La décapitation de l’otage japonais Kenji Goto

Par Peter Symonds
3 février 2015

L’exécution du journaliste japonais Kenji Goto, diffusée sur un clip vidéo sorti tard samedi soir, est la dernière en date des atrocités commises par l’Etat islamique en Irak et au Levant (EI). Elle suit la décapitation d’un autre citoyen japonais, Haruna Yukawa, la semaine passée après le refus du premier ministre japonais, Shinzo Abe, de verser une rançon de 200 millions de dollars pour les deux otages.

Les meurtres barbares de Goto et Yukara commis en dépit des appels lancés par leurs familles et leurs amis, révèlent une fois de plus au grand jour le caractère réactionnaire d’organisations islamistes comme EI et al Qaïda. Loin d’être engagés dans une lutte anti-impérialiste, celles-ci représentent des secteurs dissidents de la bourgeoisie arabe qui cherchent à réaménager leurs relations avec les principales grandes puissances. Leurs méthodes, attentats terroristes et exécution de civils innocents, font directement le jeu de l’impérialisme.

L’assassinat de Goto a immédiatement suscité une vague de condamnations de la part des Etats-Unis et de leurs alliés qui ont cyniquement sauté sur l’occasion pour en faire la nouvelle justification d’une reprise de la guerre au Moyen-Orient. C’est en premier lieu Washington qui est responsable de la création de l’EI, né de l’invasion, dirigée par les Etats-Unis, de l’Irak en 2003. L’EI a ensuite été financé et armé par les intermédiaires de Washington au Moyen-Orient en tant que partie intégrante de la guerre civile syrienne, menée avec l’objectif de chasser le président Bachar al-Assad.

Le gouvernement japonais tentera sans aucun doute d’exploiter le choc et la révulsion causée par l’exécution des deux otages dans l’opinion publique pour accélérer sa remilitarisation du Japon et faire valoir de façon agressive ses intérêts à l’étranger. Lors d’une retransmission télévisée dimanche, Abe a dénoncé un « acte terroriste abject » pour ensuite déclarer que le Japon « s’acquitter[ait] résolument de sa responsabilité envers la communauté internationale dans la lutte contre le terrorisme ». Il a averti qu’il « obligerait les terroristes à payer le prix. »

Abe a affirmé que son gouvernement avait fait son possible pour obtenir la libération de Goto. Il n’est toutefois pas démontré que Tokyo ait pris des mesures dans ce sens durant les mois qui ont suivi la capture de Yukawa en août dernier et de Goto en octobre. Ce fut le voyage effectué par Abe en janvier au Moyen-Orient et son annonce d’une nouvelle aide de 200 millions de dollars aux pays combattant l’EI qui déclancha la menace de tuer les deux otages. Ce ne fut qu’après l’exécution de Yukawa que le Japon tenta de collaborer avec la Jordanie pour satisfaire une nouvelle exigence de l’EI, la libération d’un pilote de guerre jordanien en échange de Goto.

Le gouvernement Abe a signalé qu’il avait l’intention d’utiliser ces meurtres pour saper plus encore les restrictions constitutionnelles aux opérations militaires à l’étranger. Reuters a rapporté la semaine dernière que de hauts responsables japonais avaient élaboré pour le gouvernement un document d’information sur la faisabilité et la légalité de l’exécution d’une opération de sauvetage militaire.

L’exécution d’une opération de sauvetage style commando dépasserait le cadre de la législation préparée par l’actuelle session parlementaire pour une soi-disant réinterprétation constitutionnelle, annoncée l’an dernier, de l’« autodéfense collective ». Ces projets de loi autoriseront l’armée japonaise à jouer un rôle bien plus direct dans les guerres menées par les Etats-Unis, notamment les préparatifs en vue d’une guerre contre la Chine, en tant que partie intégrale du « pivot vers l’Asie ». Aller plus loin et autoriser des opérations militaires de sauvetage, fournirait un prétexte à une intervention unilatérale japonaise n’importe où dans le monde.

Les Forces d’autodéfense japonaises (SDF, armée japonaise) maintiennent depuis 2011 une base militaire à Djibouti dans la Corne de l’Afrique – la première base de ce genre depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Justifiée à l’origine par la lutte contre la piraterie, près d’un millier de personnels militaires y exercent actuellement diverses activités, y compris dans le cadre des opérations de l’ONU au Sud Soudan voisin. Le Japon considère de plus en plus cette base comme un point d’appui permanent pour la défense de ses intérêts au Moyen-Orient et en Afrique, régions d’où viennent la plupart de ses importations énergétiques.

Si Abe n’a pas agi plus fermement durant la crise des otages, c’est dû à l’inquiétude qu’une réaction de l’opinion publique pourrait nuire à son programme militariste. Une petite manifestation silencieuse dimanche devant ses bureaux traduit un sentiment plus général que la politique agressive du gouvernement est responsable de la mort de Goto et de Yukara. Parmi les pancartes brandies on pouvait lire « Non à la guerre » et « Ne laissez pas Abe me tuer aussi. »

Le gouvernement japonais a l’intention de faire aboutir d’ici avril sa législation sur la « défense collective » en dépit d’une vaste opposition à ces lois dans l’opinion publique et en général au programme de militarisation poursuivi par Abe sous le mot d’ordre du « pacifisme proactif ». Depuis son arrivée au pouvoir en décembre 2012, Abe a augmenté chaque année le budget militaire, mis sur pied un Comité de sécurité nationale de style américain, recentré la programmation stratégique japonaise vers une guerre contre la Chine et lancé une campagne de propagande censée blanchir les crimes commis par l’armée japonaise dans les années 1930 et 1940 – le tout avec l’encouragement de Washington. Dans le même temps, la nouvelle législation imposera des mesures sécuritaires plus dures sur le plan intérieur et des restrictions plus sévères contre les manifestations et la dissidence.

S’il agit actuellement sous l’égide de l’alliance d’après guerre avec les Etats-Unis, le gouvernement Abe est déterminé à poursuivre les intérêts de l’impérialisme japonais même si ceci entraînera finalement un conflit avec les Etats-Unis. Le voyage effectué le mois dernier par Abe au Moyen-Orient fait partie d’une offensive diplomatique plus vaste qui a vu plus de visites outre-mer de sa part que de n’importe lequel de ses prédécesseurs dans la période d’après-guerre. Ses projets de remilitarisation doivent garantir que le « pouvoir doux » du Japon est appuyé par la puissance militaire.

Depuis l’effondrement de l’Union soviétique en 1991 et la fin de la Guerre froide, la classe dirigeante japonaise s’est montrée de plus en plus frustrée par les contraintes constitutionnelles imposées à son armée. Durant la première guerre du Golfe, le Japon ne fut pas seulement forcé de rester sur la touche mais il eut encore à payer les opérations militaires américaines en Irak. Au cours des deux dernières décennies, les gouvernements japonais successifs ont graduellement miné la constitution d’après-guerre, initialement pour ouvrir la voie à un engagement dans les invasions menées par les Etats-Unis de l’Afghanistan et de l’Irak, mais sans mission de combat.

L’accélération spectaculaire de la remilitarisation japonaise sous Abe est une manifestation de l’effondrement économique et des tensions géopolitiques grandissantes à la suite de la crise financière mondiale de 2008. Toutes les puissances impérialistes cherchent à reporter le fardeau de la crise économique sur leurs rivaux, accélérant ainsi le glissement vers un conflit et une nouvelle conflagration impérialiste.

(Article original paru le 2 février 2015)