Les conditions de travail se détériorent en Allemagne

Par Dietmar Henning
12 septembre 2016

Les conditions de travail se sont sensiblement détériorées au cours de ces quelques dernières années. Selon un rapport publié par le ministère du Travail et des Affaires sociales, qui est dirigé par Andrea Nahles (Parti social-démocrate, SPD), en réaction à une pétition lancée par le parti Die Linke (La Gauche), le stress et la pression au travail vont croissant.

Un peu moins d’un quart des salariés travaillent régulièrement après 6 heures du soir. Le nombre de gens qui travaillent le soir est passé de cinq à 8,8 millions et le nombre des travailleurs de nuit (travaillant de 23 heures à 6 heures du matin) a augmenté en passant de 2,4 à 3,3 millions. Vu que le nombre total des salariés s’est également accru, les pourcentages sont cependant quasiment restés inchangés.

En ce qui concerne toutefois le travail du week-end, la situation est différente. Non seulement le nombre absolu mais le pourcentage des travailleurs qui travaillent le week-end a énormément augmenté. En 1995, six millions de salariés ou 18,8 pour cent des travailleurs travaillaient régulièrement le week-end et les jours fériés. En 2015, ce chiffre était passé à 8,8 millions soit un quart (24,7 pour cent) des salariés. Les femmes représentaient 4,7 millions de travailleurs à travailler le week-end contre 4,2 millions pour les hommes.

Le nombre de travailleurs en horaires par roulement a également augmenté en passant de 3,8 millions en 1995 à 5,6 millions en 2015 et le nombre de femmes impliquées dans un travail posté a doublé en passant de 1,3 à 2,5 millions.

Le nombre de travailleurs travaillant au-delà de la durée fixée par leur contrat a également substantiellement augmenté. Il y a vingt ans, 1,3 million soit 4,2 pour cent sur un total de 32 millions de salariés travaillaient plus que 48 heures par semaine. L’année dernière ce chiffre avait été de 1,7 million soit 4,8 pour cent sur un total d’environ 36 millions de salariés.

Ces statistiques se fondent sur des données fournies par l’Institut de recherche pour le marché du travail et les professions (Institut für Arbeits-und Berufsforschung, IAB) de l’Agence fédérale de l’Emploi et sur un micro-recensement de l’Office allemand de la Statistique (Statistischen Bundesamtes). La Confédération allemande des syndicats (Deutsche Gewerkschaftsbund, DGB) établit régulièrement ses propres chiffres sur la base d’une enquête représentative sur le « bon travail » destinée à son site dédié « DGB-Index Gute Arbeit » (Indice du DGB intitulé Bon Travail).

Conformément aux chiffres du DGB, 60 pour cent de tous les travailleurs travaillent régulièrement plus longtemps que prévu dans leur contrat. Près d’un salarié sur quatre travaille plus de 45 heures par semaine et un salarié sur six travaille plus que 48 heures. Environ 70 pour cent de ceux qui travaillent plus de 45 heures se sentent « traqués ou travailler sous pression. » Un tiers de ces travailleurs disent que souvent leurs heures supplémentaires ne sont pas payées.

L’IAB a comptabilisé l’année dernière 997 millions d’heures supplémentaires payées et 816 millions d’heures non payées, soit un total de 1,8 milliard. Cela correspond à 860 000 postes à plein temps.

Alors que le nombre des heures supplémentaires est toutefois en hausse, le travail à plein temps régresse. Tandis que certains travailleurs sont contraints de travailler de plus en plus, des millions d’autres ne trouvent rien d’autre que des emplois à temps partiel au revenu inadéquat.

Ces statistiques montrent que les réformes sociales pour lesquelles la classe ouvrière a lutté dans les années 1950 et 1960 – la journée de huit heures, la semaine de cinq jours, le paiement des heures supplémentaires, les primes de week-end, le maintien du salaire en cas d’arrêt-maladie, etc. – ont déjà en grande partie été détruites. Les jeunes femmes et les jeunes hommes qui entrent actuellement sur le marché du travail, dans la mesure où ils arrivent à décrocher un emploi, retrouvent les conditions qui régnaient à l’époque du capitalisme primitif.

Les syndicats qui avaient lutté jadis pour la semaine de 35 heures et les samedis fériés sous le slogan « Le samedi, mon papa est à moi » sont maintenant les chefs de file du démantèlement de ces acquis antérieurs.

L’« Agenda 2010 » du gouvernement fédéral rouge-Vert (SPD et Parti des Verts) sous la direction de Gerhard Schröder qui a ouvert les vannes aux bas salaires et aux coupes sociales, n’aurait pas été possible sans le ferme soutien des syndicats. Peter Hartz, l’auteur des lois Hartz qui portent son nom, incarne en sa seule personne la fusion du SPD, des syndicats et du capital. Il fut un membre du SPD, du syndicat IG Metall et du conseil d’administration de Volkswagen, le tout en même temps.

Le démantèlement des acquis sociaux n’est toutefois nullement achevé. Les fédérations patronales réclament depuis longtemps non seulement une suppression qui ne soit pas simplement de fait, mais légale, de la journée de huit heures.

« Le droit du travail [Arbeitszeitgesetz] doit rapidement être adapté aux mutations du monde du travail et de la société », a dit dernièrement le dirigeant de la fédération patronale Südwestmetall, Stefan Wolf. Il s’oppose à la journée de huit heures et à la pause obligatoire de 11 heures entre deux journées de travail. « Une loi du travail mise à jour définirait par exemple la durée maximum du travail hebdomadaire que les travailleurs pourraient alors répartir individuellement sur la semaine en accord avec l’employeur », a suggéré Wolf.

La ministre fédérale du Travail, Andrea Nahles (SPD) soutient la flexibilisation des conditions de travail exigées par les entreprises. En juin, elle avait dit au journal Frankfurter Allgemeine Zeitung être en faveur d’un assouplissement des dispositions régissant le temps de travail en indiquant préférer que ces questions soient réglementées par des accords salariaux et interentreprises plutôt que par la loi.

Ceci permettrait aux employeurs d’allonger la durée du temps de travail et de lancer des attaques contre les travailleurs et les fonctionnaires syndicaux et aux comités d’entreprise d’en profiter. Ces derniers sauvegarderaient leurs postes lucratifs et leurs privilèges en échange de leur aide dans le lancement des nouvelles attaques contre les conditions de travail. Ils maintiendraient l’ordre parmi les travailleurs en s’efforçant d’étouffer toute résistance aux attaques. C’est pourquoi les syndicats exhortent la ministre du Travail Nahles à prévoir dans la loi leur collaboration dans l’assouplissement de la réglementation du temps de travail.

L’aggravation de la pauvreté chez les retraités est une autre conséquence de l’accroissement de la flexibilité dans le temps de travail, vu que les cotisations aux caisses d’assurance retraite et de sécurité sociale diminuent en conséquence.

Les premiers effets s’en font déjà sentir. Pour le moment, selon le ministère du Travail, un peu moins de six pour cent des personnes âgées de 65 ans exercent un « mini-job ». Cela correspond à près d’un million de personnes soit 22 pour cent de plus qu’en 2010. Le nombre de ceux de plus de 75 ans qui occupent un mini-job a augmenté de 57 pour cent depuis 2010.

(Article original paru le 10 septembre 2016)