Allemagne: les « correspondances berlinoises » ou l’université Humboldt au service du militarisme

Par Johannes Stern
22 juin 2016

« Les universités resteront-elles des centres de science et de libre discussion? Ou deviendront-elles une fois de plus des pépinières de cadres, dirigées par l’Etat, au service des idéologies d’extrême-droite et du militarisme, comme déjà une fois dans l’histoire allemande? » C’est la question posée dans l’introduction du livre Science ou propagande de guerre? qui traite du rôle joué par l’université Humboldt de Berlin dans la remilitarisation de l’Allemagne.

La série de réunions intitulées « Correspondances berlinoises » et ayant lieu actuellement au Théâtre Gorki à Berlin montrent le stade avancé de la transformation de l’université Humboldt en groupe de réflexion de l’impérialisme allemand.

Ces réunions reposent sur une coopération directe entre le ministère allemand des Affaires étrangères et l’université Humboldt en vue de mettre en œuvre le changement de politique étrangère annoncé début 2014 à la Conférence de Munich sur la sécurité par le président allemand Gauck et le gouvernement allemand.

Dans le discours introduisant ces conférences, le ministre des Affaires étrangères Frank-Walter Steinmeier (Parti social-démocrate, SPD), qui avait exigé que l’Allemagne soit « prête à s'engager sur les questions de politique étrangère et de sécurité plus rapidement, plus décisivement, et plus fortement, » les a décrites comme « une coopération audacieuse entre trois partenaires très différents, le Théâtre Gorki, l’université Humboldt et le ministère des Affaires étrangères ». C’était, dit-il encore, une « chose téméraire pour ceux d’entre nous qui travaillent dans le domaine de la politique étrangères. »

Steinmeier n’a laissé aucun doute sur ce qu’il entendait par là: l’élaboration d’une stratégie allemande dans la lutte compétitive entre grandes puissances pour un nouveau partage du monde. Il a remarqué que « les crises et les conflits se précipitent en ce moment et ce n’est pas par hasard. C’est le reflet de la lutte pour la suprématie, des luttes pour le pouvoir entre les vielles et les nouvelles puissances, entre des acteurs étatiques et non étatiques ayant un grand nombre d’intérêts, d’ambitions et d’idéologies. »

L’Allemagne était effectivement « responsable de la destruction de tout un ordre » au 20ème siècle, mais « malgré cela, ce pays est devenu […], au cours des 70 dernières années, une importante plaque tournante dans le réseau des relations internationales, » a poursuivi Steinmeier.

Il a ensuite demandé « Mais quelles sont les conséquences de tout cela pour notre engagement dans le monde? » répondant: « Je crois que vu que nous profitons tellement de notre intégration dans l’ordre international, nous devons en faire d’autant plus pour préserver et développer cet ordre, notamment en ce moment où le monde semble craquer de toutes parts. »

Lors de la deuxième réunion de la série qui eut lieu dimanche dernier, le professeur de l’université Humboldt Herfried Münkler s’est chargé de justifier « scientifiquement » les observations faites par le ministre des Affaires étrangères.

Le politologue a parlé très ouvertement de son rôle de souffleur du militarisme allemand. Ce fut « un véritable défi, » lorsqu’« il y a quelques mois, le président de l’université Humboldt de l’époque, Jan-Hendrik Olbertz, avait demandé à certains d’entre nous de réfléchir à la notion d’‘ordre’ tout en la faisant fructifier pour les défis politiques les plus récents, comme l’avait dit le ministre des Affaires étrangères d’un monde qui semblait craquer de toutes parts. »

Un peu plus tard, Münkler a assuré que sa perspective n’était pas de concevoir « des théories d’un ordre mondial » en tant que « pur théoricien » et de se maintenir « strictement à l’écart » des acteurs politiques. « Le Werdersche Markt à Berlin » – où est situé le ministère des Affaires étrangères – était à « un kilomètre de l’université Humboldt » et, « dans une certaine mesure, j’essaye de rendre la distance courte et rapide et de faire l’aller-retour. »

Le travail de Münkler est depuis longtemps lié à la politique étrangère allemande. En 2014, il avait, avec l’appui des Fondations Volkswagen et Thyssen, publié son livre « Der Große Krieg » ( La grande guerre) qui attaquait surtout l’éminent historien Fritz Fischer et relativisait la culpabilité de l’Allemagne dans la Première Guerre mondiale. Son essai « Macht in der Mitte » (La puissance du milieu) publié en 2015, préconise que l’Allemagne assume le rôle d’hégémon en Europe en échangeant son rôle de « trésorier en chef » contre celui du « maître de discipline ». Ce livre fut surtout cité après les diktats d’austérité imposés à la Grèce par l’Allemagne.  

