Rassemblement de masse à Madrid

Le dirigeant de Podemos promeut le patriotisme

Par Alejandro López
4 février 2015

Podemos a organisé samedi dernier son premier grand rassemblement dans la capitale espagnole Madrid. Selon l’organisation, 300.000 personnes s’étaient réunies pour la « Marche du changement »; 260 autobus avaient acheminé des milliers de partisans des quatre coins de l’Espagne.

Selon son dirigeant, Pablo Iglesias, le but de la marche n’était pas de « demander quoi que ce soit au gouvernement du Parti populaire [PP] », mais d’effectuer une démonstration de force pour prouver que la « majorité sociale n’était pas disposée à faire confiance au PP et au PSOE [le Parti socialiste espagnol, principal parti d’opposition]. »

A la fin de la marche, Iglesias a tenu un discours pro-capitaliste et nationaliste dans lequel la défense de la « souveraineté nationale » était un des thèmes récurrents. Il a évoqué le Don Quichotte de Cervantes, le poète espagnol Antonio Machado, le soulèvement contre l’occupation napoléonienne de l’Espagne en mai 1808 et la proclamation de la République espagnole en 1931.

Il a déclaré, « Nous sommes venus pour célébrer le fait qu’en 2015 le peuple allait recouvrer notre souveraineté et recouvrer notre pays. Nous sommes aussi venus pour tendre la main à d’autres… C’est un moment essentiel. C’est un moment constitutif d’un nouveau pays qui a décidé de recouvrer sa souveraineté, de recouvrer sa démocratie. C’est maintenant le moment. Oui nous pouvons ! »

La démagogie patriotique d’Iglesias n’a rien de nouveau. Ses discours regorgent d’appels au nationalisme et d’attaques contre la « caste », terme qui désigne le PP et le PSOE qui ont « vendu le pays » à la ‘troïka’ – le Fonds monétaire international, la Banque centrale européenne et l’Union européenne.

Dans une récente déclaration, Iglesias s’en était pris à la décision lamentable du gouvernement de ne pas mettre à la disposition de tous les patients atteints d’hépatite C les derniers médicaments coûteux qui ont un taux de guérison de 95 pour cent. Il a dit qu’un « gouvernement patriotique s’assiérait à une table avec les compagnies pharmaceutiques et leur dirait : ‘vous ne pouvez pas faire des bénéfices aux dépens de gens qui meurent dans mon pays’. »

Iglesias a précisé la politique de base qu’appliquerait un gouvernement de Podemos. « Nous voulons un changement qui garantisse les retraites de nos aînés, qui consolide les petites entreprises; que notre investissement dans I+D+I [recherche+développement+innovation] soit porté au niveau de celui de l’UE; nous voulons défendre une industrie innovante, la souveraineté technologique, alimentaire et énergétique; nous voulons des changements qui ouvrent la porte à une économie verte, abandonner l’économie non rentable et précaire du logement, des changements sur le marché du travail pour être plus compétitif; un changement qui mette de l’ordre dans les comptes et nous voulons mener une lutte sans merci contre les modifications fiscales. »

Iglesias a aussi demandé une « restructuration de la dette » sans préciser la date ni le mode de celle-ci.

Ce discours montre que Podemos n’est en rien une menace pour la classe dirigeante espagnole. Son programme économique vise à convaincre des secteurs de la classe dirigeante qu’un gouvernement Podemos ne remettrait pas vraiment en question les intérêts de celle-ci mais mobiliserait la petite bourgeoisie et la classe moyenne supérieure contre la classe ouvrière.

La fondation de Podemos date d’il y a un an, mais le parti a déjà jeté aux orties sa maigre panoplie de réformes palliatives. Si aux élections européennes de mai il réclamait encore une réduction à 60 ans de l’âge de départ à la retraite, son programme économique de décembre demandait son maintien à 65 ans. Actuellement, il ne propose qu’un changement ambigu qui « garantisse » les retraites.

En décembre, il appelait à l’introduction d’une semaine de 35 heures. A présent, Iglesias parle comme un dirigeant de la Confédération espagnole des organisations d’entreprises, la principale organisation patronale, quand il déclare qu’il faut des changements sur le marché du travail pour « être plus compétitif. »

Les attaques constantes contre la « caste » et les références à la lutte d’« en bas » contre ceux « d’en haut » furent d’autres thèmes récurrents du discours d’Iglesias. Il a oublié de mentionner la réunion secrète qui a eu lieu entre lui, Iñigo Errejon (le stratège de Podemos), l’ancien premier ministre espagnol Jose Luis Rodríguez Zapatero et l’ancien ministre de la Défense Jose Bono, au domicile de ce dernier.

