Les questions politiques dans la crise électorale espagnole

Par Alex Lantier
24 décembre 2015

L'émergence d'un parlement sans majorité suite aux élections générales de dimanche en Espagne marque une nouvelle étape dans la désintégration de l’ordre politique bourgeois en Europe, qui s’accélère depuis l'éruption de la crise économique mondiale il y a sept ans.

L'année 2015 a commencé avec l'effondrement du parti social-démocrate PASOK de la Grèce et l'arrivée au pouvoir du gouvernement Syriza (Coalition de la gauche radicale), qui a répudié rapidement sa plate-forme anti-austérité et a imposé des dizaines de milliards d'euros de nouvelles coupes sociales. L'année se termine avec un effondrement semblable des vieux partis de gouvernement au pouvoir depuis des décennies, cette fois en Espagne.

Après la Grèce, l'Espagne est le pays d'Europe occidentale où la crise financière et les politiques d'austérité ont créé la plus grande dévastation. Malgré une légère reprise économique basée sur les salaires les plus bas, le capitalisme espagnol est moribond. Après de fortes réductions dans les budgets de l'Etat et des programmes sociaux, le chômage est de plus de 20 pour cent, la moitié des jeunes travailleurs se retrouvant sans emploi. Il y a de la colère sociale explosive contre l'austérité et l'élite dirigeante.

Le vote de dimanche a produit un désaveu des deux partis, le Parti conservateur populaire (PP) au pouvoir et le Parti socialiste (PSOE), qui ont gouverné l'Espagne depuis la chute de la dictature fasciste de Franco en 1977. Ces deux partis ont imposé des mesures d'austérité brutales depuis 2008. Dans l'élection de dimanche, le vote combiné des deux partis représentait à peine la moitié des voix. Le vote restant a été réparti entre Podemos, le Parti des citoyens de droite, et des groupes plus petits, dont les partis nationalistes basque et catalan.

Comme aucun parti, ou aucune potentielle coalition de partis, n’est capable de rassembler une majorité parlementaire, une crise longue et sans précédent a commencé: les différents partis essaient désespérément de former un nouveau gouvernement ou de se positionner au cas où un nouveau tour électoral est organisé.

La question centrale posée à la classe ouvrière dans cette situation de crise n’est pas celle des tactiques électorales des partis bourgeois, mais comment intervenir de façon indépendante pour faire valoir ses propres intérêts. Le défi qu'elle doit relever est que les partis de «gauche» de la classe moyenne comme Podemos et Syriza, qui se présentent au-devant de la scène pour combler le vide laissé par l'effondrement des anciens partis sociaux-démocrates, sont en réalité des partis pro-austérité.

Podemos et son allié Syriza soutiennent que l'effondrement du système bipartite PSOE-PP et la création d'un système instable de quatre partis en Espagne ouvriront la voie à une nouvelle ère dans laquelle l'establishment politique va soudainement se montrer sensible aux exigences des électeurs. Le Premier ministre grec et leader de Syriza, Alexis Tsipras, a affiché un message de soutien à Podemos sur Twitter où l’on pouvait lire: «L'austérité a maintenant été également vaincue politiquement en Espagne [comme en Grèce] ».

Le dirigeant de Podemos Pablo Iglesias a dit: «Une nouvelle Espagne est née», avant de faire porter la responsabilité des mesures d'austérité imposées par le PP et le PSOE sur l'Allemagne et l'Union européenne. «Notre message à l'Europe est claire», a-t-il proclamé, «l'Espagne ne sera plus jamais la périphérie de l'Allemagne. Nous nous efforcerons de rétablir le sens du mot souveraineté à notre pays.»

C’est de la démagogie nationaliste cynique destinée à endormir la classe ouvrière.

Syriza impose l'austérité en Grèce, pas le contraire. Podemos, qui a soutenu Syriza dans ses campagnes électorales et a défendu ses mesures d'austérité en Grèce en disant que Syriza n’avait pas le choix, ne sera pas différent. Dans la mesure où il réussit à bloquer une lutte de la classe ouvrière contre l'austérité, il donne le temps à la bourgeoisie de se regrouper et de préparer une nouvelle offensive, dans laquelle Podemos lui-même jouera un rôle majeur.

