Une onde de choc en Europe après la victoire de Trump

Par Peter Schwarz
14 novembre 2016

Les élites dirigeantes européennes ont été choquées et horrifiées par l’élection de Donald Trump comme prochain président américain. Presque aucun gouvernement ou journal ne s’attendait à un tel résultat. Ils craignent désormais que la présidence de Trump ne déstabilise pas que les États-Unis mais aussi le reste du monde. 

« Les marchés financiers sont plongés dans le chaos, le monde politique retient son souffle », a commenté le quotidien économique allemand Handelsblatt. « Même si Trump ne met en œuvre que quelques-unes de ses annonces, la planète ne sera plus la même – ni géopolitiquement, ni économiquement et ni culturellement ». 

Le Financial Times britannique a discerné un « moment de grand danger » dans la victoire de Trump. Après le référendum sur le Brexit en Grande-Bretagne, il « semblerait y avoir un autre coup dur porté contre l’ordre libéral international », a écrit le journal. « M. Trump doit décider, de par ses actions et ses paroles, s’il a l’intention de contribuer à la vaste opération de destruction à un prix incalculable pour l’Occident ». 

Le chroniqueur du Guardian, Richard Wolffe, a qualifié la victoire de Trump de « rien de moins qu’une révolution […] L’Amérique et sa relation au monde ont fondamentalement changé du jour au lendemain […] Dans son ensemble, la victoire de Trump inaugure la période la plus tumultueuse de l’histoire américaine depuis la Grande dépression et le début de la Seconde guerre mondiale. Elle remet en question les concepts fondamentaux de l’identité américaine et de la sécurité mondiale tels que nous les connaissons depuis des générations ». 

Même le ministre allemand des Affaires étrangères, Frank-Walter Steinmeier, obligé de par sa fonction à s’exprimer prudemment en respectant les normes diplomatiques, a mis en garde contre de durs conflits dans la déclaration qu’il a faite à la suite des résultats électoraux. « Je pense que nous devons nous préparer à ce que la politique étrangère américaine devienne moins prévisible et nous devons nous attendre à ce que l’Amérique préfère de plus en plus prendre ses décisions seule », a dit Steinmeier. « En d’autres termes : Je ne veux rien enjoliver. Rien ne sera plus facile et beaucoup de choses seront plus difficiles ». 

Un grand nombre de commentateurs de la presse européenne ont souligné que les résultats ne représentaient pas un vote de confiance pour Trump mais un vote qui visait l’establishment politique et que des parallèles existaient avec l’Europe. 

Après le vote en faveur du Brexit en Grande-Bretagne, c’est la deuxième fois cette année qu’une couche négligée et quasi-oubliée de la population a fait entendre sa voix », a remarqué Stefan Kornelius du journal Süddeutsche Zeitung. « Des forces sont ici à l’œuvre que même Donald Trump ne peut contenir. Il n’a fait que les exploiter à son avantage ». L’humeur rebelle dépasse de loin Trump. La majorité des États-Unis veut « une révolution. Et c’est ce qu’elle a obtenu maintenant ».

Le Handelsblatt a aussi désigné la raison de la victoire de Trump comme étant la fracture sociale qui traverse les États-Unis. Trump a « réussi à mobiliser des forces qui avaient depuis longtemps grondé sous la surface ». Sa montée est « un symptôme des problèmes plus graves qui existent dans la société américaine en général ». 

Selon le Handelsblatt, ce sont les deux partis qui portent la responsabilité de cet état de fait. Les Républicains ont « profondément divisé le pays de par leur politique fiscale » et ruiné « la crédibilité des États-Unis ainsi que toutes leurs valeurs [de par l’application d’une] politique étrangère idéologique et néo-impérialiste ». Les Démocrates ont dérégulé les marchés financiers ; les « banques ont commencé à faire des paris », provoquant ainsi « la crise financière mondiale » et se faisant sauver « grâce à des subventions massives octroyées par l’État ». 

Le quotidien Le Monde partage une position similaire. « La démocrate Hillary Clinton n’est pas la seule vaincue de ce scrutin. Une déferlante protestataire bouscule les élites traditionnelles de part et d’autre de l’Atlantique. L’élection de Donald Trump est un bouleversement majeur, une date pour les démocraties occidentales. Comme la chute du mur de Berlin, comme le 11 septembre 2001, cet événement ouvre sur un nouveau monde, dont on peine encore à distinguer les contours mais dont une caractéristique est d’ores et déjà avérée : dans ce monde-là, tout ce qui était réputé impossible, ou irréaliste, devient désormais envisageable ». Selon Le Monde, « […] L’Europe n’est en rien protégée du séisme qui vient de secouer Washington ». 

