Le parlement allemand soutient les attaques menées contre les travailleurs grecs

Par Peter Schwarz
20 juillet 2015

« Politiquement, ce qui nous intéresse, c’est de préserver la paix dans cette région et économiquement, d’instituer un ordre qui assurera la production de marchandises pour le bénéfice de tous en relançant l’échange de denrées [...] Vis-à-vis de la nation grecque, vaincue et malheureuse, nous éprouvons une sincère sympathie. Elle a été victime de sa caste dirigeante éblouie. »

Ces paroles ne sont ni du ministre allemand des Finances Wolfgang Schäuble, ni de la chancelière Angela Merkel qui a défendu le 18 juillet au parlement les nouvelles mesures d’austérité imposées à la Grèce, mais d’Adolf Hitler. Il avait fait cette déclaration le 4 mai 1941 au Reichstag après la conquête de la Grèce par la Wehrmacht. Pourtant, le parallèle avec la situation d’aujourd’hui est frappant.

Vendredi au parlement, Merkel, Schäuble, le dirigeant du Parti social-démocrate Sigmar Gabriel, et bien d’autres membres des partis au gouvernement ont exprimé au peuple grec leur sympathie et présentèrent comme une « aide » et un « soutien » désintéressés les brutales mesures qu’ils ont imposées à la Grèce au récent sommet de la zone euro. Merkel a parlé de l’« énorme solidarité de l’Europe. » Gabriel a annoncé « Nous sommes des partenaires des Grecs et pas des adversaires. »

Mais, ont-ils insisté, des choses comme les élections et les référendums ne pouvaient pas changer les règles de la zone euro – des règles écrites et imposées par l’Allemagne pour servir les intérêts de l’élite financière allemande et européenne. Agir en dehors des règles de l’euro serait « la fin de la communauté de droit en Europe, » a déclaré Merkel.

En fait, les nouvelles mesures d’austérité signifient la ruine de la Grèce, l’appauvrissement extrême de sa population et le pillage de ses ressources par les intérêts financiers les plus puissants en Europe. Les nouveaux « prêts d’urgence » dont se vantent Merkel, Schäuble et Gabriel sont prolongés afin de financer ce brigandage et de donner aux classes supérieures grecques une part du butin et d’accroître la dépendance financière du pays.

Cinq ans d’austérité sous la troïka (Banque centrale européenne, Fonds monétaire international et Commission européenne) ont poussé la Grèce dans la récession économique la plus sévère qu’ait vue un pays développé depuis les années 1950. L’économie n’a cessé de régresser depuis la fin de 2008 et s’est contractée au total de 25 pour cent. Les revenus ont baissé de 40 pour cent. Plus d’un tiers de la population est officiellement pauvre, un quart est au chômage et la moitié des jeunes n’ont pas d’emploi. Des millions de gens n’ont plus accès aux soins de santé.

Dans ces circonstances, l’augmentation de la TVA, l’impôt sur la consommation, la réduction des retraites, la vente de biens de l’Etat et autres mesures auxquelles le gouvernement Syriza du premier ministre Alexis Tsipras s’est engagé, signifie que l’économie grecque déjà affaiblie va sombrer. Ce que Hitler a réalisé par la violence militaire et la terreur, l’actuel gouvernement allemand veut le réaliser au moyen de l’étranglement financier.

Une vaste majorité, quatre cent trente-neuf députés sur les quelque 600 que compte le Bundestag, a voté pour ces mesures. Ce vote confirme les mises en garde faites par le Partei für Soziale Gleichheit (Parti de l’Egalité sociale) comme quoi l’élite dirigeante allemande est en train de revenir à ses pires traditions historiques.

La restauration d’une politique agressive de grande puissance a été préparée grâce à une campagne systématique: le président allemand Joachim Gauck et de hauts responsables du gouvernement ont annoncé la fin de la retenue militaire; le politologue Herfried Münkler a déclaré que l’Allemagne devait devenir le « maître de discipline » de l’Europe et l’historien Jörg Baberowski a banalisé les crimes des nazis. 

