Espagne: Podemos fait pression sur le PSOE pour former un nouveau gouvernement

Par Alejandro López et Paul Mitchell
28 janvier 2016

« Notre volonté est de ne pas entrer dans un gouvernement dirigé par le PSOE ». C’est ce qu’avait dit le chef de file de Podemos, Pablo Iglesias, après les élections régionales de mai 2015. Neuf mois après, à la suite de l’élection législative du 20 décembre, Podemos augmente sa pression sur le Parti socialiste (PSOE) pour former un gouvernement. 

Un gouvernement de coalition comprenant le PSOE et Podemos est l'une des possibilités laissées par le résultat indécis de l’élection du 20 décembre qui a fait éclater un système bipartite espagnol vieux de plusieurs décennies. Celle-ci a produit un parlement sans majorité avec 123 sièges pour le Parti populaire (PP), 90 pour le PSOE, 69 pour Podemos, 40 pour le parti de droite Citoyens, deux à la Gauche unie (UI) dirigée par les staliniens, et 25 pour divers partis nationalistes régionaux. 

En conséquence, aucun parti ne peut former seul un gouvernement et une crise politique s’est ouverte. Un rapport sur l'Espagne qui sera publié en février par la Commission européenne va probablement avertir qu’une incapacité durable à former un gouvernement « pourrait ralentir le programme de réformes et déclencher une perte de confiance et une dégradation du climat du marché ». Ces préoccupations ont forcé le roi Felipe VI à intervenir, à un degré sans précédent pour la monarchie des temps modernes, afin de négocier une solution et d'organiser, hier, une nouvelle série de pourparlers avec tous les chefs de parti. 

Les discussions précédentes se sont terminées le 22 janvier, le premier ministre par intérim Mariano Rajoy (PP) déclinant l'offre officielle du roi de former un nouveau gouvernement: il avait été incapable d'obtenir le soutien du PSOE pour une grande coalition entre le PP, le PSOE et Citoyens. Le même jour, Iglesias disait aux journalistes à l’issue de ses entretiens avec le roi qu'il était prêt à former un « gouvernement progressiste » avec le PSOE et IU, dont Pedro Sánchez le leader du PSOE serait premier ministre et lui vice-premier ministre. 

Iglesias fit suivre son offre d’un article, « Le gouvernement du changement», paru dans le quotidien pro-PSOE El País. Il y écrit, « pour la première fois, il est possible de former un gouvernement pluraliste et progressiste en Espagne, suffisamment détaché des pratiques passées pour assurer la mise en œuvre d'un programme de sauvetage social dans les 100 premiers jours de gouvernement ». Il demande au PSOE de reconnaître que « nous ne pouvons pas décevoir ces 11 millions d'électeurs qui, en aucun cas, ne veulent que le PP continue à gouverner ». Pour les électeurs du PSOE, un gouvernement PSOE-Podemos était « la meilleure garantie que leur parti ne les laisse pas tomber de nouveau ». 

Pour faciliter un accord avec le PSOE, Podemos a aussi reculé par rapport à sa demande de tenue d'un référendum sur l'indépendance de la Catalogne. Le numéro deux du parti, Iñigo Errejón, a dit que le parti était toujours favorable à un référendum mais était ouvert à des alternatives. Iglesias a proposé la création d'un nouveau ministère de « la plurinationalité» dirigé par Xaiver Domenech, chef de la faction catalane de Podemos, En Comú Podem. 

Malgré son intention de se subordonner au PSOE en étant vice-premier ministre, Iglesias a dit que Podemos devrait avoir la moitié des ministères dans un gouvernement de coalition. Il a également déclaré qu'il « ne croyait pas » à un soutien de Sanchez comme premier ministre « sans entrer dans le gouvernement ». 

C’était là une référence au Portugal, où le Bloc de gauche (BE) de la pseudo-gauche et du Parti communiste soutiennent, de l'extérieur, un gouvernement minoritaire du Parti socialiste (PS). Le PS a fait passer en force le renflouement de la Banque en faillite Banif qui coûta €2,2 milliards à l’Etat; il a présenté pour acceptation à l'Union européenne un budget 2016 qui imposera davantage d'austérité aux travailleurs portugais.