Cette « déferlante protestataire » qui a bousculé les élites traditionnelles, cette opposition sociale généralisée qui a trouvé dans la victoire électorale de Trump une expression extrêmement réactionnaire et faussée est encore bien plus redoutée par les élites européennes que le nouveau président en soi. Elles sont préoccupées par la possibilité qu’il perde le contrôle des spectres qu’il a conjurés. 

Dans le même temps, elles sont demeurées muettes quant à la raison qu’un milliardaire semi-fascisant comme Trump soit capable de canaliser une colère sociale généralisée dans une direction droitière. Elles ont tout au plus imputé la faute à la prétendue arriération des travailleurs américains « blancs ». 

La véritable raison en incombe pourtant à la politique droitière pratiquée par le Parti démocrate et le président Obama et qui représente les intérêts de Wall Street et de sections privilégiées de la classe moyenne ainsi qu’au rôle joué par Bernie Sanders et ses partisans de la pseudo-gauche. Lors des primaires démocrates, le sénateur du Vermont avait obtenu 13 millions de voix pour s’être présenté comme socialiste en faisant campagne contre la « classe des milliardaires » mais pour ensuite accorder son soutien à Hillary Clinton. C’est ainsi qu’il laissa la voie libre à Trump de se présenter comme le seul candidat « anti-establishment ». 

En Europe, les élites dirigeantes misent sur la pseudo-gauche pour réprimer l’opposition sociale. Syriza en Grèce, le parti Die Linke en Allemagne et de nombreuses autres organisations se targuent d’être des adversaires du capitalisme afin de pouvoir saborder toute lutte contre le capitalisme et – sitôt arrivés au gouvernement – imposer des mesures même encore plus brutales contre la classe ouvrière. 

Un représentant type de cette politique est le dirigeant du Parti travailliste britannique, Jeremy Corbyn. Il écrit (à juste titre) que « l’élection de Trump est un rejet sans équivoque de l’establishment politique et d’un système économique qui tout simplement ne fonctionne pas pour la plupart des gens. Il a apporté une inégalité croissante et une stagnation ou une chute des niveaux de vie à la grande majorité de la population, tant aux États-Unis qu’en Grande-Bretagne. C’est le rejet d’un consensus économique défaillant et d’une élite au pouvoir qui ne semble pas avoir écouté. Et la colère publique, qui a propulsé Donald Trump au pouvoir, s’est exprimée dans les remous politiques ressentis dans le monde entier ». 

Ayant dit cela, il appelle à la réponse la plus auto-satisfaite possible. 

Il parle de « certaines des réponses faites par Trump aux grands problèmes auxquels l’Amérique est confrontée et au discours diviseur » les concernant et qui est « manifestement faux », avant d’affirmer, « Je suis certain toutefois que la décence et le bon sens de la population américaine prévaudront, et nous transmettons notre solidarité à la nation d’immigrants, de pionniers et de démocrates […] Les Américains ont fait un choix. La tâche urgente pour nous tous est désormais de travailler ensemble de par les continents afin de relever nos défis mondiaux communs : garantir la paix, prendre les mesures nécessaires contre le changement climatique et assurer la prospérité économique et la justice ». 

Dans l’ensemble, les élites dirigeantes européennes ont réagi à la victoire électorale de Trump en virant encore davantage à droite. Sur les questions de politique intérieure, les représentants politiques déclarent qu’il est possible de stopper la montée des partis d’extrême-droite en Europe – qui tous ont salué le succès de Trump – en adoptant leur politique, surtout lorsqu’il s’agit de repousser les réfugiés et dans le cas de la sécurité intérieure. 

En ce qui concerne la politique étrangère, elles réagissent aux tensions prévues avec les États-Unis en accélérant le réarmement militaire. C’est ainsi que la ministre allemande de la Défense, Ursula von der Leyen a remarqué à propos de l’issue des élections, « l’Europe devra s’habituer à mieux s’occuper d’elle-même ». Ceci comprend une augmentation du budget de la défense. Un article de Spiegel Online est même allé jusqu’à réclamer cette semaine que l’Allemagne développe ses propres armes nucléaires. 

(Article original paru le 10 novembre 2016)