Le SWP britannique et la Plateforme de gauche: des apologistes de Syriza débattent

Par Paul Stuart et Paul Mitchell
24 juillet 2015

Le 5 juillet, plus de 60 pour cent des électeurs grecs ont voté «non» à plus d'austérité dans un référendum organisé à l'initiative du gouvernement Syriza, défiant ainsi les demandes de l'Union européenne, la Banque centrale européenne, le Fonds monétaire international et les menaces de l'establishment politique, médiatique et militaire grecs.

Syriza a réagi en trahissant éhontément la classe ouvrière, acquiesçant à la mise en oeuvre d'un programme d'austérité encore pire que celui qui a été rejeté dans le référendum. Le 10 juillet, le parlement grec a voté à 251 contre 49 députés pour l'entente. Les fascistes de l'Aube dorée et le partenaire minoritaire de la coalition avec Syriza, ANEL, ont voté contre. Deux députés de Syriza ont voté «non», huit se sont abstenus et sept étaient absents.

Les événements en Grèce représentent une importante expérience stratégique pour la classe ouvrière internationale. Surtout, le caractère de classe et le rôle politique de Syriza et de partis similaires de la pseudo-gauche internationale ont été clairement exposés. Ces organisations représentent des couches privilégiées de la classe moyenne aisée, qui ont présenté Syriza comme un «modèle» afin de prévenir le développement d'un mouvement de la classe ouvrière grecque unie aux travailleurs du reste de l'Europe et du monde contre l'austérité, la guerre et le système du profit.

Le 11 juillet, Stathis Kouvelakis, membre du comité central de Syriza et dirigeant de la Plateforme de gauche (un ensemble de différentes tendances de la pseudo-gauche dans Syriza), a participé au «festival» Marxisme 2015 pour débattre avec le dirigeant du Socialist Workers Party (SWP) Alex Callinicos. Un débat similaire avait été tenu entre eux en février, peu après l'arrivée au pouvoir de Syriza, durant lequel Callinicos avait affirmé que «les socialistes révolutionnaires devraient célébrer la victoire du nouveau gouvernement et appuyer les mesures progressistes qu'il met en place».

Seulement une journée après le vote parlementaire qui donnait son appui à la capitulation de Tsipras, Kouvelakis a fourni sa propre apologie et autojustification: «Nous avons atteint le championnat de la lutte des classes, mais j'ai bien peur que nous ayons perdu le match. Je voudrais apporter des nouvelles positives, mais ce n'est pas le cas.»

Il a expliqué sans embarras que 15 députés de la Plateforme de gauche avaient voté pour le programme d'austérité, et que seulement deux avaient voté contre. Tout comme Ponce Pilate, la Plateforme de gauche a publié une déclaration de solidarité envers ceux qui avaient voté «non» au référendum, affirmant qu'elle n'avait pas accepté le plan d'austérité «en tant que tel».

Kouvelakis a dit que les nouvelles mesures, pires encore, représentaient le «désastreux» résultat de «l'expérience politique» la plus intéressante de la gauche depuis des décennies, dont la portée serait «considérable» et «imprévisible».

Il a ensuite soutenu qu'il était inadmissible d'appliquer des «formules toutes faites et des certitudes qui ont été utilisées de nombreuses fois dans le passé», surtout de prétendre qu'une trahison avait eu lieu. La trahison ne serait pas une «catégorie particulièrement utile pour comprendre les processus politiques... la notion de trahison signifie que l'on a un plan établi d'avance et qui arrive à terme, des gens ont manipulé l'opinion publique d'une façon quelconque... ils arrivent au pouvoir et trahissent... c'était le plan, c'est ce qu'ils voulaient faire.»

Au lieu de cela, dit Kouvelakis à son auditoire réceptif, ce qui est arrivé est «l'échec d'une stratégie politique» de Syriza, qui croyait qu'elle pourrait faire appel à la «nature bienveillante» de l'UE pour qu'elle accepte les «demandes transitoires minimales» du programme de Thessalonique de Syriza. Il n'y avait pas de plan B si ce plan échouait.

Il a décrit «la défaite à laquelle nous faisons face en Grèce est liée à l'échec de cette stratégie. Nous en payons le prix. Nous payons le prix pour avoir adopté cette idéologie de l'européanisme de gauche qui, je le pense, est discutable.»

