La Banque centrale russe baisse son taux directeur

Par Nick Beams
6 février 2015

La baisse surprise des taux de la Banque centrale russe la semaine passée est à la fois la réaction à la détérioration de la perspective économique mondiale et le produit des interventions répétées des Etats-Unis visant à étrangler l’économie du pays. Le but de ces pressions est de contraindre le président russe Vladimir Poutine à se soumettre aux diktat de la Maison Blanche au sujet de l’Ukraine.

Commentant la décision prise vendredi, le secrétaire de presse de la Maison Blanche, Josh Earnest, s’était réjoui de ce que la baisse de 2 pour cent de points souligne le chaos dans lequel ces mesures ont précipité l’économie russe.

« L'expédition du président Poutine en Ukraine orientale entraîne des coûts économiques spécifiques et évidents, » a-t-il dit. « Nous espérons que l'augmentation de ces coûts incitera le président Poutine à réévaluer sa stratégie ».

Si Poutine ne le fait pas, les Etats-Unis intensifieront la pression dans l’espoir que les problèmes économiques grandissants conduiront à un changement de régime.

Cet effort désespéré entrepris par la banque centrale souligne la faillite du gouvernement Poutine, une émanation d'oligarques criminels dont les fortunes sont issues du pillage de la propriété publique commis suite à la dissolution de l’Union soviétique en 1991 par la bureaucratie stalinienne et à la restauration du capitalisme.

Le régime Poutine ne dispose d’aucune indépendance vis-à-vis du capital financier. Il attise le chauvinisme russe pour contrecarrer l'offensive économique, diplomatique et militaire lancée par les puissances impérialistes et menée par les Etats-Unis. A présent, il craint une montée du mécontentement et de l'opposition sociale parmi les travailleurs, alors que l’économie, minée par l’effondrement des prix pétroliers et la spéculation contre le rouble, tombe en récession.

Au cours de ces huit derniers mois, la chute de plus de 50 pour cent du prix du pétrole et l’impact des sanctions financières et économiques imposées par les Etats-Unis et l’Union européenne ont ébranlé l'économie russe. La valeur du rouble a chuté au cours de l’année dernière de plus de 50 pour cent par rapport au dollar américain. La croissance de l'économie russe, de plus en plus isolée des marchés financiers, recule fortement.

En décembre, la Banque centrale russe avait tenté de stopper la fuite des capitaux et la crise du rouble en relevant du jour au lendemain le taux directeur de 6,6 pour cent, le portant à 17 pour cent. C'était la sixième augmentation du taux directeur en un an. La décision prise vendredi ramène le taux à 15 pour cent ; la banque centrale réagit à la pression exercée à la fois par le gouvernement Poutine et les intérêts patronaux et financiers russes.

« Le lobbye des banquiers et des industriels ne cesse de croître et exerce une pression claire et quasi agressive sur la Banque centrale en faveur d’une réduction », a estimé David Nangle, le directeur chez Renaissance Capital sis à Moscou.

Le 15 janvier, le principal conseiller économique de Poutine, Andrey Belousov, a dit que la vie des entreprises était « impossible » avec des taux d’intérêt à 17 pour cent. Le 14, Dmitry Tulin, un responsable de la Banque centrale plus sensible aux appels lancés par les banquiers pour une baisse des taux, avait été chargé de la mise en œuvre de la politique monétaire.

Pour justifier la baisse des taux, la banque centrale a cité les indications d'un « ralentissement de l’économie. » Les pressions inflationnistes seraient gérables, à cause de la « diminution de l’activité économique. »

En fait, la conjoncture russe se dégrade rapidement. Le produit intérieur brut devrait reculer de plus de 3 pour cent durant la première moitié de cette année. Selon les données publiées la semaine dernière, les salaires réels ont chuté de 4,7 pour cent en 2014, alors que les revenus réels dégringolaient de 7,3 pour cent.

L'économie russe subit les effets non seulement de la poussée agressive par les Etats-Unis et par l'Union européenne contre le Kremlin, mais aussi de la conjoncture mondiale de plus en plus maussade. La baisse du taux directeur russe fait écho à une série de décisions semblables prises par d’autres pays, dont le Danemark, l’Inde, Singapour et le Canada, visant à abaisser la valeur de leur monnaie face à un renforcement des pressions déflationnistes.

Les chiffres publiés la semaine dernière, montrant que les prix en zone euro avaient diminué de 0,6 pourcent en un an, soulignent l'intensité de ces pressions. Ceci égalait la baisse des prix en juillet 2009, au plus profond de la crise financière. La chute des cours du pétrole a contribué à cette baisse, mais même l'indice PCE, une mesure d'inflation qui exclut les prix plus volatiles de l'alimentation et de l'énergie, a chuté à un niveau record de 0,6 pour cent.

La baisse des taux, l'expansion du crédit, et la diminution des valeurs monétaires en conséquence comportent deux objectifs : alléger les pressions déflationnistes et rendre plus compétitifs sur les marchés internationaux les prix à l’exportation. L'adoption généralisée de ces mesures, qui du point de vue de chaque pays individuel semblent offrir une sortie de la crise, risque de transformer la situation en guerre générale des monnaies.

Jusque-là, ce conflit ne s’est pas encore complètement développé parce que la valeur du dollar américain a augmenté sur les marchés internationaux. Le billet vert absorbe l’effet des dévaluations des autres pays. Mais le dollar fort aura à long terme des effets néfastes à la fois sur les exportations américaines et les bénéfices nets des grandes entreprises américaines.

Au quatrième trimestre de 2014, la croissance totale du PIB américain est tombée à 2,6 pour cent, une baisse par rapport aux 5 pour cent du troisième trimestre ; le principal facteur y ayant contribué était une chute des exportations. Ce fait à lui tout seul compte pour un pour cent de point de la baisse.

Dans un compte rendu publié le 1er février, le chroniqueur du Financial Times, David Luce, a souligné « les périls d’un dollar fort. » Il s’est empressé d’assurer à ses lecteurs que « nous ne revivrons pas les années 1930 » et que les principales économies du monde n’appliquaient pas « une politique du chacun-pour-soi » et des « dévaluations du style Grande dépression. » Cependant, il a pointé des « ressacs » significatifs.

« Les Européens et les autres intensifient l’assouplissement quantitatif afin de relancer la croissance et non pas pour porter atteinte aux Etats-Unis. Mais l’effet est le même, » a-t-il écrit. Le dollar fort « pèse de plus sur les entreprises, car près de la moitié des chiffres d’affaires des grandes entreprises S&P 500 et une part encore plus grande de leurs bénéfices viennent d’outre-mer. » La montée du dollar faire baisser la valeur en dollars de ces bénéfices.

A un moment donné, les Etats-Unis pourraient adopter des mesures pour contrer cette vague mondiale de dévaluations, intensifiant ainsi les conflits économiques.

Considérés dans ce contexte, les efforts de Washington et de l'Union européenne pour saboter l'économie russe, la neuvième économie mondiale, égalent l'irresponsabilité de leurs mesures politiques et militaires.

(Article original paru le 2 février 2015)