Le sommet de l’UE se rallie contre la Russie

Par Peter Schwarz
19 décembre 2016

Les 28 dirigeants de l’Union européenne se sont rassemblés jeudi 15 décembre à Bruxelles pour le dernier sommet de l’année. L’UE se trouve dans une crise profonde. Après la décision britannique de quitter l’UE, l’élection de Donald Trump comme président américain et la montée de forces nationalistes d’extrême-droite dans de nombreux pays européens, l’UE est paralysée et divisée.

Les États membres sont désespérément divisés sur de nombreux enjeux – la répartition des quotas de réfugiés, l’attitude face à la Turquie, la politique d’austérité de Berlin et de Bruxelles, la création d’une armée européenne, la réaction face au nouveau président Trump, et avant tout, à sa relation avec la Russie.

De plus, les dirigeants d’États membres plus importants, qui jusqu’ici ont fixé la ligne de conduite au sein de l’UE, ont été affaiblis par des crises politiques intérieures.

La Grande-Bretagne est sur le point de quitter l’UE et son gouvernement est engagé dans une controverse au sujet du Brexit. Le président François Hollande quittera ses fonctions en mai. Le premier ministre italien Matteo Renzi a démissionné la semaine dernière et son successeur, Paolo Gentiloni, est tout au plus une figure transitionnelle. Le premier ministre espagnol Mariano Rajoy, s’appuie sur une majorité incertaine. La chancelière allemande Angela Merkel, qui brigue un quatrième mandat l’année prochaine, est confrontée à une opposition croissante tant dans sa propre Union chrétienne-démocrate (CDU) qu’au sein de sa coalition avec le Parti social-démocrate (SPD).

Peu de temps avant le sommet, le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, avait décrit la situation de l’UE par les mots : « Cette fois-ci nous avons affaire à une poly-crise. Il y a le feu dans tous les coins. Mais là où il y a le feu en dehors de l’Europe l’embrasement progresse vers l’Europe. »

C’est pour cette raison que le sommet devait se limiter jeudi à quelques heures. Pour éviter une aggravation de la crise, les sujets controversés ne furent pas discutés. Au cours du dîner, les participants ont projeté de discuter des préparatifs pour les négociations sur le Brexit en l’absence de la première ministre britannique Theresa May.

Mais les choses se sont passées autrement. Le président du Conseil Donald Tusk a décidé « spontanément » d’inviter un militant syrien anti-Assad – fait inédit dans l’histoire de l’UE – et le sommet se prolongea de plusieurs heures. Brita Hagi Hasan, qui fut présenté comme le « maire d’Alep », a dépeint la situation dans l’est de la ville en des termes dramatiques. S’adressant aux chefs de gouvernement réunis, il a affirmé que 50 000 civils étaient « sur le point d’être massacrés ».

Hasan est l’un de ces « oppositionnels » syriens qui voyagent de par le monde pour promouvoir l’intervention miliaire impérialiste et qui, à cet effet, sont mis sous les feux de la rampe. Il a rencontré plusieurs fois le ministre des Affaires étrangères, Jean-Marc Ayrault, la dernière fois fin novembre.

Durant l’été, il avait participé à une réunion à Paris conjointement avec Maryam Rajavi de l’Organisation des moudjahidin du peuple iranien (OMPI) et Michel Kilo, un autre adversaire du régime syrien qui, il y a trois ans, avait exigé des frappes américaines contre la Syrie. Les Moudjahidin du peuple combattent le régime de Téhéran de l’extérieur du pays et ils ont été classés depuis 2009 par l’UE comme étant une organisation terroriste.

Tusk, Hollande et Merkel se sont servis de l’apparition d’Hasan pour liguer les membres récalcitrants de l’UE sur une position anti-russe. Alors qu’une bataille acharnée est menée dans les cercles dirigeants américains quant aux relations à entretenir avec la Russie, l’UE se range du côté de ceux qui insistent sur une confrontation avec la Russie. Merkel et Hollande craignent que le nouveau président, Donald Trump, se rapproche de Moscou aux dépens de l’Europe et que l’UE, et du coup aussi l’OTAN, finissent par se désintégrer.