Pire encore, il a ensuite affirmé que cette défaite devait être perçue comme «le symptôme d'une défaite idéologique plus profonde de la gauche telle qu'elle a émergé des expériences révolutionnaires du vingtième siècle».

Kouvelakis a déclaré que toute approche historique dont le but était de comprendre la signification de ces défaites ou la trahison de Syriza était erronée, prétendant que, «même si des questions théoriques beaucoup plus vastes sont soulevées par cette situation» nous devrions commencer par une «analyse concrète de la situation concrète».

Les critiques contre l'alliance avec ANEL et le refus de confronter l'appareil répressif de l'État, a-t-il ajouté, ne peuvent «expliquer ce qui est arrivé maintenant».

Kouvelakis dit que Syriza n'était pas un parti réformiste, comme le prétend le SWP, mais demeure un parti anticapitaliste et socialiste, qui a «des contradictions internes que l'on ne trouve pas dans d'autres partis réformistes». La preuve offerte était que la Plateforme de gauche avait été capable d'opérer en son sein même si elle était «limitée». L'autre option était de suivre le chemin de la coalition Antarsya dans laquelle se trouve le parti frère grec du SWP, le Parti socialiste des travailleurs de la Grèce (SEK), qui a «de bons slogans inspirants», mais qui est restée «aussi faible qu'elle l'était».

Kouvelakis a conclu que «Chaque fois que j'ai eu tort, c'est parce que je n'avais pas été assez radical.»

«Mais il y a un hic», a-t-il tout de suite ajouté. Être radical ne signifie pas de répéter les «vieilles recettes», mais «d'ouvrir ses ailes à l'inconnu». Il a fait appel «à toutes les forces qui partagent fondamentalement la même position» à se regrouper et à «simplement faire mieux la prochaine fois... concrètement».

Kouvelakis pouvait se permettre d'être honnête concernant son opportunisme écoeurant et la trahison de Syriza et de la Plateforme de gauche parce qu'il se trouvait parmi des amis qui partagent ses convictions.

Callinicos, le principal théoricien du SWP, a commencé par une rituelle critique, disant que Syriza avait capitulé, ce qui représentait «un moment de terrible recul».

Il est rapidement passé à autre chose: «Malgré cela, la Grèce est l'expérience la plus importante en Europe pour la gauche et le mouvement ouvrier depuis la révolution portugaise en 1974, où les travailleurs et l'armée ont marché ensemble sous des bannières révolutionnaires.» C'est le «type de standard dont nous parlons», a-t-il ajouté.

En fait, c'était l'intervention de l'armée sous la forme du Mouvement des forces armées (MFA) et la promotion de «l'alliance du MFA et du peuple» par le Parti communiste portugais qui a étranglé la révolution et entraîné le rétablissement de l'ordre bourgeois. Seul le Comité international de la Quatrième Internationale a fait appel à une rupture avec les partis bourgeois, la machine d'État, et le MFA et demandé la dissolution de l'armée et la création de soviets des ouvriers, paysans, et soldats.

La déclaration de Callinicos est d'autant plus obscène et dangereuse, si l'on tient compte de l'intervention de l'armée de la Grèce dans la situation politique actuelle. Il s'agit d'une indication que le SWP jouerait le même rôle en Grèce que ses co-penseurs en Égypte, les Socialistes révolutionnaires, qui ont accueilli le coup d'État militaire du général Sisi à bras ouverts.

Il a soutenu que l'un des désaccords les plus fondamentaux avec Kouvelakis ne concernait pas «les trucs entourant la stratégie», mais l'idée qu'«avec ce qui est arrivé dimanche dernier», quand la classe ouvrière à participé à ce qu'il a appelé un «moment gramscien» – attirant d'autres sections de la société derrière elle dans un vote «non» en masse –, que «ceci n'est pas la fin».

Callinicos a maintenu que Syriza était réformiste tout comme les gauchistes du Parti travailliste dans les années 1970 et que ses actions ne représentaient «rien de nouveau, c'est ce que font les réformistes». Aucune explication n'a été donnée de l'appui du SWP pour un parti dont ils connaissaient déjà l'intention de trahir. Le but principal de Callinicos était d'obscurcir la signification de la trahison de Syriza, une expression qu'il n'a d'ailleurs pas employée, et la révélation du caractère de classe de la pseudo-gauche.

