Les leçons de la Grèce: la pseudo-gauche au pouvoir

Par Joe Kishore
16 juillet 2015

Les événements survenus en Grèce depuis l'arrivée au pouvoir fin janvier du gouvernement dirigé par Syriza sont une immense expérience stratégique pour la classe ouvrière internationale. 

Les actions de la « Coalition de la gauche radicale » sont parmi les plus grandes trahisons de la classe ouvrière ces dernières décennies. Porté au pouvoir par une vague d'opposition populaire aux diktats de l'Union européenne, Syriza a accepté ce qui équivaut à transformer la Grèce en colonie de l'impérialisme allemand et européen. 

Cette trahison est d'autant plus éhontée qu'elle a eu lieu dans les jours qui ont suivi une répudiation populaire des ultimatums de l'UE lors d'un référendum auquel le gouvernement lui-même avait appelé et qui faisait partie d'une manoeuvre politique cynique. 

Lundi, l'ancien ministre des Finances du premier ministre Alexis Tsipras, Yanis Varoufakis, a donné une interview à l'Australian Broadcasting Corporation confirmant que Syriza, tout en appelant publiquement les électeurs à rejeter les demandes d'austérité de l'UE, ne s’attendait pas, ni ne souhaitait, une victoire du «non» au référendum du 5 juillet. Le véritable objectif était d'obtenir un «oui» de sorte que Syriza puisse blâmer le peuple grec pour sa propre capitulation.

Quand le journaliste Phillip Adams lui a demandé s'il était vrai que Tsipras ne s'attendait pas à un vote en faveur du « non », Varoufakis a répondu: «Moi non plus, je ne m'attendais pas à un ‘non’». Il a ajouté, «avec toute une semaine de banques barricadées et de distributeurs de billets donnant au maximum 60 euros par carte, par personne et par jour, j'avais supposé et, je crois, le premier ministre aussi, que notre soutien, et le ‘non’, s’évaporerait de manière exponentielle ... " 

Varoufakis a dit que le soir du référendum, après que plus de 61 pour cent de la population eurent voté contre les exigences austéritaires de l'UE, il y avait dans le bureau du Premier ministre «un certain sentiment de résignation», «un air de défaite». 

Cette interview confirme l'analyse faite alors par le World Socialist Web Site: l'appel à un référendum était une «fraude réactionnaire, visant à donner un vernis de légitimité démocratique au pillage de la Grèce par les banques. » Elle confirme aussi le compte-rendu la semaine dernière du chroniqueur du Daily Telegraph Ambrose Evans-Pritchard qui écrit que le plan de Tsipras était «de livrer une bonne lutte, d'accepter une défaite honorable [au référendum] et de rendre les clés de la Villa Maximos. » 

La classe ouvrière grecque a subi une sérieuse défaite politique. La réaction en Grèce comme à l'étranger celle du choc et de la colère. Comment un gouvernement qui prétend être de gauche, et même socialiste, en arrive à soutenir des attaques de la classe ouvrière allant au-delà de tout ce qui a précédé? La capacité de la classe ouvrière à se remettre de cette défaite et d'éviter des trahisons similaires dans toute l'Europe et au plan international, exige une compréhension claire des forces politiques qui en sont responsables. 

Cela signifie tout d'abord comprendre la nature de Syriza et de ses condisciples politiques que le WSWS a défini comme la « pseudo-gauche. » Les mesures prises par Tsipras découlent inexorablement de la base de classe de Syriza, un parti bourgeois s’appuyant sur les couches les plus privilégiées de la classe moyenne supérieure. Syriza n'a pas pu résister aux exigences des banques européennes parce qu’il faudrait pour ce faire une mobilisation de la classe ouvrière contre la bourgeoisie nationale grecque elle-même qui fonctionne comme une cinquième colonne de l'impérialisme européen. 

Si des groupes comme Syriza se servent parfois d’une phraséologie d’apparence radicale ou marxiste, ils ne le font que pour couvrir une politique de droite et une défense du système capitaliste. En Grèce, la pseudo-gauche est au pouvoir et son caractère a été démontré de façon concluante.

La réaction des promoteurs de Syriza est de justifier ce qu'il a fait avec l’énergie du désespoir pour éviter qu’une critique de Syriza ne conduise à une rupture avec la politique petite-bourgeoise qui a produit la catastrophe. Pour se défendre, ils cherchent à blanchir leur propre rôle et, enfilant politiquement parlant leurs gilets de sauvetage, ils se préparent à quitter le navire en perdition.

Une de leurs stratégies est de fouiller désespérément le paysage politique pour trouver une «tendance de gauche» supposée au sein de Syriza. L'Organisation Internationale Socialiste (ISO) aux Etats-Unis promeut les opinions de la Gauche internationaliste ouvrière (DEA), une force de premier plan dans la soi-disant «Plateforme de gauche » de Syriza. Pendant six mois, après la victoire électorale et la prise du pouvoir de Syriza, la Plateforme de gauche a accompli la tâche de couvrir les mensonges et les manœuvres de Tsipras. Ses critiques vides visaient à convaincre la classe ouvrière que Syriza pouvait être poussé à gauche.