Le Financial Times avait écrit dans une tribune juste avant le sommet : « Les diplomates européens sont déconcertés quant à comment se préparer à l’arrivée de son [de Trump] nouveau gouvernement […] Toute politique qui s’alignerait sur la Russie, pourrait modifier le consensus durement acquis sur la façon de répondre à Moscou et altérer l’équilibre entre les faucons et les colombes au sein de l’UE. »

Les dirigeants européens n’ont pas dit un mot sur Mossoul, ni sur le Yémen où ils bombardent de concert avec les États-Unis et leurs alliés régionaux les civils aussi impitoyablement que les Russes et l’armée syrienne à Alep. Ils versent néanmoins des larmes de crocodile sur le sort de la population civile d’Alep – et ce précisément le jour où les combats s’y étaient arrêtés.

La chancelière Merkel a dit que le rapport présenté par Hasan était « très déprimant ». Elle a reproché à la Russie et à l’Iran d’être responsables des crimes commis contre la population civile à Alep en exigeant qu’ils soient punis. Elle a accusé le Conseil de sécurité des Nations unis de « défaillance ».

La première ministre britannique Theresa May s’est exprimée dans des termes quasi identiques. « Nous devons nous assurer que les responsables de ses atrocités doivent rendre des comptes », a-t-elle dit.

Le président Hollande a dit que la raison d’être de l’UE était remise en question si elle n’était même pas capable de s’accorder sur quelque chose d’aussi fondamental que la dénonciation des massacres initiés par le régime syrien et ses partisans.

Le cynisme de cette indignation feinte a été rehaussé par le fait que quelques heures plus tôt, le gouvernement Merkel avait déclenché les premières déportations de masse vers l’Afghanistan. Ceci constituera le prélude à une procédure pour expulser jusqu’à 12 500 réfugiés d’Allemagne pour les renvoyer dans un pays qui a été réduit en ruines par la guerre et la guerre civile.

Motivé par les émotions suscitées par l’apparition d’Hasan, le sommet a convenu un certain nombre de décisions controversées soit qui visent la Russie, en prévoyant un renforcement militaire accéléré, soit qui servent à repousser les réfugiés.

Le sommet a décidé, malgré les pertes de plusieurs milliards subies par différents pays européens, de proroger au moins jusqu’au 31 juillet de l’année prochaine les sanctions mises en place contre la Russie en raison du conflit en Ukraine. La veille du sommet, le premier ministre slovaque et l’actuel président du Conseil de l’UE avaient qualifié les sanctions d’absurdités.

Parallèlement, le sommet a ouvert la voie à la ratification de l’accord d’association avec l’Ukraine, dont le rejet par le président ukrainien de l’époque, Ianoukovitch, avait mené au putsch en 2014. Au printemps dernier, l’accord avait été bloqué par les électeurs néerlandais qui l’avaient rejeté lors d’un référendum. Le sommet vient d’adopter une déclaration complémentaire légalement contraignante et qui permet au Premier ministre néerlandais Mark Rutte de représenter l’accord au parlement. Tous les autres pays de l’UE l’ont déjà ratifié.

Le sommet s’est également accordé sur une coopération militaire plus étroite. Il a ratifié la construction d’un centre de planification des missions civiles et militaires. Le gouvernement britannique qui avait précédemment bloqué toutes les initiatives en faveur d’une armée européenne, renonce à sa résistance.

Le sommet a aussi salué les projets de la Commission en vue d’un fonds à hauteur de plusieurs milliards d’euros pour financer les activités de recherche militaire. Les décisions à ce sujet devant être prises dans la première moitié de l’année prochaine.

Alors que le sommet continuait à s’époumoner contre le sort d’Alep, Merkel, Hollande, Gentiloni et Rajoy rencontraient le président du Niger, Mahamadou Issoufou, et d’autres dirigeants africains pour les convaincre de stopper le flot de réfugiés et de les retenir dans des camps en échange de vastes sommes d’argent.

Officiellement, ce projet et appelé « Partenariat sur la migration ». Pour une somme de 100 millions d’euros, la moitié venant de l’Allemagne, des camps où jusqu’à 60 000 personnes pourront être détenues doivent être construits le long des chemins de fuite.

Berlin s’est aussi imposé au sommet en ce qui a concerné les relations avec le président turc Recep Tayyip Erdogan. Le gouvernement allemand a refusé d’apaiser ses relations avec Ankara afin d’épingler les méthodes autoritaires du régime parce que le gouvernement redoute un échec de l’accord sur les réfugiés passé entre l’UE et Ankara qui empêche que les réfugiés ne se rendent en Europe.

Désormais, l’UE a fait un pas pour se rapprocher d’Erdogan en laissant entrevoir la perspective d’un sommet sur les réfugiés au printemps de 2017 avec la participation du président de la Commission Juncker et le président du Conseil de l’UE Tusk.

(Article original paru le 17 décembre 2016)