questions raciales, l’enjeu fondamental en est un de classe. La classe dirigeante est bien consciente que ses politiques – des guerres sans fin à l’étranger et une contrerévolution sociale au pays – sont profondément impopulaires. Lorsqu’il parle de «grave danger au tissu civique», le Times fait référence à des troubles sociaux irrépressibles, et même la révolution.

Bien qu’elle soit consciente de l’ampleur du mécontentement social, la classe dirigeante n’a rien à offrir. Le Times critique la décision du grand jury tout en louant le rôle d’Obama, comme si son gouvernement n’était pas au cœur de la décision à Ferguson et de la crise plus générale de la classe dirigeante américaine.

La réaction d’Obama à la décision du grand jury est révélatrice. Le président s’est empressé de faire une déclaration à l’échelle du pays pour affirmer que la décision était valide et légitime. «Nous sommes une nation qui a été bâtie sur l’État de droit», a-t-il dit, «et nous nous devons d’accepter la décision qui revient au grand jury». Obama ne fait ainsi que donner son appui à une fraude judiciaire. Tout en se solidarisant avec une décision qui donne à la police le permis de tuer, Obama a déclaré, en parlant des manifestants, que «rien ne peut excuser la violence».

Six années de gouvernement Obama ne sont pas passées inaperçues. Des millions de travailleurs et de jeunes aux États-Unis commencent à tirer la conclusion qu’il n’existe aucun mécanisme dans le système social et politique actuel pour résoudre leurs problèmes ou exprimer leur opposition. Cette compréhension est confirmée une fois de plus dans la décision d’un non-lieu dans l’affaire Darren Wilson. Ce sont les signes qui ne mentent pas d’un système qui court à sa perte.

(Article paru d’abord en anglais le 26 novembre 2014)

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