La moitié des 119 députés ayant voté ‘non’ appartient à l’aile droite du parti chrétien-démocrate qui veut acculer la Grèce à la faillite et l’autre moitié au parti Die Linke. La majorité des députés Verts s’est abstenue.

Ni les Verts, ni Die Linke ne rejettent fondamentalement la ligne de conduite du gouvernement. Tous deux défendent l’Union européenne et le système capitaliste sur lequel elle se fonde. Mais ils craignent que le gouvernement ne soit allé trop loin. Ils s’inquiètent de ce qu’en se comportant aussi ouvertement en maître de discipline de l’Europe, l’Allemagne ne se mette à dos d’autres pouvoirs européens, notamment la France et l’Italie. Et, pire encore, qu’elle n’aille provoquer des soulèvements révolutionnaires.

Le chef désigné du groupe parlementaire de Die Linke, Dietmar Barsch, a supplié Merkel et Schäuble en ces mots: « Vous dilapidez l’héritage de Helmut Kohl et de Helmut Schmidt. Arrêtez ce processus catastrophique, pour que l’Europe reste vraiment unie. »

Il a cité le sociologue Jürgen Habermas, 86 ans, qui a accusé jeudi dans le journal The Guardian, le gouvernement allemand, y compris les sociaux-démocrates, de « perdre au jeu en une nuit tout le capital politique qu’une Allemagne meilleure avait accumulé en un demi-siècle ».

Le président du Conseil européen Donald Tusk, ferme partisan de l’attaque menée contre la Grèce et qui, en tant que chef du gouvernement polonais, a lui-même appliqué de brutales coupes sociales, a même prévenu du danger de révolution. « Pour moi, » a-t-il dit au Financial Times, « l’atmosphère ressemble un peu à celle d’après 1968 en Europe. Je ressens, peut-être pas un climat révolutionnaire, mais une sorte d’impatience générale. Lorsque l’impatience devient non pas un sentiment individuel mais une expérience sociale, c’est le point départ de révolutions. »

Die Linke considère comme sa tâche primordiale d’empêcher la révolution. C’est pourquoi, le président de son groupe parlementaire Gregor Gysi a dit qu’il allait voter « non » au Bundestag, bien qu’il eût voté « oui » à Athènes. Il s’est ainsi solidarisé avec Tsipras qui a trahi toutes ses promesses électorales, ignoré le référendum qu’il avait lui-même demandé et promis d’imposer les mesures d’austérité contre l’opposition populaire.

Reconnaissant l’abjecte trahison de la classe ouvrière grecque par Tsipras, le journal archi-conservateur Die Welt a conclu, « Pour l’Europe, il n’y a pas de meilleur partenaire que Tsipras. »

Les attaques sociales draconiennes menées contre la population grecque sont le prélude à d’autres attaques, contre toute la classe ouvrière européenne. Comme les tensions grandissantes entre les pouvoirs européens, ces attaques rappellent la première moitié du siècle dernier, où des événements identiques avaient débouché sur la guerre et le fascisme. Ils créent le besoin urgent de l’intervention indépendante de la classe ouvrière.

Les travailleurs doivent, tout particulièrement en Allemagne, s’opposer au gouvernement qui est en train de faire revivre l’héritage nocif de l’impérialisme allemand et cherche une fois de plus à détruire le tissu social de pays entiers. Les travailleurs allemands doivent venir à la défense de la classe ouvrière grecque.

La misérable capitulation de Tsipras et de Syriza souligne le fait que les soi-disant partis et organisations de « gauche » qui soutiennent le capitalisme sont incapables de défendre les acquis sociaux et démocratiques conquis dans le passé. Les événements en Grèce confirment ce que le marxisme scientifique a reconnu: qu’il est impossible de combattre l’oppression impérialiste sans lutter pour le renversement de la cinquième colonne impérialiste sur le front intérieur – sa propre bourgeoisie.

La tâche la plus urgente est de construire partout en Europe de nouveaux partis ouvriers, des sections du Comité international de la Quatrième Internationale et de lutter pour l’unité de la classe ouvrière sur la base d’un programme socialiste révolutionnaire.

(Article original paru le 18 juillet 2015)