Les actions de la Plateforme de gauche ces deux dernières semaines illustrent son rôle malhonnête et dénué de principes. Le 1er juillet, elle a publié une déclaration, reprise sur le site web de l'ISO, et déclarant: «La décision du gouvernement de rejeter l'ultimatum des créanciers, de refuser de signer un nouveau protocole pour imposer une hyper-austérité et de demander que se manifeste par référendum la volonté du peuple le 5 juillet est une décision qui transforme la politique grecque ».

Selon cette déclaration, le référendum, « libère Syriza et les espoirs populaires de changement de l'impasse que constitue la poursuite de négociations avec les créanciers ». L'appel pour le référendum, dit-elle encore, « prouve ce sur quoi nous, qui sommes parmi les voix les plus critiques au sein de Syriza, avons insisté dans les mois écoulés depuis l'élection: Syriza ne peut pas facilement être transformé en parti d'austérité ... Une victoire le 5 juillet ne fera pas retourner la situation au point où les négociations ont échoué suite à l'ultimatum méprisable des créanciers ».

Avec quelle rapidité ces affirmations ont été démasquées !

Même après que Syriza est retourné aux négociations avec l'Union européenne et a précisé qu'il accepterait des exigences encore plus lourdes que celles rejetées lors du référendum, le dirigeant de la DEA Antonis Davenellos a déclaré (le 10 juillet) que l’« ampleur inattendue» du vote en faveur du «non» avait «donné un coup de pouce important au gouvernement et à la direction de Syriza ». Il a ajouté, « il est parfaitement compréhensible que le gouvernement se sente obligé de prendre part à de nouvelles négociations avec les créanciers », dans le but supposé de parvenir à un « compromis honorable ».

Il fallait défendre Syriza à tout prix, a insisté Davenellos. « Le lien entre le pouvoir du peuple exprimé dans le vote pour le « non » et la stratégie et la tactique dont la gauche radicale a besoin pour affronter les nouvelles conditions après le référendum, ne peuvent être autre chose que le parti de Syriza ».

Le même genre de commentaires se trouve dans International Viewpoint, la publication de la pseudo-gauche anti-trotskyste qui a rompu avec la Quatrième Internationale il y a plus d'un demi-siècle. Cette publication, liée au groupe Antarsya (Coopération de la gauche anticapitaliste pour le renversement) en Grèce, a écrit le 7 juillet: « Les victoires de Syriza, comme les avancées de Podemos dans l'État espagnol, montrent le chemin à suivre dans tous les pays d'Europe ... »

Le 13 juillet, même après la capitulation éhontée de Tsipras, Panagiotis Sotiris un membre d’Antarsya, a attaqué ceux qui critiquaient Syriza dans un article publié dans le magazine Jacobin. Tout en déclarant que ces derniers jours avaient marqué le « bout du chemin tant pour Syriza que pour Tsipras », Sotiris a attaqué la « pathologie du sectarisme et les micro-intrigues de la gauche radicale ».

Il proposait de récupérer ce qui pouvait l’être de la boue puante de Syriza. « Nous avons besoin exactement de la convergence des forces politiques et de la dynamique de mouvement qui pourrait, d'une certaine manière, intégrer dialectiquement et en même temps dépasser l'héritage de Syriza comme front élargi, l'expérience d’Antarsya comme unité anticapitaliste et l'expérience de toutes les formes d'organisation dans le mouvement ».

Les actions de Syriza ont démontré aux travailleurs à l'échelle internationale que tous ces groupes et mouvements soi-disant « anticapitalistes » sont des pièges mortels pour la classe ouvrière. Si l'un d'entre eux avait été à la place de Syriza, il aurait agi exactement de la même manière que Tsipras.

Ces événements ont confirmé l'analyse politique du Comité international de la Quatrième Internationale. Sur la base d'une évaluation de classe de Syriza, le WSWS, bien avant l'élection de Syriza en janvier, l’a démasqué comme un parti bourgeois qui trahirait les aspirations des travailleurs grecs et des jeunes. Le CIQI a fait tout au long de son histoire une critique sans merci de ces forces politiques, insistant sur ​​le fait que c’était seulement sur la base d'une telle critique qu’un mouvement politique indépendant de la classe ouvrière pouvait être forgé.

Le dernier mot n'a pas encore été dit en Grèce. Il y a encore des luttes à venir. Personne ne peut prétendre que cette défaite ait été infligée à la classe ouvrière parce que les travailleurs ne voulaient pas se battre. Ce qui faisait défaut, c’était la direction politique.

Après ces événements, il est impossible de nier l'importance décisive de la perspective, de la théorie et du programme. Nous exhortons nos lecteurs en Grèce et au plan international à étudier le programme du CIQI, à examiner à fond l'expérience des six derniers mois, et à entreprendre la tâche de construire la direction socialiste révolutionnaire de la classe ouvrière internationale.

(Article paru en anglais le 15 juillet 2015)