Les questions politiques de la lutte des travailleurs de l'automobile

Par Jerry White
23 septembre 2015

Une combativité et des sentiments d’opposition accrus se développent chez les travailleurs de l’automobile aux États-Unis, un phénomène aux implications nationales et internationales. Ces derniers jours, la colère a éclaté contre les efforts du syndicat United Auto Workers (UAW), de faire passer en force la ratification d’un contrat de travail de quatre ans avec Fiat Chrysler qui va intensifier l’attaque de leurs conditions de vie et de travail.

Le « World Socialist Web Site » et « le Bulletin des travailleurs de l’automobile » du WSWS ont reçu des messages et des courriels continus de travailleurs de l’automobile indignés dénonçant le contrat et la conspiration conjointe des entreprises et de l’UAW pour extraire encore plus de profits de la classe ouvrière.

Cette opposition n’est pas unique aux travailleurs de l’automobile. Il est le reflet d’une profonde colère face à l’inégalité sociale et à la volonté acharnée des gouvernements du monde entier pour satisfaire les exigences des banques et des entreprises mondiales. Que ce soit à Athènes, Sao Paulo, Londres, Moscou ou Detroit, les travailleurs font partout face au même combat !

Malgré toutes les thèses des universitaires de la classe moyenne supérieure sur la fin supposée de la lutte des classes, les travailleurs américains s’impatientent du carcan des syndicats corporatistes. La lutte de classe, longtemps étouffée, commence à entrer en éruption à la surface de la vie sociale et politique des États-Unis. Le géant endormi de la politique mondiale, la classe ouvrière américaine, commence à se réveiller.

Les ouvriers de l’automobile aux États-Unis sont déterminés à résister aux efforts déployés par l’UAW pour forcer la ratification du contrat par toutes sortes de menaces, de mensonges et d’intimidations. Mais la défaite de cette trahison n’est que la première étape dans une lutte plus large et plus complexe.

Pour mener cette lutte, il faut plus que de la détermination et de la combativité, aussi critique qu’elles puissent être. Les travailleurs ont besoin d’une stratégie politique clairement conçue visant à mobiliser le soutien le plus large des travailleurs et des jeunes aux États-Unis et internationalement. Pour cela, il est nécessaire de comprendre les forces politiques et sociales déployées contre la classe ouvrière.

Les travailleurs dénoncent correctement les responsables de l’UAW comme des agents corrompus de la société. Mais faute d’une compréhension des causes objectives de la dégénérescence, sur des décennies, des syndicats, beaucoup ont l’espoir que l’UAW peut être réformé. Une lettre ouverte d’un travailleur de « Fiat-Chrysler » le montre, qui fut largement diffusée et appelait au rejet du contrat. Elle se terminait cependant par un appel au président de l’UAW Dennis Williams à « écouter ses électeurs » et à faire « faire ce que le syndicat est censé faire. » « Souvenez-vous de quel côté vous êtes, » dit la lettre.

En fait, il y a longtemps que l’UAW a rompu ses liens avec les traditions de la lutte de classe. Ce n’est pas une « organisation ouvrière » susceptible d’être reformée, mais un syndicat jaune. Le contrat « UAW-Fiat Chrysler » a été signé par deux entités commerciales voulant maximiser les bénéfices de l’entreprise. Il garantit à l’UAW une partie du butin en échange de son rôle dans la répression de la résistance des travailleurs et dans l’imposition des exigences de la direction.

Un souci principal de l’UAW est l’expansion de son entreprise de soins de santé afin qu’il puisse développer son fonds fiduciaire de plusieurs milliards de dollars, dans des conditions de baisse des adhésions et, en conséquence, de baisse des cotisations. En retour, l’UAW a accepté la mise en place d’un salaire inférieur permanent pour les ouvriers de l’automobile et toutes sortes d’accélérations des cadences et de nouvelles restructurations de l’industrie automobile coûtant des dizaines de milliers d’emplois.

Les actions de l’UAW ne sont pas seulement le fait des dirigeants syndicaux corrompus. Son hostilité aux intérêts des travailleurs qu’il prétend représenter a des racines historiques profondes. Si l’UAW a été formé dans des batailles de classe acerbes dirigées par des socialistes, l’organisation a été de plus en plus dominée par une bureaucratie conservatrice et pro-capitaliste qui a rejeté la lutte contre le système de profit et subordonné les travailleurs au Parti démocrate, excluant ainsi toute contestation radicale de la domination de l’économie par l’élite patronale et financière.

