Espagne: l’establishment politique vire à droite à l’approche de l’élection législative

Par Alejandro López et Paul Mitchell
19 décembre 2015

Les élections législatives du 20 décembre en Espagne présentent une instable course à quatre entre le Parti populaire (PP) au pouvoir, le Parti socialiste (PSOE) dans l’opposition, et deux partis plus récents, Podemos et le parti droitier Citoyens (Ciudadanos).

Si le PP semble être en tête, le résultat des élections reste très incertain. Quelques jours avant l’élection, les sondages indiquaient que 42 pour cent des électeurs ne s’étaient pas encore décidé. « Ce sont les élections les plus volatiles de notre histoire », a déclaré le sondeur José Pablo Ferrándiz au Financial Times de Londres. « En 2011, ceux qui avaient modifié leur vote par rapport à l’élection précédente étaient deux millions. Cette année, ils sont huit millions. »

Les partis sur lesquels s’était appuyée la classe dirigeante espagnole depuis la fin de la dictature fasciste du général Francisco Franco en 1975 ont été discrédités. Si en 2009, le vote combiné PSOE/PP atteignait encore 80 pour cent des voix, à l’élection européenne de mai 2014 il était tombé à moins de 50 pour cent. On s’attend à ce qu’ils fassent un pourcentage similaire demain. Quant à la Gauche unie (IU), dominée par les staliniens, elle est loin derrière le PSOE et derrière Podemos.

Cela reflète la crise profonde du régime bourgeois causée par l’austérité brutale imposée par le gouvernement PP du premier ministre Rajoy et par celui du PSOE qui l’a précédé, depuis l’irruption de la crise mondiale en 2008. Les coupes dans les soins de santé, l’éducation et les pensions, et les attaques contre les droits et les conditions des travailleurs ont été sans précédent depuis la fin du régime franquiste. Le chômage reste à 20 pour cent (56 pour cent chez les jeunes), 30 pour cent des enfants vivent dans la pauvreté et l’Espagne a l’un des niveaux d’inégalité sociale les plus élevés d’Europe.

Ce qui est apparu cependant c’est la faillite des partis de « gauche » en Espagne comme dans toute l’Europe et l’absence de tout parti représentant les aspirations sociales des travailleurs. Face à la colère sociale explosive et après les protestations des jeunes du mouvement 15-M en 2011 venues à la suite d’un soulèvement révolutionnaire de masse de la classe ouvrière égyptienne qui a renversé le dictateur Hosni Moubarak, l’establishment politique est en train de se déplacer fortement vers la droite.

Aucun des deux nouveaux partis n’est une rupture fondamentale avec l’ancien establishment politique et encore moins une alternative s’adressant aux aspirations sociales des travailleurs. Podemos est un changement d’appellation à peine voilé d’une couche de cadres staliniens et de la pseudo-gauche, tandis que Citoyens est apparu sur la scène depuis la montée de Podemos comme reconditionnement d’un groupe similaire de figures du PP. Les deux partis cherchent surtout leur base sociale dans la classe moyenne aisée.

L’apparition subite à l’avant-scène de Citoyens cette année illustre la marche rapide vers la droite de la classe dirigeante. On prévoit qu’il gagnera de 16 à 22 pour cent des voix et un groupe parlementaire assez grand pour rendre presque impossible d’être exclu d’un rôle dans le prochain gouvernement, probablement en coalition avec le Parti populaire au pouvoir (PP). Le PSOE a lui aussi fait des ouvertures à Citoyens.

Citoyens a surtout profité de la faillite et de la trahison de partis se présentant comme «de gauche»: Podemos et les groupes comme la gauche anticapitaliste (IA) ayant aidé à le construire, et les partis nationalistes catalans qui ont tenté cette année de se séparer de l’Espagne. Podemos a abandonné des propositions de son manifeste fondateur de janvier 2014 comme l’appel à sortir de l’OTAN, un « audit-citoyen » de la dette, la nationalisation des grandes entreprises et des banques, l’abaissement de l’âge de la retraite et la hausse des retraites.