Si Iglesias a exprimé son soutien au gouvernement PS portugais, appelant sa politique « ferme et courageuse, » son intention est clairement de ne pas laisser Podemos en dehors d'un gouvernement semblable en Espagne, qui jouerait le rôle joué par BE au Portugal. Il est prêt à occuper un poste dans un gouvernement dirigé par le PSOE et à lui fournir une couverture de «gauche» alors qu’il s’apprête à attaquer la classe ouvrière.

Après l'expérience du BE au Portugal et surtout l'imposition de l'austérité en Grèce par le gouvernement dirigé par Syriza, un allié clé de Podemos, c’est maintenant au tour de Podemos de se déclarer franchement comme défenseur de l’ordre bourgeois hostile à la classe ouvrière. Il se révèle sans le dire ouvertement comme un allié politique du PSOE, parti de longue date du capital financier qui a soutenu de nombreuses guerres de l'OTAN et des mesures d'austérité impitoyables négociées avec l'Union européenne.

Podemos tente de masquer le caractère réactionnaire de son projet d'alliance avec le PSOE derrière la feuille de vigne de quelques propositions symboliques d'en finir avec les mesures d'austérité les plus impopulaires et les plus scandaleuses. Il appelle toujours à quelques mesures limitées et ambiguës, telles que d’empêcher l’expulsion d’emprunteurs de leur domicile par les banques « sans avoir proposé une alternative d’hébergement ».

En Grèce, le gouvernement Syriza avait également proposé des mesures sociales similaires, et en a adopté quelques-unes, mais il a imposé en quelques semaines des coupes brutales dans les dépenses publiques et les retraites, les privatisations et les hausses d'impôts exigées par la troïka (UE,FMI et BCE) et continue de le faire.

Iglesias a soutenu Syriza depuis son entrée en fonction en janvier 2015, défendant ses mesures d'austérité comme «malheureusement, la seule chose qu'il pouvait faire ».

Le 24 janvier, Iglesias et Sánchez ont eu une conversation téléphonique de 20 minutes au cours de laquelle, selon El País, les deux dirigeants étaient en désaccord sur le temps qu’il fallait pour commencer des négociations. Iglesias a insisté pour qu’elles démarrent le plus tôt possible alors que Sánchez voulait attendre. Sanchez a également reproché à Iglesias son annonce du 22 janvier après sa rencontre avec le roi.

Malgré la cour agressive que Podemos fait au PSOE, il reste des obstacles majeurs à la formation d'un gouvernement PSOE-Podemos. La marge de manoeuvre de Sánchez est pratiquement nulle. La proposition d’Iglesias de devenir vice-premier ministre et que Podemos prenne la moitié des ministères est basée sur le fait que Podemos a obtenu 20,7 pour cent des voix (5.189.463) un peu moins que le PSOE (22 pour cent, 5.530.779 voix). De récents sondages montrent aussi que la majorité des partisans du PSOE préfère un pacte avec Podemos plutôt qu'avec le PP, et que Podemos battrait le PSOE si des nouvelles élections devaient avoir lieu, le PSOE rétrogradant à la troisième place.

Une faction du PSOE conduite par la dirigeante du parti en Andalousie, Susana Díaz, appelle à un gouvernement de grande coalition avec le PP. Les principaux dirigeants du PSOE, dont l'ancien Premier ministre Felipe González et l’ancien vice-premier ministre Alfredo Pérez Rubalcaba sont farouchement opposés à tout accord avec Podemos qu’ils ont traité de « menace pour l'unité espagnole ». On parle de déposer Sánchez et de scission dans le parti.

Ces factions du PSOE indiquent que si Sánchez devait accepter de former un gouvernement avec Podemos et l’UI, il manquerait toujours au PSOE 15 sièges pour une majorité absolue. Le parti des Citoyens a dit qu'il s’opposerait à tout gouvernement comprenant Podemos, ce qui signifie que le PSOE aurait besoin d’accords avec deux ou plusieurs partis nationalistes et indépendantistes de Catalogne et du Pays Basque.

Le nouveau gouvernement régional catalan fait avancer sa « feuille de route » pour une sécession d’avec l'Espagne dans les prochains 18 mois et pour la création de nouveaux organes d'Etat catalans dont un ministère fiscal et une « banque publique ». Il fait également la cour à l'Union européenne et aux institutions financières pour faire pression sur Madrid en promettant qu’une Catalogne indépendante serait mieux placée pour se conformer aux exigences de la troïka.

(Article paru en anglais le 27 janvier 2016)