Le déficit de Trump au vote populaire pourrait atteindre deux millions

Par Patrick Martin et David North
14 novembre 2016

Les autorités de l’État de Californie et des autorités locales ont rapporté jeudi après-midi que jusqu’à cinq millions de voix reste à compter lors de l’élection présidentielle. Cela inclut les bulletins de vote postaux timbrés au plus tard le 8 novembre et les bulletins de vote « provisoires » émis par les électeurs qui se sont rendus à la mauvaise circonscription pour voter parce qu’ils avaient déménagé.

Si la candidate présidentielle démocrate, Hillary Clinton, maintient sa majorité de 62 pour cent qu’elle a gagnée jusqu’ici dans le vote de la Californie, le compte de tous les scrutins en suspens ferait vraisemblablement augmenter son score au vote populaire de l’estimation actuelle de 400 000 à approximativement deux millions de voix.

En tout cas, il s’agit probablement d’une estimation basse, puisque les bulletins de vote provisoires sont le plus souvent des cas qui apparaissent dans les quartiers populaires à faible revenu et dans les minorités, où Clinton a atteint des marges proches de 90 pour cent. Plus d’un million de bulletins restent à compter rien que dans le comté de Los Angeles, et 600 000 dans le comté de San Diego. Clinton a remporté plus de 80 pour cent des voix à Los Angeles et près de 60 pour cent à San Diego.

Cela signifie que Clinton, la perdante au Collège électoral face à Donald Trump, aurait une avance dans le vote populaire dépassant celle d’au moins trois gagnants des élections présidentielles américaines dans le dernier demi-siècle. John F. Kennedy a remporté les élections de 1960 contre Richard Nixon par 112 000 voix ; Nixon a remporté les élections de 1968 contre Hubert Humphrey par 510 000 voix ; et Jimmy Carter a remporté les élections de 1976 contre Gerald Ford par 1,7 million de voix.

L’avance de Clinton dans le vote populaire pourrait être quatre fois celle d’Al Gore en 2000. Gore avait gagné le vote populaire par 540 000 voix face à George W. Bush, il n’avait perdu au Collège électoral qu’après l’intervention de la Cour suprême pour arrêter un nouveau dépouillement des bulletins de vote en Floride.

Jusqu’à présent, les médias n’ont presque rien dit de l’ampleur de l’avance de Clinton dans le de vote populaire. Un article de David Leonhardt dans l’édition en ligne du New York Times est la seule référence dans les publications nationales, ainsi que des reportages occasionnels dans les médias californiens.

Le total des voix de Trump était en fait inférieur à celui remporté par les républicains Mitt Romney en 2012 et George W. Bush en 2004, et à peine au-dessus du total reçu par John McCain en 2008, quand il a perdu face à Barack Obama par une marge de dix millions de voix. 

Au fur et à mesure que l’ampleur de l’avance de Clinton dans le vote populaire sera connue, l’élévation de Trump à la présidence sera vue de plus en plus comme politiquement illégitime. 

On sait, bien entendu, que la victoire lors d’une élection présidentielle est déterminée par l’attribution de votes dans le Collège électoral archaïque. Mais dans les 213 premières années de l’histoire présidentielle américaine – entre 1789 et 2000, il n’y a eu que trois occasions où la présidence est allée au candidat qui a perdu le vote populaire. 

Cela se produisit en 1824, quand – après une compétition entre quatre candidats où aucun n’avait obtenu suffisamment de votes électoraux pour gagner – la Chambre des représentants a décerné la présidence à John Quincy Adams. Il y avait une indignation populaire généralisée au sujet de la « négociation corrompue » qui a refusé la Maison-Blanche à Andrew Jackson – le vainqueur dans le vote populaire. La présidence d’Adams en fut affectée tout du long, et Jackson l’a défait aux élections de 1828. 

En 1876, le candidat démocrate Samuel Tilden a reçu environ 250 000 voix de plus que le républicain Rutherford Hayes, mais n’a pas réussi à obtenir la majorité nécessaire au Collège électoral. Après plusieurs mois de négociations intenses, les démocrates acceptèrent l’élévation de Hayes à la Maison-Blanche. Cependant, les démocrates ont exigé des républicains une immense concession politique : le retrait des troupes fédérales du Sud, ce qui a effectivement mis fin à la période de la Reconstruction de l’après-Guerre civile. 