Dans son tout dernier ouvrage, « Kriegssplitter » (Echarde de guerre), Münkler poursuit l’objectif déclaré de développer une « véritable stratégie politique » pour l’impérialisme allemand au 21ème siècle « afin d’aborder les défis de notre temps. » La conférence qu’il a donnée au Théâtre Gorki sur le thème de « l’ordre – un concept politique contesté » sert ce projet. Et, comme d’habitude, le professeur n’a pas mâché ses mots malgré des références prétentieuses et fausses à Kant, Hegel et même Marx.

Dans les conditions d’un « désordre » géopolitique grandissant – dont il identifia la cause principale comme étant la retraite des Etats-Unis comme gendarme du monde, » des Etats défaillants et la propagation du terrorisme – Münkler a plaidé en faveur de la « réhabilitation du concept démodé d’ordre. » L’Allemagne doit être prête à accepter le rôle de puissance régulatrice qui ne « consume » pas seulement l’ordre mais le « produit », si nécessaire par des moyens politiques et militaires.

Actuellement, il s’agissait surtout de stabiliser la périphérie européenne. Selon Münkler, « L’Allemagne doit assumer plus de ‘responsabilité’, comme le dit la formule, peut-être pas dans le monde mais dans la périphérie européenne. » Il a dit encore, « le défi central que les Européens doivent relever [est] la stabilisation de l’autre côté de la Méditerranée [les côtes d’Afrique du Nord] et la réorganisation du Moyen-Orient. »

A la fin de sa prestation, Münkler a dit avec insistance à son auditoire: « Nous devons décider si nous voulons et comment nous voulons défendre l’ordre existant contre l’intrusion du chaos, et si nous nous estimons capable de créer un nouvel ordre praticable et imposable, ce dont tant de gens aiment parler. Mais, ceci dépend de notre confiance en nous et de la force que nous ressentons en nous. »

La question que « Olbertz nous a posée » n’était « pas seulement la bonne question mais aussi une question oppressante ». Ce qui était en jeu n’était rien de moins que de « choisir entre la défense du vieil ordre ou la création d’un ordre fondamentalement nouveau, et ce que nous nous pensons capables de faire dans une vieille société devenue fatiguée, connue dans ma langue comme la société post-héroïque. Plus nous faisons attendre la réponse, plus le désordre deviendra grand. »

Le professeur de l’université Humboldt fit également référence aux influences théoriques sur lesquelles se fondent ses velléités de grande puissance. Il mentionna par exemple les conceptions du géographe allemand Ernst Kapp (1808-1896). Kapp lui-même était un libéral convaincu, mais sa théorie historique de « la création des empires » et ses concepts de « Raum und Zeit » (L’espace et le temps) ont influencé la génération suivante des stratèges géopolitiques impérialistes réactionnaires.

La pensée de Kapp fut par la suite développée par Friedrich Razel; elle se retrouve sous une forme semblable dans les écrits géopolitiques de Carl Schmitt.

Ratzel (1844-1904) est considéré comme un pionnier de la géopolitique allemande. En tant que membre de l’antisémite et militariste Ligue pangermaniste, il forgea en 1901le concept malfamé de « Lebensraum » (espace vital).

Schmitt ne fut pas seulement le principal juriste du Troisième Reich mais aussi un géopoliticien nazi influent. Il est très révélateur que ce dernier soit l’une des principales sources d’influence de Münkler. La bibliographie de Kriegssplitter énumère quatre œuvres de Schmitt, dont l’ouvrage tristement célèbre « Land und Meer » (Terre et mer) publié en 1942. Même si cela ne fut peut-être pas évident pour tous les auditeurs du Théâtre Gorki, les remarques faites par Münkler, sur invitation de l’université Humboldt et du ministre des Affaires étrangères, suivent cette tradition.

(Article original paru le 20 juin 2016)