Après l'accord de l'UE avec la Grèce

La bourgeoisie française confrontée au dilemme de ses relations avec l'Allemagne

Par Kumaran Ira et Alex Lantier
22 juillet 2015

La tentative unilatérale de Berlin d'expulser la Grèce de la zone euro tout en lui dictant de sévères mesures d'austérité, a mis en évidence les conflits entre les grandes puissances européennes qui sous-tendent la crise de l'euro. 

La Grèce et la classe ouvrière grecque sont la première cible des coupes formulées par l'Union européenne (UE). Cependant, le déroulement des négociations des 11 et 12 juillet a démontré que la liste des cibles de la tentative agressive de Berlin d'établir son hégémonie en Europe dépasse largement la seule Grèce. Elle inclut la France, deuxième économie de la zone euro après l'Allemagne. 

Les responsables allemands ont imposé un plan de sauvetage punitif à la Grèce en défiant ouvertement les prises de positions du Parti socialiste (PS) en France, du FMI, et de Washington. Ils ont rejeté avec colère un plan d'austérité drastique de €13 milliards que des fonctionnaires du Ministère des Finances français avaient dicté au gouvernement grec. 

Alors que le Ministre des Finances allemand Wolfgang Schäuble menaçait de forcer la Grèce à quitter la zone euro, une politique que la présidence français avait déclarée inacceptable, la chancelière allemande a dicté à Athènes des conditions plus dévastatrices encore. De plus, Berlin a exigé qu'Athènes donne des entreprises publiques valant des milliards d'euros à l'UE afin qu'elle les privatise. Ces conditions, qui doivent augmenter la dette grecque au niveau suicidaire de 200 pour cent de son PIB, réduit la Grèce à un niveau semi-colonial. 

Si Hollande a réagi à la crise grecque en prônant une intégration économique accrue à l'intérieur de la zone euro, de nombreuses personnalités politiques ou médiatiques expriment leur inquiétude, voire leur stupeur, face aux implications à long terme de cette politique allemande. 

Le 18 juillet, Dominique Strauss-Kahn, l'ancien chef du FMI et dirigeant du PS, a adressé une lettre ouverte intitulée « A mes amis allemands ». La lettre, dont le titre renvoie aux Lettres à un ami allemand d'Albert Camus écrites en 1943 et 1944 en France occupée, avoue franchement que l'UE est au bord de l'explosion. 

Strauss-Kahn insiste pour dire qu'il est un défenseur de l'austérité et de l'UE. Il défend la « saine gestion » et la conception de « l'Europe que nous avons voulu ensemble naguère ». 

Cependant, il attaque vertement Berlin pour avoir créé un « climat dévastateur ». Il ajoute que « les conditions de cet accord, quant à elles, sont proprement effrayantes pour qui croit encore à l'avenir de l'Europe. Ce qui s'est passé pendant le week-end dernier est pour moi fondamentalement néfaste, presque mortifère ». 

Soulignant le risque « d'une fragmentation de l'Union », Strauss-Kahn met en garde contre une politique allemande qui dicterait ses conditions à la France et aux pays d'Europe du Sud. « Un fonctionnement de la zone euro dans lequel vous, mes amis allemands, suivis par quelques pays baltiques et nordiques, imposeriez votre loi sera inacceptable pour tous les autres », écrit-il. 

Il a averti que des politiques pareilles feraient ressortir des conflits profondément enracinés dans l'histoire de l'Europe: « C’est une longue histoire, une formation longue de dizaines, de centaines d’années, une succession de douleur parfois, de grandeur bien sûr, et de conflits aussi, entre nous, entre frères européens. Nous avons dû dépasser ces rivalités, d’une violence parfois inouïe, sans jamais les oublier.... le démon n’est jamais loin qui nous fait revenir à nos errements passés ». 

Ce qui ressort de cette situation est la banqueroute totale du capitalisme européen. Alors qu'il tente de réduire le peuple grec à la misère pour des générations, il ranime les tensions entre les grandes puissances européennes qui ont produit trois guerres entre l'Allemagne et la France dans les 150 dernières années. 