Si les conséquences de ces actions furent un temps dissimulées par le boom d’après-guerre, leur bilan dévastateur est devenu visible à la fin des années 1970 et 1980, quand le capitalisme américain a perdu sa position mondiale dominante. La classe dirigeante s’est débarrassée de sa politique de compromis de classe et elle s’est mise à faire une guerre pour reprendre tous les acquis de la classe ouvrière. Les syndicats dans leur ensemble, dont l’UAW, ont répondu à la croissance de la production transnationale en abandonnant toute résistance et en adoptant dans les années 1980 le programme du corporatisme qui rejette la lutte des classes, préconise une soi-disant identité d’intérêts des travailleurs et des entreprises et subordonne entièrement les besoins des travailleurs aux profits de celles-ci.

Même avant que les syndicats ne soient complètement intégrés dans la gestion de l’entreprise, ils n’avaient jamais contesté le système capitaliste ni le soi-disant droit de l’élite patronale et financière de faire des vastes industries et ressources financières sa propriété privée et de tirer ses profits de l’appropriation de la plus-value créée par le travail collectif de la classe ouvrière.

Les travailleurs de l’automobile doivent rompre avec l’UAW et construire de nouvelles organisations de lutte, comme les comités d’action de base, contrôlés démocratiquement par les travailleurs eux-mêmes. Il ne s’agit pas de construire de « meilleurs syndicats » mais de développer une lutte politique de masse de la classe ouvrière visant à prendre le pouvoir politique.

Au centre de la trahison de l’UAW il y a le fait qu’elle subordonne les travailleurs au capitalisme régi par un système politique qui représente les intérêts de la classe dirigeante. Dans les discussions avec les travailleurs de l’automobile, plusieurs ont exprimé l’avis qu’en s’adressant aux tribunaux ou au Conseil national des relations de travail il serait possible de démocratiser l’UAW et d’améliorer la représentation des travailleurs.

Une amère expérience a cependant démontré que, loin de défendre les travailleurs, le gouvernement a utilisé à maintes reprises, se servant de l’État, la violence, les injonctions judiciaires et les arrestations de masse contre les luttes ouvrières. Le gouvernement n’est pas un organisme neutre, mais un instrument de l’élite patronale et financière.

Aux États-Unis, les deux partis politiques, démocrates et républicains, sont unis dans leur défense du système capitaliste. L’administration Obama a dirigé l’attaque contre les travailleurs de l’automobile, dont l’extension du système de salaires à deux niveaux et l’abolition de la journée de huit heures, afin de créer un précédent pour des attaques radicales sur les salaires, les pensions et les soins de santé dans toute l’économie. Tout travailleur qui espère que le gouvernement défendra les droits des ouvriers n’a qu’à regarder le spectacle dégoûtant de la course présidentielle, menée par des hommes à tout faire politiques mis en avant par différents oligarques milliardaires.

Les alliés des travailleurs ne sont pas les politiciens du grand patronat mais les centaines de millions de travailleurs, aux États-Unis et dans le monde, confrontés aux mêmes batailles et aux mêmes ennemis de classe. Dans chaque pays, les travailleurs sont obligés de payer pour les milliards donnés aux criminels financiers qui ont causé le krach et qui créent de nouvelles bulles spéculatives.

Le World Socialist Web Site fera tout pour aider les travailleurs à vaincre l’accord traître de l’UAW. Pour que la lutte des travailleurs de l’automobile réussisse cependant, il faut une mobilisation de toute la classe ouvrière, aux États-Unis et à l’étranger, une contre-offensive politique pour mettre fin à l’inégalité et pour donner à la prochaine génération un avenir sans pauvreté et sans guerre.

La défense des droits les plus élémentaires – l’amélioration significative du niveau de vie, la fin du système haï de salaires à deux vitesses, des plannings et des cadences de travail éreintants, pour la sécurité de l’emploi, des pensions et des prestations de santé – confronte les travailleurs à autre chose encore que Fiat Chrysler, les autres constructeurs automobiles et leurs agents de l’UAW. Elle les pousse dans une lutte contre l’ensemble du système économique et politique qui subordonne les besoins de la classe ouvrière aux profits des propriétaires des banques et des sociétés.

La lutte pour les intérêts de la classe ouvrière est la lutte pour le socialisme. C’est la lutte pour mettre fin à un système fondé sur l’exploitation et l’inégalité. Il s’agit d’un combat de la classe ouvrière pour prendre le pouvoir politique afin de réorganiser l’économie sur la base des besoins sociaux et non du profit privé.

(Article paru d'abord en anglais le 22 septembre 2015)