Le principal défi auquel font face les travailleurs et les jeunes est de tirer les leçons politiques et stratégiques de l'arrivée au pouvoir de Syriza, le parti qui a servi de modèle pour la formation de Podemos au début de l'année dernière. Les promesses de Syriza pour mener à bien une politique de «gauche» contre l'austérité se sont avérées être des mensonges, servant seulement à conquérir le pouvoir. Une fois aux manettes, ses politiques furent conformes aux intérêts des couches de la classe moyenne aisée qu'il représente, y compris les vestiges bureaucratiques staliniens d’«Eurocommunistes» et les éléments petits-bourgeois grecs du mouvement étudiant qui émergèrent après l'effondrement en 1974 de la junte militaire grecque.

Syriza ne fit aucun effort pour rechercher le soutien de la classe ouvrière européenne contre les exigences de l'UE en matière d'austérité. Au contraire, après quelques semaines de négociations avec l'UE, elle signa un engagement à respecter le Mémorandum d'austérité. Lorsque l'UE exigea de nouvelles coupes sociales en été, Tsipras organisa un référendum sur l'austérité de l'UE qu'il espérait perdre de manière à trouver un prétexte pour démissionner et permettre à un gouvernement de droite de prendre le pouvoir et d'imposer les exigences de l'UE.

Lorsque la classe ouvrière défia les menaces de l'UE et les grands médias grecs et vota «non» à l'austérité de l'UE, Tsipras répudia le vote. Pour empêcher Berlin d'expulser la Grèce de la zone euro, il accepta un nouveau plan, très dur, d'austérité.

Plus tard, lors d'une visite à Wall Street et devant la Clinton Global Initiative, Tsipras s’est vanté de ses politiques pro-investisseurs et a promis que «dans quelques années, la Grèce deviendra une destination de choix pour l’investissement étranger», c’est-à-dire que les banquiers seront attirés par la main-d’œuvre grecque super-exploitée, le résultat de ses politiques.

Tirant les leçons de l'expérience Syriza, le Comité international de la Quatrième Internationale a écrit dans sa déclaration du 13 novembre 2015: «La seule voie vers l'avant, en Grèce et à l'échelle internationale, c'est une politique véritablement révolutionnaire qui mobilise la classe ouvrière dans la lutte. Cela exige un assaut direct contre la classe capitaliste, la confiscation de ses biens, la saisie des grandes banques et forces productives afin de les placer sous le contrôle démocratique des travailleurs, et la création d'États ouvriers à travers l'Europe et partout dans le monde. De telles luttes requièrent la construction de partis marxistes offrant une direction révolutionnaire à la classe ouvrière, dans une lutte sans merci contre des partis comme Syriza.»

Un parti luttant pour les travailleurs ordinaires en Espagne ne peut émerger que dans une lutte sans merci contre Podemos. Formé par un groupe de professeurs staliniens de l'Université Complutense de Madrid, avec l’aide des groupes de pseudo-gauche telle la Gauche anti-capitaliste qui avait soutenu Syriza, Podemos a combiné des slogans populistes contre la «caste» dirigeante à des appels au patriotisme espagnol, à l'armée et au libre marché.

L'an dernier, dans une interview à la chaîne financière CNBC lors d'une visite à New York, le dirigeant de Podemos, Iglesias, a proclamé que son parti pourrait travailler soit avec le PSOE ou le PP, et a déclaré que le marché libre était une «réalité». Après le lancement d'une campagne de recrutement dans l'armée cette année, Podemos a fièrement annoncé qu'il allait présenter le général Julio Rodríguez Fernández, celui qui avait dirigé le contingent espagnol pendant la guerre de l'OTAN de 2011 en Libye, en tant que candidat dans la province de Saragosse.

Podemos, pas moins que Syriza, se montrera un opposant impitoyable à la lutte pour unifier la classe ouvrière européenne contre la guerre, l’austérité et l’Union européenne.