Malgré l’opposition croissante à la Loi travail les syndicats français prêts à faire des concessions

Par Alex Lantier
21 juin 2016

Malgré l’opposition de plus en plus militante de la classe ouvrière à la Loi travail régressive du PS (Parti socialiste), les syndicats français indiquent, devant la position intransigeante du PS, vouloir capituler et accepter les principales dispositions de cette loi. 

La semaine dernière, le premier ministre Manuel Valls a menacé d’interdire les manifestations appelées par la CGT stalinienne (Confédération générale du travail) dans les grandes villes françaises. Cette mesure sans précédent montrait que l’état d’urgence imposé après les attentats terroristes du 13 novembre à Paris était avant tout destiné à réprimer l’opposition de la classe ouvrière au programme d’austérité de l’Union européenne (UE).

Valls a répété et amplifié cette menace vendredi 17 juin dans une interview belliqueuse au Journal du Dimanche tout en calomniant les travailleurs et les représentants syndicaux protestant contre la loi travail, les traitant d’émeutiers. « Compte tenu de la situation, des violences qui ont eu lieu, de l’attentat odieux contre le couple de policiers [tué la semaine dernière à Magnanville] mais aussi de la tenue de l’Euro, les organisateurs devraient annuler eux-mêmes ces rassemblements. », a déclaré Valls. « C’est du bon sens ! »

Il a appelé la CGT à « sortir de cette impasse », ajoutant : « Or, c’est un fait : des syndicalistes peuvent agir avec des casseurs, c’est inadmissible. Les organisateurs ne veulent pas prendre leurs responsabilités, se désolidariser clairement des violences, si nous constatons que ces manifestations font peser de nouveau un danger pour les forces de l’ordre et les biens publics, alors le gouvernement prendra ses responsabilités. »

Par ces remarques, Valls montrait son mépris non seulement des droits de grève et de manifestation, protégés par la Constitution, mais aussi de l’opinion de la grande masse de la population, très hostile à la loi travail. Même les sondages officiels ont constaté que, après que le PS l’a fait passer à l’Assemblée nationale avec le 49.3 (une mesure d’urgence pour l’imposer sans vote), entre 60 et 64 pour cent de la population voulaient que le PS retire sa loi.

Mais c’est précisément au moment où monte l’opposition au PS et après la forte participation aux manifestations du 14 juin que la CGT propose de larges concessions au gouvernement PS. Cela a été la substance des pourparlers du 17 juin entre le secrétaire général de la CGT Philippe Martinez et la ministre du Travail PS Myriam El Khomri, chargée de superviser les progrès de la loi dans les chambres du parlement.

La CGT avait auparavant critiqué une mesure clé de la Loi du travail, la disposition permettant aux syndicats et aux patrons de négocier des accords au niveau des entreprises violant les conventions au niveau des branches et les dispositions du Code du Travail. Cela rendrait officiel le rôle de la bureaucratie syndicale en tant que pourvoyeuse de main-d’œuvre pro-entreprises, piétinant la législation du travail pour imposer l’augmentation des cadences et les coupes des salaires et des avantages sociaux correspondant aux exigences de profit des employeurs.

Au moment où il quittait les pourparlers avec El Khomri, Martinez a suggéré qu'ils représentaient essentiellement une impasse. « Il y a des points de désaccords entre la CGT et le gouvernement sur des choses de fond », a-t-il dit, « ces désaccords se sont confirmés aujourd'hui. »

Mais El Khomri a elle, signalé qu’il y avait eu une discussion approfondie de l’attitude de la CGT vis-à-vis de la loi. Si elle et Martinez n’avaient « pas trouvé un consensus, » dit El Khomri, « nous avons eu un échange constructif, argumenté, sur cette primauté que nous entendons donner à l’accord d’entreprise. »

Des documents décrivant la position de la CGT ont été divulgués et on a appris de tous côtés que la CGT abandonnait ses appels au retrait de la loi. Elle commençait au contraire à fixer les conditions pour accepter la section la plus controversée de la Loi du travail, celle qui permet aux syndicats et aux patrons de signer des accords violant les conventions de branches ou le Code du travail au plan national.

« Les branches définiront, dans le respect des planchers et des plafonds légaux, les marges de négociation possible dans les entreprises. ... [Soit] les accords d’entreprise seront négociés dans les limites fixées par la branche et devront alors être validés par les OS majoritaires. Soit les entreprises souhaitent obtenir des dérogations au cadre fixé par la branche, dans le respect des limites légales. Auquel cas, la demande sera adressée à la Commission de Branche, celle-ci devra effectuer un contrôle en légalité mais aussi en opportunité » propose un papier de la CGT.