C'était le prélude à ses appels pour une orientation continue envers Syriza et la Plateforme de gauche. À ses yeux, le modèle Syriza n'est pas épuisé. Il a seulement pris un mauvais tournant et peut être forcé à changer de trajectoire.

Reprenant les paroles de Kouvelakis, Callinicos a déclaré: «Ça n'a rien avoir avec la dénonciation d'individus. C'est une perte de temps. Il s'agit plutôt de comprendre la logique erronée d'une stratégie qui cherche à un moment de profonde crise de l'UE et du capitalisme en général pour améliorer la condition des gens ordinaires à l'intérieur du cadre du système existant... Cette approche a été remise en cause par cette expérience.»

Callinicos a demandé à Kouvelakis si «on pouvait être fier» de la performance de la Plateforme de gauche quand seulement «une section, non, pardon, deux membres de la Plateforme de gauche avaient voté contre [l'austérité]?»

Mais il a enchaîné immédiatement en conseillant aux «camarades de la Plateforme de gauche» que même s'ils avaient été «très critiques» de la direction de Syriza, ils devaient entreprendre une «rébellion beaucoup plus importante», au risque de perdre leur autorité. «Si la Plateforme de gauche a un avenir, alors elle doit s'unir avec les camarades d'Antarsya et construire un mouvement beaucoup plus vaste et uni contre l'austérité et défier ce gouvernement.»

«L'expérience entière de Syriza» confirme, a prétendu Callinicos, la stratégie du SWP de construire «en coalition, en coopération, avec d'autres sections de la gauche» un mouvement externe qui «préserve une cohérence théorique et stratégique et une capacité d'agir indépendamment... ce qui est arrivé à la gauche à l'intérieur de Syriza est qu'elle a perdu sa capacité d'agir indépendamment.» La supposée indépendance d'Antarsya est illusoire. Comme tous les groupes de ce type, ils agissent en dehors des organisations mères telles que Syriza afin de mieux jouer le rôle de défenseurs et apologistes.

Néanmoins, d'après Callinicos, tous les efforts doivent être dirigés en tout temps pour convaincre la «gauche» de Syriza pour une lutte unifiée avec Antarsya aux côtés des nationalistes du Parti communiste grec (KKE). «Ce qui me dérange avec la Plateforme de gauche, c'est qu'ils avaient une légitimité, ils pouvaient dire “nous sommes la voix de l'oxi, nous parlons pour la majorité”. C'est ce que la gauche doit faire en Grèce et si elle fait cela, la partie est loin d'être terminée.»

D'après cette logique, le destin des travailleurs grecs dépend d'un groupe de députés qui ont voté pour un plan d'austérité en tant que membres d'un gouvernement qui a commis une immense supercherie politique contre la classe ouvrière.

Panos Garganos, le dirigeant du SEK, a répété les supplications de Callinicos déclarant, «Ce que nous attendons des députés de l'aile gauche de Syriza, peu importe leur vote de la nuit dernière... nous les prenons au mot» c'est qu'ils appuient l'appel, que «soutient» Antarsya, des syndicats de la fonction publique de préparer une grève générale contre l'entente «et que nous luttions ensemble pour construire un mouvement qui détruira l'entente».

Durant la discussion qui a suivi, seulement une personne a posé la question comment, dans son lieu de travail, elle arriverait à présenter ce qui est arrivé comme autre chose qu'une trahison et a averti que l'Aube dorée pourrait devenir la voix anti-austérité principale.

Comme l'a expliqué le WSWS en février, les événements en Grèce sont une preuve que «qu'il n'y a pas de ligne politique que la pseudo-gauche ne franchira pas. Ils ne sont ni socialistes ni même réellement de “gauche”. Ils articulent plutôt les intérêts d'une couche privilégiée de la classe moyenne qui ne veut rien de plus qu'une légère redistribution de la richesse pour en avoir plus dans ses poches. En retour, ils sont prêts à entrer au gouvernement et faire tout ce qu'on leur demande...»

(Article paru en anglais le 15 juillet 2015)