Elections espagnoles: parlement sans majorité et effondrement des partis traditionnels

Par Alejandro López
22 décembre 2015

Les élections législatives espagnoles de dimanche ont abouti à un parlement sans majorité et ont consacré l’effondrement historique du système bipartite issu de la transition politique de la fin de la dictature fasciste de Franco en 1977. Les informations parues depuis dimanche ont toutes signalé l'incertitude sans précédent quant à la possibilité de former un gouvernement avec les partis élus. 

Le Parti populaire (PP) au pouvoir est arrivé en tête avec 28 pour cent des voix; cela lui donne 123 sièges sur 350 au parlement espagnol, près d'un tiers de moins que les 186 obtenus en 2011. 

Le Parti socialiste (PSOE), adversaire traditionnel du PP dans l'ère post-franquiste, s'est effondré au score historiquement bas de 22 pour cent (90 sièges). C'est le pire résultat depuis 1977 pour ce parti qui a gouverné l'Espagne 25 ans sur les 38 écoulés depuis la fin du régime franquiste. Ayant lui-même imposé des mesures d'austérité douloureuses, il n’a pu profiter d'une large opposition populaire au PP qui a supervisé des coupes claires dans les dépenses publiques, des réformes du code du travail, des augmentations d'impôts et un chômage de masse de 20 pour cent (56 pour cent chez les jeunes). 

La Gauche unie (IU), alliance dirigée par le Parti communiste espagnol, longtemps la force politique décisive pour démobiliser la classe ouvrière et rediriger la colère vers le parlementarisme, s'est également effondrée, passant de 11 à 2 sièges. Depuis l'éruption de la crise économique mondiale de 2008, UI a imposé l'austérité dans les régions de l'Andalousie et des Asturies et a appuyé un gouvernement du PP en Estrémadure. 

Ensemble, le PP et le PSOE n’ont remporté que 50 pour cent du vote populaire, leur pire résultat combiné dans une élection législative. 

C’est la première fois que ni le PP ni le PSOE ne jouit seul d'une majorité gouvernementale. Et ni l'un ni l'autre ne pourra facilement trouver un partenaire de coalition suffisamment fort pour former un gouvernement. Les deux nouveaux partis, Podemos dirigé par Pablo Iglesias et le droitier Citoyens dirigé par Albert Rivera, ont remporté respectivement 69 et 40 sièges. 

Des coalitions PSOE-Podemos-UI ou PP-Citoyens seraient bien loin des 176 sièges requis pour une majorité parlementaire et la formation d’un gouvernement. D'autres possibilités sont un gouvernement PP minoritaire s'appuyant sur le PSOE et Citoyens, qui ne voteraient pas contre lui au parlement, ou un gouvernement PSOE-Podemos qui compterait sur un soutien tacite similaire de tous les partis, sauf le PP. D'autres scénarios improbables, comme des coalitions PSOE-Citoyens-Podemos ou PP-PSOE, sont également abordés. 

Dans tout scénario de gouvernement possible, gouvernement de coalition ou gouvernement minoritaire soutenu par d'autres forces politiques, celui-ci serait profondément instable. 

Une autre possibilité qui s’annonce est celle de nouvelles élections. Dans tous les cas, les partis ont maintenant trois semaines pour parvenir à un accord. 

Le désarroi qui s’exprime dans les éditoriaux des médias montre que l'élite dirigeante espagnole est en territoire politique totalement inconnu: « Le PP gagne, mais il lui sera très difficile de former un gouvernement» (El País); « Le Parti populaire gagne, mais il lui sera impossible de gouverner» (El Español); « L'Espagne sans gouvernement » (ABC); et « L'Espagne renverse le système bipartite et un possible gouvernement est laissé en suspens » (El Mundo). 

L'effondrement de l'ancien duopole PP-PSOE indique la crise profonde de la domination capitaliste dans une Espagne socialement ravagée par une austérité sans précédent, imposée depuis 2008 à la classe ouvrière tant par le PP que par le PSOE. 

