L'Etat mexicain s’empresse de clore le dossier des étudiants assassinés

Par Bill Van Auken
4 février 2015

Quatre mois à peine se sont écoulés depuis que la police de la ville d’Iguala, dans l’Etat très pauvre de Guerrero au Sud du Mexique, a ouvert le feu sur un groupe d’étudiants d’une école normale d’instituteurs, faisant 6 morts et 17 blessés. 43 autres étudiants ont disparu après être tombés entre les mains des autorités. Actuellement, le gouvernement mexicain du président Enrique Peña Nieto veut clore l’affaire pour des motifs politiques.

Peña Nieto et son procureur général, Jesus Murillo Karam, ont fait tous deux des déclarations à cet effet le 27 janvier, le lendemain d’une manifestation qui a une fois de plus rempli la place centrale de la capitale mexicaine, le Zócalo, pour marquer le quatrième mois du massacre et pointer la responsabilité de l'Etat mexicain.

Les atrocités commises en septembre dernier ont secoué le pays en exposant au grand jour le gouffre séparant les masses de l’establishment politique et des élites dirigeantes. Chaque parti de la bourgeoisie mexicaine est impliqué dans ce crime historique, à commencer par le parti au pouvoir PRI (le Parti révolutionnaire institutionnel), au parti droitier PAN (le Parti d'action nationale) et en passant par le parti de la pseudo-gauche PRD (Parti de la Révolution démocratique) et le parti d’Andrés Manuel López Obrador, Morena (Mouvement de régénération nationale).

C’est à Murillo Karam que fut confiée la tâche de présenter à la télévision ce qu’il a déclaré être la « vérité historique » des événements survenus à Guerrero, et qui est en fait simplement le récit officiel. Selon lui, les étudiants étaient venus le 26 septembre à Iguala pour collecter des fonds et s’emparer d’autobus pour les transporter, eux et leurs camarades de l’école normale Ayotzinapa, à une manifestation à la ville de Mexico.

La police d’Iguala, agissant sur les ordres du maire PRD de la ville, a attaqué les étudiants, tuant trois d’entre eux ainsi que trois passants. Les 43 étudiants enlevés furent remis à la police de la ville voisine de Cocula qui, à son tour, les remit à une bande de trafiquants de drogue, les Guerreros Unidos. Jetés pêle-mêle dans un camion et acheminés vers une décharge d’ordures, les étudiants qui ne sont pas morts asphyxiés ont été exécutés par balle. Après quoi, les corps furent empilés sur un bûcher et incendiés, et les restes calcinés furent entassés dans des sacs à ordures et jetés dans une rivière.

Selon le récit official, ce meurtre de masse n’était qu’une confusion d’identité, les assassins ayant pris les étudiants pour les membres d’une bande rivale de trafiquants de drogue.

Les parents des étudiants assassinés ont critiqué la conclusion du procureur général, en l’accusant de vouloir mettre un terme à l’enquête avant la tenue des prochaines élections législatives en juin.

Les familles et leurs avocats ont dénoncé la clôture du dossier avant que des preuves scientifiques de la mort des étudiants aient été établies et que les principales figures impliquées dans leur disparition aient été appréhendées. De plus, ils accusent le gouvernement de masquer le rôle joué par un bataillon de l’armée à Iguala, ainsi que celui de la police fédérale et d’autres responsables tant au niveau de l’Etat qu’au niveau fédéral, qui tous furent impliqués dans ce crime.

La colère des familles et de leurs partisans est montée après les remarques de Peña Nieto, qui a dit aux Mexicains en substance de se remettre de leurs émotions pour que son gouvernement puisse passer à autre chose.

S’adressant à un auditoire comprenant l’ambassadeur américain, le président a dit que bien que « les responsables doivent être punis », les Mexicains « doivent aller de l’avant pour garantir au Mexique un avenir meilleur. » Ce qui « importait » a-t-il ajouté, c’est que « nous ne restions pas à l’arrêt, paralysés et immobilisés. »

En clair, les manifestations de masse doivent cesser pour que triomphe le « Pacte du Mexique », la liste de « réformes » introduites par le gouvernement pour privatiser le secteur pétrolier, ainsi que les secteurs de l’éducation, des télécommunications et des finances. Cette réforme supprimerait les Escuelas Normales, les écoles rurales d’instituteurs comme celle d’Ayotzinapa, qui sont le produit de la Révolution mexicaine. Cette décision de subordonner l’éducation aux profits capitalistes est la véritable dynamique politique du crime commis contre les étudiants.

Les mains de l’impérialisme américain, un partenaire à part entière dans cette entreprise, sont couvertes du sang des étudiants disparus. Lorsque Peña Nieto fut reçu à la Maison Blanche en janvier, Obama fit son éloge en le traitant de « réformateur ». Les responsables américains l'ont félicité pour sa privatisation du pétrole, l'intégration économique du Mexique aux Etats-Unis, et sa tentative d’accroître la « compétitivité » en détruisant les droits des travailleurs.

Le carnage à Guerrero n’était pas une aberration, mais une partie intégrante de ce processus lié aux ambitions mondiales de l’impérialisme américain. C’est ce qui ressort d'un document élaboré par un « groupe de travail indépendant » du Conseil des relations étrangères intitulé « Amérique du Nord : l’heure d’une nouvelle orientation. » David Petraeus, ancien directeur de la CIA et commandant des troupes américaines en Afghanistan, et Robert Zoellick, l’ancien président de la Banque mondiale, en ont dirigé la rédaction.

Le rapport précise: « Il est temps que les responsables américains mette l’Amérique du Nord au centre d’une stratégie qui fait de l’Amérique du Nord la 'base continentale' de la politique mondiale américaine ». Il prévoit qu’une Amérique du Nord intégrée pourra « à nouveau façonner les affaires du monde pour les générations à venir ». Il ajoute que « les réformes structurelles ambitieuses au Mexique », notamment les « réformes historiques » du secteur énergétique, forment un élément clé de ce processus.

Ce qui est proposé c’est la consolidation d’une « Forteresse Amérique du Nord » à partir de laquelle l’impérialisme américain pourra subordonner à ses intérêts chaque partie de l’économie mondiale et chaque recoin du monde.

Cette stratégie, poursuivie au moyen d’interventions militaires et de provocations de plus en plus folles, allant du Moyen-Orient à la Mer de Chine méridionale en passant par l’Ukraine, va de pair avec une contrerévolution sociale contre les droits démocratiques des travailleurs à l’intérieur du pays.

Avec la décision de lier le Mexique de plus en plus étroitement au chariot de guerre de l’impérialisme américain, ce processus a trouvé une expression particulièrement horrible dans les événements survenus à Guerrero. Les mêmes méthodes meurtrières sont cependant en cours de préparation à l’encontre de la classe ouvrière au Nord du Rio Grande.

Aux tentatives impérialistes de consolidation d’une « Forteresse Amérique du Nord, » la classe ouvrière doit opposer sa propre solution : l’unification de la classe ouvrière mexicaine, américaine et canadienne dans une lutte unifiée contre le capitalisme. Ceci nécessite la construction d’une nouvelle direction révolutionnaire et internationaliste, incarnée par le Comité International de la Quatrième Internationale.

(Article original paru le 29 janvier 2015)