En janvier 2015, alors que son proche allié Syriza arrivait au pouvoir en Grèce, Podemos était en tête des sondages avec 24 pour cent, devenant ainsi le premier parti en Espagne. Podemos a soutenu Syriza même après son arrivée au pouvoir alors que le Premier ministre grec Alexis Tsipras trahissait intégralement la promesse électorale de Syriza d’arrêter l’austérité de l’UE, qu’il maintenait le Mémorandum austéritaire de l’UE et imposait de nouvelles coupes à hauteur de dizaines de milliards d’euros.

Le leader de Podemos, Pablo Iglesias, a justifié ces trahisons en disant, « Ce que le gouvernement grec a fait est, malheureusement, la seule chose qu’il pouvait faire [...] La stabilité a gagné ». En septembre, il s’est rendu en Grèce durant l’élection parlementaire pour soutenir la réélection de Tsipras sur une plate-forme pro-austérité.

Podemos s’est par la suite effondré dans les sondages, descendant à 10 pour cent environ, et a réagi en intensifiant ses appels droitiers à l’armée et à l’Église. Le parti a sollicité les services du porte-parole de l’Association des gardes civils et de l’ancien chef d’état-major et a promis un programme qui défende « les droits inaliénables de l’armée. »

Podemos insiste à présent pour dire qu’il n’est « ni de gauche ni de droite » et Iglesias lance des appels à l’unité nationale et au patriotisme espagnol.

Cela a ouvert une porte à Citoyens qui peut utiliser la promotion par Podemos de conceptions droitières comme progressistes pour donner un vernis populiste à son propre programme profondément réactionnaire.

Citoyens est d’abord apparu en Catalogne en exploitant l’opposition populaire, notamment chez les travailleurs, aux appels nationalistes à la sécession. C’est en opposition aux demandes de sécession que la plate-forme des Citoyens de Catalogne fut créée, en juillet 2005 à Barcelone, par des nationalistes espagnols de longue date, dont Albert Boadella, Félix de Azua et Arcadi Espada.

Un avocat inconnu de 26 ans, ancien membre du PP sans aucune expérience politique, Albert Rivera, fut installé comme président et « figure de proue ». Boadella a déclaré dans son blogue: « Citoyens est né sans chef de file et quand nous avons dû en inventer un, nous l’avons fait à la hâte, suivant l’ordre alphabétique d’une liste où c’est le prénom et pas le nom de famille qui a décidé de l’élection. »

Il prend une posture « progressiste » par certaines mesures concernant le mode de vie, qui se démarquent des positions catholiques traditionnelles et plaisent à sa base sociale de la classe moyenne supérieure, comme la légalisation de la marijuana et de la prostitution.

Il a surtout fait campagne sur une politique anticorruption vide, attaquant les scandales de corruption du PP et du PSOE, dont la plupart sont liés à la bulle immobilière des années de boom, de 2000 à 2007. Il y a actuellement 1700 dossiers ouverts et 500 fermés. Plusieurs d’entre eux concernent des membres de la famille royale; ils ont contribué à l’abdication, après 39 ans de règne en tant que chef d’État, du successeur désigné de Franco, le roi Juan Carlos.

Citoyens a un bilan ouvertement droitier sur les questions économiques. Il s’oppose aux hausses d’impôts pour les riches en Catalogne, veut des coupes budgétaires profondes pour réduire le nombre d’employés du secteur public et préconise un régime technocratique d’«experts» libérés du « fardeau » des élections. Il a évité toute critique significative de l’austérité du PSOE ou du PP et veut une réforme du droit du travail de type autrichien, facilitant l’embauche et le licenciement. Il demande l’abaissement à 20 pour cent des taux d’imposition des sociétés et une hausse de la TVA, touchant surtout la population.

Depuis les attaques terroristes du 13 novembre à Paris, Citoyens s’est déclaré en faveur de l’escalade militaire en Syrie, a lancé des appels chauvins et anti-immigrés et appelé à interdire la burqa. Il s’est opposé à des mesures visant à rappeler le caractère fasciste de la dictature franquiste.

Lorsque les travailleurs entreront en lutte contre la guerre et pour défendre leurs droits sociaux, ils trouveront que tous ces partis sont des ennemis déterminés de la classe ouvrière et les défenseurs d’un ordre social qui a échoué.

(Article paru d’abord en anglais le 19 décembre 2015)