La réunion qui fut divulguée par Zapatero lors d’une interview radiophonique, fut confirmée quelques semaines plus tard par Iglesias qui remarquait, « Pour moi, ce fut un plaisir, j’ai beaucoup appris: parler à des gens qui ne pensent pas comme vous, mais qui ont eu une expérience gouvernementale et parler de politique en général était extrêmement intéressant. »

Iglesias parle là du premier ministre responsable de la première vague d’austérité et qui a recouru à l’armée pour briser la grève sauvage des contrôleurs aériens en décembre 2010, et d’un ancien ministre de la Défense qui a augmenté les dépenses de Défense et déployé des troupes pour l’occupation de l’Afghanistan par l’OTAN, conduite par les Etats-Unis.

Dans son discours, Iglesias a fait référence aux luttes menées des années durant par la classe ouvrière et les jeunes contre les réformes de l’éducation. Il a omis de mentionner le rôle traître joué par les syndicats qui ont démobilisé la classe ouvrière, isolé les grèves, lâché de la vapeur dans des grèves générales de 24 heures et négocié des réformes du travail et des retraites avec le gouvernement.

Il parla aussi du mouvement M-15, le mouvement des jeunes qui avait occupé les places de toutes les villes en mai 2011. « Cette place, la Puerta del Sol a assisté au recouvrement de nos libertés, » a-t-il déclaré, « et ce jour du 15 mai, des milliers de jeunes gens ont crié ‘Ils ne nous représentent pas! Nous voulons la démocratie!’ Ces gens courageux sont ici présents aujourd’hui, vous êtes la force du changement, merci d’être ici. »

Le mouvement M-15, connu sous le nom d’Indignados (ceux qui sont en colère) était dominé par les tendances de la pseudo-gauche. Ces dernières s’opposèrent à tout programme clair, toute perspective et toute direction politique, laissant à la classe dirigeante le champ libre pour imposer un train de mesures d’austérité après l’autre. Près de quatre ans après mai 2011, ces mêmes tendances telles Izquierda Anticapitalista (IA, Gauche anticapitaliste), En Lucha (En Lutte), Democracia Real Ya (Une vraie démocratie maintenant!) et Juventud Sin Futuro (Jeunesse sans futur) sont totalement intégrées dans Podemos ou dans Izquierda Unida (Gauche Unie, IU). Le futur coordinateur général d’IU, Alberto Garzón, autrefois l’un des principaux porte-parole du mouvement de protestation se vit, en l’espace de six mois, coopté à une haute position au sein de l’IU.

Mais samedi dernier, comme l’a fait remarquer un observateur, « Bien que des jeunes fussent présents, la vaste majorité de la foule avait plus de 30 ans et beaucoup de ceux qui ont défilé étaient dans la tranche d’âge des 60-70 ans. Les personnes qui défilent aujourd’hui à Madrid ne sont pas les jeunes protestataires du M-15 de 2011. »

Iglesias a aussi glorifié le nouveau gouvernement de Syriza en Grèce et l’a décrit comme le « vent du changement ». Il a évoqué les dernières mesures annoncées par le gouvernement grec et affirmé, « Aujourd’hui en Grèce, il y a un gouvernement sérieux et responsable qui travaille avec le peuple. Qui dit que nous ne pourrions pas le faire ? Qui dit qu’un gouvernement ne peut pas changer les choses? En Grèce [le gouvernement] a fait plus en six jours plus que d’autres gouvernements en plusieurs années. »

A l’encontre de ce que dit Iglesias, du fait de l’alliance de Syriza avec les Grecs Indépendant (ANEL), scission droitière et xénophobe du parti conservateur Nouvelle Démocratie (ND) et de l’attribution du ministère de la Défense à son dirigeant, Panos Kammenos, il n’aura fallu que quelques heures à Syriza pour révéler son caractère bourgeois. Syriza a aussi abandonné sa promesse de dissoudre les unités, infestées de fascistes, de la police anti-émeute; sur le plan international il a soutenu les sanctions de l’impérialisme européen contre la Russie.

Iglesias s’est néanmoins empressé de souligner les différences entre la Grèce et l’Espagne afin de calmer et de rassurer l’élite dirigeante sur la volonté de Podemos d’imposer des mesures d’austérité. Suite à la victoire électorale de Tsipras en Grèce, Iñigo Errejón a dit au journal El País, « Nous gardons nos distances parce que la situation en Grèce et en Espagne est différente. […] L’Espagne est plus forte et a une plus grande capacité de réaction. »

(Article original paru le 3 février 2015)