Explosion des tensions en Europe alors que Berlin menace d'expulser la Grèce de l'euro

Par Alex Lantier
14 juillet 2015

Les tensions entre les principaux pouvoirs européens ont explosé au grand jour dimanche alors que les dirigeants européens étaient réunis pour discuter d'une nouvelle série de mesures d’austérité dévastatrices pour la Grèce et de sa possible sortie de l'euro.

C’est l’Allemagne qui a exigé pour la Grèce les conditions les plus dures, entre autre des propositions qui réduiraient de fait la Grèce à l'état d’une semi-colonie. Berlin cherche non seulement à faire rentrer la Grèce dans le rang ou à la pousser hors de la zone euro, mais encore à discipliner les autres grands pays de la zone euro comme la France et l'Italie.

Au début des pourparlers de dimanche, le premier ministre italien Matteo Renzi a déclaré que l'Italie s'opposait à l'imposition, sous la menace d'une sortie de l’euro (Grexit), de nouvelles exigences à la Grèce. Il a insisté pour que la zone euro accepte les €13 milliards de mesures proposées par le premier ministre grec Alexis Tsipras formulés par des responsables français et grecs. Cette proposition était une répudiation de l'écrasante victoire du «non» au référendum sur l’austérité du 5 juin.

« L'Italie ne veut pas que la Grèce quitte l'euro et je dis à l'Allemagne: ça suffit », a dit Renzi au journal Il Messaggero. « Maintenant que Tsipras a fait des propositions conformes aux exigences européennes, nous devons absolument signer un accord. Humilier un partenaire européen après que la Grèce a renoncé à presque tout, est impensable ».

Ces commentaires de Renzi suivaient une déclaration du premier ministre français Manuel Valls au parlement français mercredi que la France n' accepterait pas un Grexit.

Le ministre des Affaires étrangères luxembourgeois Jean Asselborn a averti dans le Süddeutsche Zeitung dimanche qu'un Grexit risquait d’avoir des conséquences « fatales » pour la réputation internationale de l'Allemagne. « Si l'Allemagne pousse à un Grexit, cela produira un profond conflit avec la France, » a-t-il dit. « Ce serait une catastrophe pour l'Europe ... la responsabilité de l'Allemagne est énorme. Il s’agit de ne pas réveiller les spectres du passé. »

L'allusion à peine voilée d'Asselborn aux deux guerres mondiales atteste des tensions économiques et militaires extrêmement aigües en Europe et profondément enracinées dans l'histoire du capitalisme européen. Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’Allemagne nazie avait occupé la Grèce, la France et une bonne partie de l'Italie, en collaboration avec les régimes fascistes locaux.

La ligne dure de Berlin fait ressortir les vastes implications d’une émergence de l'Allemagne comme puissance dominante de l'Europe depuis le déclenchement de la crise économique de 2008. Des universitaires et hommes politiques allemands en vue ont appelé à ce que l'Allemagne s'affirme non seulement sur le plan économique mais aussi militaire. L’Allemagne a officiellement renoncé l'an dernier à sa politique de retenue militaire d'après la Seconde Guerre mondiale et lancé un programme de réarmement de plusieurs milliards d'euros. 

Le ton de la discussion dimanche fut donné par un texte du ministre allemand des Finances Wolfgang Schäuble, à la tête de ceux qui menaçaient d’un Grexit. Ce texte demandait une baisse des retraites, une augmentation de la TVA, des privatisations et des mesures de libéralisation allant bien au-delà des €13 milliards du plan d’austérité de Tsipras.

Le texte menaçait également la Grèce d'une suspension «temporaire» de la zone euro et exigeait que la Grèce remette plus de €50 milliards de biens de l'Etat pour être gérés et vendu par un organisme basé au Luxembourg, l’Institution pour la croissance.

Selon un article paru sur le site web grec ThePressProject, l'Institution pour la croissance est une filiale de la KfW, la Banque allemande pour la reconstruction, basée à Francfort et dont le président est Wolfgang Schäuble. On peut voir sur le site web du ministère allemand des Finances que Schäuble monta l'institution en 2013 avec le premier ministre grec de l’époque, Antonis Samaras.

Les propositions de Schäuble étaient incorporées à une position de négociation de quatre pages préparée par les pays de la zone euro. Tsipras a accepté ces exigences comme base de négociations et les pourparlers ont duré jusqu’à tôt lundi matin.

Les interventions italienne et française ont apparemment eu un certain effet. Les négociations tard dans la nuit entre Merkel, Tsipras, Hollande et le président du Conseil européen, Donald Tusk, auraient exclu la mention du transfert des actifs grecs à l'Institution pour la Croissance et un Grexit, du moins à court terme.

Aux pourparlers de Bruxelles, la Grèce s’est avérée être à l'épicentre d'une crise profonde du capitalisme européen et mondial. En 2010 déjà, la première éruption de la crise de la dette grecque avait révélé des antagonismes aigus en Europe. La chancelière allemande Angela Merkel avait accepté un plan de sauvetage de l’UE pour la Grèce seulement après d’âpres discussions où le président français de l'époque Nicolas Sarkozy avait menacé de quitter l'euro et averti de dommages durables aux relations franco-allemandes. Jean-Claude Trichet, le directeur de la BCE à l'époque, avait dit que l'Europe vivait « la situation la plus difficile depuis la Seconde Guerre mondiale, peut-être même depuis la Première Guerre mondiale ».

Merkel avait mis son veto au projet d’Union méditerranéenne de Sarkozy regroupant la France et les pays d'Europe méridionale. Elle avait averti que la polarisation entre une Europe du Sud et une Europe du Nord-est, dont l'Allemagne, pourrait mener à la désintégration de l'Europe.

Cinq ans plus tard, dans les conditions d'une crise sociale bien plus profonde, la division potentielle de l'Europe en deux blocs est clairement apparue dans la question d'un Grexit. Les principaux adversaires d'une sortie de la Grèce de l’euro sont la France, l'Italie et l'Espagne. La campagne pour un Grexit est menée par l'Allemagne, la Finlande, les Pays-Bas et des régimes droitiers est-européens comme la Slovaquie et la Lituanie. A mesure que s’intensifient les divisions en Europe émerge aussi clairement le conflit entre l'impérialisme allemand et américain pour déterminer qui sera l'arbitre final de la politique européenne.

L'administration Obama a systématiquement fait pression sur l’Allemagne dans les coulisses pour qu’elle accepte un accord avec la Grèce, mais la semaine dernière elle est intervenue publiquement pour appuyer la position française. Le secrétaire américain au Trésor, Jack Lew, a appelé à un accord entre la Grèce et l’UE sur l'austérité et la restructuration de la dette. Il a implicitement visé Berlin et ses alliés, critiquant ceux qui créaient « plus de ces dates limites signifiant la vie ou la mort ».

Sans égard pour les inquiétudes de Washington, Schäuble a riposté de façon abrupte disant que la restructuration de la dette était contraire aux «règles européennes ».

(Article paru en anglais le 13 juillet 2015)