En 1888, le président Grover Cleveland a perdu sa tentative de réélection face à son adversaire républicain, Benjamin Harrison. Dans ce cas, le candidat républicain a remporté une majorité substantielle au Collège électoral, mais il avait reçu environ 80 000 voix de moins que le président Cleveland. Harrison est entré à la Maison-Blanche, mais le fait qu’il ait perdu le vote populaire – même par une marge relativement petite – a sapé son autorité politique. Cleveland l’a défait aux élections de 1892. 

Pendant les 112 années suivantes, le candidat à la présidence gagnant a obtenu plus de voix que son rival. Tout au long du XXe siècle, les résultats du Collège électoral ont ratifié le résultat du vote populaire. 

Mais deux des cinq élections depuis 2000 ont abouti à la victoire de candidats républicains – Bush et Trump – qui ont perdu le vote populaire.

Le déficit en votes populaires de George W. Bush aux élections de 2000 a été important : environ 500 000 voix. Dans le cas de Trump, le déficit, qui pourrait atteindre entre 1,5 et 2 millions de votes, sera vraisemblablement si considérable que ce ne pourra être considéré comme une simple anomalie. 

L’ampleur de la défaite de Trump dans le vote populaire souligne la lâcheté politique qui a été affichée par le Parti démocratique dans sa réaction à l’élection. Compte tenu des circonstances, les démocrates n’ont aucune obligation politique de faire plus que reconnaître que Trump, en raison de sa majorité au Collège électoral, a simplement gagné le droit de planter son derrière dans le fauteuil présidentiel du Bureau ovale. 

Cependant, rien ne justifie la précipitation avec laquelle l’Administration Obama et le Parti démocrate se sont empressés pour construire l’autorité et le prestige de Trump. Ni Obama ni Clinton n’ont émis un avertissement à l’attention de Trump, déclarant tout simplement que l’ampleur sans précédent de sa défaite dans le vote populaire l’a clairement privé de tout droit de revendiquer un mandat pour son programme réactionnaire. Leur silence est d’autant plus criminel que des manifestations protestant contre la victoire de Trump se déroulent dans tout le pays. 

La légitimité douteuse d’un gouvernement de Trump est encore affaiblie à mesure que sa physionomie politique devient plus claire. Vendredi, Trump a remanié son équipe de transition, mettant son vice-président nouvellement élu, Mike Pence un fondamentaliste chrétien, en charge en tant que président de l’équipe, et installant des figures ultraconservatrices comme Rudy Giuliani et Newt Gingrich comme vice-présidents, et nommant ses trois enfants et son beau fils au comité exécutif de transition. La Maison-Blanche va devenir une autre branche de l’entreprise familiale Trump ! 

Le Président Obama, le chef du Parti démocrate, qui a fait campagne dans tout le pays pour Clinton, n’a rien dit de sa victoire dans le vote populaire et a déclaré à plusieurs reprises sa détermination à assurer une transition pacifique et sans heurts au pouvoir pour Trump et les républicains. 

Peut-on douter que si les rôles avaient été inversés, et que Clinton avait remporté le Collège électoral alors que Trump aurait obtenu une grande marge dans le vote populaire, que le Parti républicain aurait procédé différemment ? 

Toujours le plus impitoyable et agressif des deux partis capitalistes de droite, les Républicains auraient dénoncé une victoire de Clinton au collège électoral comme « truquée » et antidémocratique, exigé son renoncement à la présidence, fait pression pour que les électeurs au collège ignorent le vote dans leurs États et adhérent à la « volonté du peuple », telle qu’exprimée par le dénombrement national, et menacé d’obstruction et même d’une procédure d’impeachment contre le nouveau président. 

Le domaine où les Démocrates et les sections de l’armée et des services de renseignement qui ont soutenu Clinton pourraient être en train de pousser pour avoir de l’influence dans un Cabinet Trump est la politique étrangère. Ils ne veulent pas voir un recul sur l’attitude agressive envers la Russie, qui était au centre de la campagne électorale de Clinton. 

Le gouverneur de Californie, Jerry Brown, qui sera bientôt le plus puissant des élus démocrates, n’a rien dit sur les implications politiques du glissement de terrain contre Trump dans son État, le plus peuplé des États-Unis. Trump a menacé de déportation massive les immigrés sans papiers, qui sont des millions en Californie, avec des millions de citoyens californiens de plus dans leur famille immédiate. 

Encore une fois, si les rôles avaient été inversés, avec Clinton élue par le collège comme président en minorité, l’on aurait assisté à une levée de boucliers des gouverneurs républicains cherchant à démontrer leur opposition et défier un gouvernement fédéral qu’ils déclareraient illégitime et oppresseur. C’était déjà le cas avec les républicains sous Obama. 

(Article paru d’abord en anglais le 12 novembre 2016)