La lettre de Strauss-Kahn est un aveu public quelque peu tardif par l'élite dirigeante française que la réorientation stratégique de l'Allemagne, avec l'abandon par Berlin de sa politique de modération militaire l'année dernière, menace ses intérêts fondamentaux. 

Ce dernier quart de siècle, la bourgeoisie française a adopté une politique de l'autruche sur les conséquences géopolitiques de la réunification de l'Allemagne en 1989, la dissolution de l'URSS en 1991, et l'établissement de l'UE par le Traité de Maastricht en 1992. A travers l'UE, elle a tenté d'accéder à des parts de marché en Europe et justifié des attaques sur les emplois, les salaires, et les acquis sociaux au nom des critères de Maastricht. Paris a aussi soutenu la montée du militarisme, de la guerre du Golfe en 1991 aux guerres par procuration menées actuellement par la France dans son ancien empire colonial (Mali, République centrafricaine, Syrie). 

De cette période, caractérisée par la désindustrialisation et les reculs sociaux en France, l'Allemagne est ressortie renforcée sur les plans commercial et industriel. Elle a établi de fortes positions financières et industrielles en Europe de l'Est. Tout en lançant un vaste programme de réarmement, Berlin signale par sa politique grecque qu'il accepte de remettre en cause les structures politiques fondamentales de l'Europe et piétine ce que Paris estime être ses intérêts stratégiques. 

La bourgeoisie française confronte donc un dilemme. Si elle continue à se subordonner à un ordre européen dominé par Berlin, elle risque d'être reléguée à un statut de puissance de second ordre humiliant et potentiellement dangereux. Résister ouvertement pose toutefois le risque d'une confrontation directe avec Berlin, sous forme soit d'une spéculation contre la dette française comme celle menée contre la Grèce, soit, à terme, d'un conflit militaire ouvert. 

La bourgeoisie française s'inquiète particulièrement du fait qu'un conflit avec Berlin intensifierait les tensions de classe en France. Hollande veut éviter à tout prix de délégitimer l'austérité de Berlin en Grèce, qu'il compte imposer lui-même aux travailleurs français afin de doper la compétitivité défaillante des entreprises françaises sur le marché mondial. 

Comme le reste de la bourgeoisie européenne, la classe dirigeante française craint la colère sociale de la classe ouvrière, en Grèce et à l'intérieur de son propre pays. 

Le président du Conseil européen, Donald Tusk, a récemment indiqué sa crainte d'une révolution dans une interview au Financial Times : « Pour moi, l’atmosphère ressemble un peu à celle d’après 1968 en Europe. Je ressens, peut-être pas un climat révolutionnaire, mais une sorte d’impatience générale. Lorsque l’impatience devient non pas un sentiment individuel mais une expérience sociale, c’est le point de départ des révolutions ». 

Un commentateur, l'historien et anthropologue français Emmanuel Todd, a souligné également le danger que l'opinion pourrait finalement considérer que Paris est trop alignée sur une politique que Berlin impose de façon antidémocratique au peuple grec malgré sa faillite évidente. 

Il a dit au quotidien belge Le Soir, « Pour Hollande, c’est la minute de vérité. S’il laisse tomber les Grecs, il part dans l’Histoire du côté des socialistes qui ont voté les pleins pouvoirs au [dictateur collaborationniste du régime de Vichy] maréchal Pétain. Si les Grecs sont massacrés d’une façon ou d’une autre avec la complicité et la collaboration de la France, alors on saura que c’est la France de Pétain qui est au pouvoir ». 

Quelle que soit la politique choisie par l'Etat français, cette remarque contient une part importante de vérité sur le caractère réactionnaire du capitalisme français. Sa politique en Grèce, d'où elle a tenté d'extraire le maximum de fonds pour ses propres banques, est le reflet fidèle en politique extérieure de l'assaut qu'il mène contre les emplois, les salaires, et les acquis sociaux en France. 

Si les ouvriers grecs en colère ont comparé l'assaut financier de Berlin à l'Occupation nazie de la Grèce aux années 1940, le rôle de l'impérialisme français a été celui d'un collaborationniste lâche qui tentait de profiter du pillage de la Grèce.