Si la CGT maintient, du moins pour l’instant, ses appels à des manifestations les 23 et 28 juin, elle manœuvre désespérément pour organiser une trahison. Il est de plus en plus évident que le conflit entre la position défendue par la classe ouvrière et celle soutenue par le gouvernement PS, qui a derrière lui la majeure partie de la classe dirigeante française et européenne, est irréconciliable. Cela a sapé les positions de la CGT et des partis de la pseudo-gauche qui lui sont proches, comme le Front de gauche de Jean-Luc Mélenchon et le Nouveau Parti anticapitaliste (NPA).

La CGT a longtemps ouvertement dit qu’elle pratiquait, comme partie de son rejet explicite de la révolution sociale après la dissolution de l’URSS par la bureaucratie stalinienne, un « dialogue social » avec le patronat pour trouver des « propositions » acceptables pour celui-ci et pour le gouvernement. Mais il est tout à fait évident à présent que tout ce que Valls et le PS ont l’intention de négocier avec la CGT sont les termes de sa capitulation. La CGT cherche maintenant un moyen ou un autre de faire passer son abdication.

La classe ouvrière indique d’autre part par sa lutte qu’elle a besoin de et qu’elle est objectivement prête pour un nouveau type de directions : des partis révolutionnaires qui mobilisent la vaste opposition, au PS et à tout le programme d’austérité de l’UE, de l’ensemble des travailleurs en Europe dans une lutte politique pour le socialisme. Après une décennie ou presque d’aggravation de la crise économique et de mécontentement politique, les conditions sont réunies pour l’explosion de grèves politiques de masse et de luttes révolutionnaires dans toute l’Europe.

La CGT, le Front de gauche dominé par les staliniens et le NPA sont unis dans leur opposition à une telle perspective. Ils sont des alliés de longue date du PS et l’ont soutenu aux élections de 2012, appelant à voter pour François Hollande comme président; ils n’ont organisé depuis quatre ans aucune opposition significative à ses mesures d’austérité jusqu’à ce que les manifestations des jeunes n’éclatent contre le droit du travail ce printemps. De larges couches de travailleurs ont le sentiment qu’ils font partie du statu quo malgré leurs critiques du PS.

Ces organisations connaissaient les divisions sur la loi dans la classe dirigeante et espéraient sans doute les exploiter pour obtenir du gouvernement des concessions mineures qu’ils pourraient essayer de présenter aux travailleurs comme une victoire. En effet, les propositions de la CGT à El Khomri sur les accords d’entreprise reprennent les objections de Martine Aubry, un « poids lourd » du PS qui a écrit un éditorial avec le député vert allemand Daniel Cohn-Bendit critiquant sévèrement le gouvernement Hollande. Un des points faits dans l’éditorial était une attaque de la loi travail.

L’éditorial appelait à limiter l’attaque des accords de branche dans la loi travail. Il avertissait que l’imposition de réductions massives de salaires et d’avantages sociaux dans de nombreuses entreprises d’une branche pouvait déclencher une course incontrôlable vers le bas dans le niveau de vie des travailleurs qui serait financièrement déstabilisatrice pour le patronat et politiquement explosive. « Les salariés vont subir un chantage permanent, » écrivent-ils, « et les entreprises être soumises à des distorsions de concurrence, alors que l’accord de branche unifie les conditions générales de travail pour les entreprises d´un même secteur. »

La proposition de la CGT répondrait en partie à cette objection, donnant aux syndicats le contrôle au niveau des branches sur les réductions apportées aux salaires et aux conditions des travailleurs dans chaque entreprise, donnant une image un peu plus claire des conditions de prix entre les chaînes d'approvisionnement.

Une telle proposition n’offrirait que la perspective de nouvelles attaques sociales contre les travailleurs. Il est de plus en plus évident cependant, que le gouvernement PS n’a aucune intention d’adopter les propositions d’Aubry ou de la CGT et que la seule voie à suivre pour les travailleurs dans la lutte contre la Loi du travail est de retirer cette lutte des mains des partis de la pseudo-gauche et de celles de la bureaucratie syndicale.

(Article paru d’abord en anglais le 20 juin 2016)