Les résultats des élections soulignent également qu’aucun des partis récemment créés, Podemos ou Citoyens, n’a su convaincre une partie décisive de l'électorat. Il y a une énorme colère sociale en Espagne, mais les principaux partis ont ignoré et méprisé les préoccupations et les exigences de la classe ouvrière. Ni Podemos ni Citoyens n'a offert d’alternative politique à l'establishment PSOE-PP car tous deux ont soutenu l'austérité et la guerre impérialiste. 

Citoyens, un parti composé d'anciens bureaucrates du PP et du PSOE, a fait campagne sur un programme droitier et populiste appelant à des réductions d'impôts pour les riches, des coupes budgétaires, des réformes du droit du travail et un régime «technocratique» pour les imposer à la population. Malgré la promotion de Citoyens par les médias et l’affirmation des commentateurs avant l’élection que ce parti arriverait second et serait faiseur de roi dans un nouveau gouvernement mené par le PSOE ou le PP, il n’arrive que quatrième avec 14 pour cent des voix et 40 sièges. 

Citoyens a pu exploiter la faillite et la trahison des organisations se présentant comme de « gauche», surtout Podemos. 

Podemos a été fondé en janvier 2014 par un assemblage d'anciens responsables d'IU, d'universitaires staliniens et de membres du parti pabliste Izquierda Anticapitalista (IA). Sa posture initiale de parti anti-austérité ou de gauche s'est cependant vite avérée être une fraude. Il a bien vite abandonné les promesses sociales limitées de son manifeste de fondation, commencé à recruter dans l'armée, loué le pape et l'Eglise catholique, promu le patriotisme et soutenu la politique d'austérité imposée en Grèce par son allié Syriza (« Coalition de la gauche radicale »). 

Après avoir fait agressivement la promotion de Syriza durant la campagne électorale grecque, Pablo Iglesias le dirigeant de Podemos a notoirement soutenu ses mesures d'austérité déclarant: « Ce que le gouvernement grec a fait est, malheureusement, la seule chose qu'il pouvait faire ». 

Une fois qu’il eut approuvé l'austérité et Syriza, Podemos s'est effondré dans les sondages, une réflexion du désillusionnement populaire envers Syriza et Podemos. Il est alors tombé autour de 10 pour cent au début de la campagne électorale après avoir été en tête des sondages avec 24 pour cent. 

Podemos a cependant fini par refaire du terrain en multipliant les appels de droite qui lui ont valu une couverture positive dans les médias capitalistes. Il a recruté d'anciens juges et fonctionnaires de police et l'ex-chef d'état-major général des Forces armées le général Julio Rodríguez qui avait dirigé l’effort espagnol dans la guerre de l'OTAN en Libye en 2011; guerre qui a dévasté le pays et fait 30.000 morts. 

Le parcours de Podemos souligne le fait que tous les partis politiques représentés au parlement sont fondamentalement hostiles aux intérêts de la classe ouvrière et soutiennent l'austérité et la guerre. 

Le Real Instituto Elcano, groupe de réflexion financé par l'Etat, l'a indiqué dans son dossier spécial, « L'Election législative espagnole de 2015: priorités internationales des partis politiques ». Sur la base d’entretiens avec les principaux responsables de politique étrangère des quatre premiers partis, il a conclu qu'il y avait «un fort degré de convergence pour ce qui est d’identifier les éléments pouvant constituer un consensus sur la politique étrangère ».

« Ainsi, malgré les critiques des trois partis de l'opposition à l'égard de l'orientation actuelle de la diplomatie espagnole, ils sont tous d'accord pour dire que le potentiel existe pour que l'Espagne ait une emprise et une projection plus grandes dans le monde », écrit-il. 

(Article paru en anglais le 21 décembre 2015)